Autoroute A69 : face aux pouvoirs publics, ces scientifiques se battent pour une alternative
Le conflit entre partisans et opposants à l’autoroute A69 dure depuis une dizaine d’années. Mais ces dernières semaines, des scientifiques se sont mis à dénoncer publiquement le projet, rendant le débat bouillonnant.
ENVIRONNEMENT – Le conflit entre les défenseurs de la nature et les promoteurs de l’A69 pourrait bien prendre un nouveau virage avec la mobilisation des scientifiques. Les travaux de cette autoroute, qui doit relier Toulouse à Castres à l’horizon 2025, ont débuté en mars malgré de nombreux recours des associations environnementales
Ces dernières semaines, une dizaine de militants du collectif « La Voie est libre » se sont mis en grève de la faim pour dénoncer l’abattage d’arbres sur le tracé. Mais le gouvernement refuse de suspendre le chantier. Au lendemain de la présentation par Emmanuel Macron de la planification écologique pour 2030, le ministre des Transports Clément Beaune l’a répété : l’A69 verra bien le jour.
Alors ces dernières semaines, des scientifiques qui s’opposent au projet ont eux aussi fait entendre leurs voix.
Un conflit sans issue ?
Le bras de fer entre décideurs politiques et militants ne date pas d’hier. La genèse du conflit remonte à une dizaine d’années, rappelle Le Monde, lorsque les pouvoirs publics ont opté pour construire une autoroute privée et à péages, plutôt que d’élargir la N126, qui relie déjà Toulouse et Castres. Ce projet, classé priorité nationale et déclarée d’utilité publique en 2018, a été concédé à la société Atosca en 2022, qui a obtenu la charge des travaux et de l’exploitation de la 2×2 voies pendant 55 ans.
Depuis, les associations environnementales montent au créneau et dénoncent, entre autres : l’artificialisation de 400 hectares « de terres agricoles, de forêts et de zones humides » ; la quantité astronomique d’eau nécessaire aux travaux ; l’impact sur la biodiversité ; ou encore, un projet « anachronique » qui met à l’honneur la voiture individuelle.
En face, Atosca défend sur son site une autoroute qui répond « aux besoins de désenclavement et de développement du bassin de vie et d’emploi de Castres et Mazamet ». L’entreprise fait également valoir une autoroute « économique », offrant « 20 % de réduction aux conducteurs circulant en véhicules à très faible émission ».
Ce dernier argument a particulièrement fait bondir le collectif « La Voie est Libre » : « Comptez 17 €, selon les prévisions, pour un aller-retour (tarif prenant en compte le péage de l’A68 jusqu’à Toulouse). Ce qui en fera l’autoroute la plus chère de France. »
Les scientifiques prennent la parole
Ce ping-pong d’arguments a pris une nouvelle tournure ces dernières semaines, quand des scientifiques ont décidé de se mobiliser et de valider les arguments des militants écologistes.
Le 22 septembre, l’ex coprésidente du Giec, Valérie Masson-Delmotte, est par exemple montée dans un platane devant le ministère de la Transition énergétique, au côté de Thomas Brail. Inquiète pour la santé du militant en grève de la faim depuis plusieurs semaines, elle est allée échanger avec lui, tout en appelant à sortir « par le haut » de la situation.
« Nous, scientifiques, nous avons décidé de sortir nos labos pour prendre pied sur le projet de l’A69, emblématique du déni écologique », lance Laure Teulières, enseignante-chercheuse, contactée par Le HuffPost.
Elle est l’une des fondatrices de l’Atelier d’écologie politique, l’Atécopol, un collectif de 200 chercheurs toulousains rattachés au CNRS – climatologues, géographes, urbanistes… Parmi lesquels figurent deux auteurs du GIEC. Ils ont publié une tribune sur un blog de Mediapart le 24 septembre, qui réclame l’arrêt immédiat des travaux de l’A69 et démontre une volonté d’éclairer le débat « dans une approche scientifique et non partisane », selon Laure Teulières.
Pour dénoncer ce projet de façon didactique, les signataires développent cinq arguments. Premier point : une A69 « permettant à plus de voitures individuelles de rouler plus vite » est selon eux « absurde au vu des enjeux climatiques ». Deuxièmement, l’autoroute va entrer « en concurrence » avec les transports en commun, moins polluants, comme le train et l’autocar. Troisièmement, l’A69 ne va pas « désenclaver la région Castres-Mazamet », mais profiter au développement économique de Toulouse au détriment des petites villes alentour. Quatrième point : ce projet ne mérite pas, selon les scientifiques, une perte aussi importante de terres agricoles, ni de mettre en danger la santé des populations à cause des tonnes de CO2 émises par les travaux et la circulation ensuite.
Enfin, les signataires déplorent aussi « la compensation environnementale » mise en avant par les pouvoirs publics pour réduire l’impact du chantier. Clément Beaune a en effet annoncé dans La Dépêche du Midi que le projet d’autoroute avait été revu durant l’été pour réduire de 5 hectares les surfaces à imperméabiliser. « C’est dérisoire. C’est du verdissement à la marge. Les logiques de compensation sont devenues une entreprise globale de greenwashing, utilisées par ceux qui ne veulent pas changer de modèle », tacle Laure Teulières à cet égard.
« On abat les arbres, des milliers (…) mais on va en replanter », a encore déclaré Clément Beaune. À cette promesse, les chercheurs de l’Atécopol répliquent : « Un arbre centenaire ne peut être remplacé par cinq jeunes arbres : il est irremplaçable dans les échelles de temps qui nous concernent, en raison du carbone qu’il contient, qu’il continue de capter, des autres vivants avec lesquels il interagit, de son importance dans la régulation du cycle de l’eau et du microclimat local ».
La première véloroute de France
Parmi les arguments déployés, les scientifiques mettent aussi en avant les solutions alternatives à la construction de l’A69. Selon Laure Teulières du collectif Atécopol, le renforcement de la liaison ferroviaire entre Toulouse et Castres, qui relie les deux villes en 1 h 10, « n’a pas été étudié : c’est rageant », déplore-t-elle. Par ailleurs, selon les scientifiques, la réhabilitation de la route actuelle, la N126, est tout à fait envisageable. Il suffirait de la sécuriser et y prendre en compte les enjeux environnementaux.
L’urbaniste Karim Lahiani a pris le sujet très à cœur, au point de concevoir un projet alternatif à l’A69. « En qualité d’urbaniste et de paysagiste, j’en avais assez de cautionner par mes activités professionnelles l’écocide en cours », explique-t-il au HuffPost. En quatre mois, il a conçu « Une autre voie » qu’il décrit comme un « plan de revitalisation du territoire » savamment agrémenté de croquis, visible ci-dessous.

Premier axe de ce projet : le réaménagement de la N126 et le développement de « mobilités soutenables » pour faire baisser le trafic routier de 25 % d’ici 2030. « Nous allons multiplier les points d’arrêts pour faciliter l’autopartage, construire des quais pour prendre le bus », précise-t-il. L’urbaniste aimerait également créer « la première véloroute nationale française », pour « répondre à tous les besoins de courte distance du territoire ». Ou encore repenser les 365 hectares de foncier dédiés à l’A69 pour « réinstaller des paysans » – son projet proposant aussi de replanter des dizaines de milliers d’arbres autour de la N126.
Ne manquant pas « d’audace » comme il le dit lui-même, Karim Lahiani a réussi, grâce à des élus locaux, à présenter son projet à l’Assemblée nationale mardi 26 septembre. Fort du soutien du collectif Atécopol, le paysagiste ne veut rien lâcher : « Nous allons nous battre sur le terrain, et nous demandons la suspension des travaux le temps que les recours soient purgés, car nous sommes certains de les gagner. Nous allons faire tomber la légalité du projet. »
Environnement. 200 scientifiques, opposés à l’autoroute A 69 entre Toulouse et Castres, demandent l’arrêt immédiat des travaux
Hasard du calendrier ou pas, au moment où Thomas Brail, le défenseur des arbres, est délogé à Paris, 200 scientifiques du collectif toulousain Atécopol publient une tribune dans Mediapart. Ils demandent l’arrêt immédiat des travaux de la future A69.
5 points qui posent problème selon eux
- Le premier point relevé par les 200 scientifiques est le suivant : permettre à des voitures individuelles de rouler plus vite et sur de plus grandes distances est « absurde au vu des enjeux climatiques. » Ils préconisent au contraire une réduction de la vitesse sur les autoroutes existantes pour diminuer l’impact sur le réchauffement climatique.
- Voyager en voiture entre Toulouse et Castres pollue : 3 fois plus de CO2 qu’avec le TER et 8 fois qu’en autocar. Et les scientifiques de poursuivre : « nous vivons quotidiennement les insuffisances du réseau de transport en commun régional : autocars complets, trains régulièrement annulés et insuffisants. Ce projet aura pour effet d’accentuer les inégalités sociales et climatiques, car il consiste à développer un moyen de transport plus émetteur pour celles et ceux qui peuvent se payer un trajet rapide en voiture sur une autoroute à péage. »
- Des études auraient prouvé (toujours selon le collectif) que le lien entre la présence d’une autoroute et le développement économique est loin d’être établi. Il pourrait même s’agir du contraire en exacerbant la compétition entre territoires en favorisant les dynamiques existantes. Autrement dit, l’autoroute serait surtout profitable pour la métropole toulousaine sans pour autant désenclaver le bassin castrais. Ce qui expliquerait que beaucoup d’élus de petites villes s’opposent au projet.
- Et même si ce nouvel aménagement était profitable, ils considèrent que « cela ne justifie pas les pertes de terres agricoles, l’artificialisation d’espaces sauvages, les dommages sur la santé des populations induits par les centrales à enrobés, les expropriations, les dizaines de milliers de tonnes de CO2 qui seront émises au cours de la construction et les milliers par an supplémentaires lors de l’utilisation.
- 5e point, la proposition qui est faite de compenser ce qui est détruit en plantant des arbres (c’est aussi ce qu’avance le Ministre Clément Beaune) et en faisant des aménagements écologiques ne trouve pas grâce à leurs yeux. « Non, un arbre centenaire ne peut être remplacé par cinq jeunes arbres : il est irremplaçable dans les échelles de temps qui nous concernent, en raison du carbone qu’il contient, qu’il continue de capter, des autres vivants avec lesquels il interagit, de son importance dans la régulation du cycle de l’eau et du microclimat local…. La mise en avant de mesures de compensation ne règle donc en rien les questions fondamentales : l’inutilité du projet, son incompatibilité avec les lois relatives à la transition énergétique et écologique, son orientation à l’opposé des nécessaires changements dont notre société a besoin, et son développement au mépris des règles démocratiques. »
En conclusion, le collectif Atécopol note les records de températures battus un peu partout en France et notamment à Toulouse (+2°C) et les différentes catastrophes écologiques subies par les habitants. La mobilisation citoyenne aurait fait émerger d’autres projets plus enthousiasmants selon eux : véloroutes, agro-écologie, haies bocagères, ressourceries, productions alimentaires locales, arrêts de train supplémentaires…
De quoi nourrir les réflexions d’un gouvernement qui soutient mordicus que le projet ira jusqu’au bout, soutenu par des élus locaux.
Membres de l’Atécopol
Camille Besombes, médecin épidémiologiste
Gabriel Hes, doctorant climat et écologie forestière
Hubert Caquineau, Enseignant-Chercheur
Jean-Philippe Decka, Doctorant en sciences de gestion
Eric Rémy, Enseignant-chercheur en sciences de gestion
Gaël Plumecocq, Chargé de recherche en science économique
Alexandre Gondran, enseignant-chercheur en informatique
Adeline Grand-Clément, Enseignante-chercheuse (histoire)
Julien Gros, Chargé de recherche (sociologie)
Corinne Eychenne, enseignante-chercheuse (géographie)
Florian Debras, Chargé de recherche en astrophysique
Didier Poilblanc, directeur de recherche en physique théorique
Laurence Huc, chercheuse
Régis Missire, enseignant-chercheur en sciences du langage
Barbara Köpke, enseignante-chercheur en sciences du langage
Marieke Van Lichtervelde, chercheuse IRD, Géosciences
Marco Faggian, chercheur CNRS, Physique Théorique
Jean-Marc Pierson, enseignant-chercheur en informatique
Gaël Ginot, post-doctorant, physicien
Garance Castino, doctorante en physiologie du vieillissement
Paul Castagné, doctorant en écologie
Julien Milanesi, enseignant chercheur en économie
Claire Couly, docteure ethnobiologiste
Emmanuel Discamps, chercheur CNRS (archéologie)
Laurence Maurice (chercheuse IRD, géochimie environnementale)
Floriane Clément, chargée de recherche en géographie humaine
Romain Guilbaud, chercheur CNRS Géosciences
Charlène Arnaud, enseignante-chercheure en sciences de gestion
