Biodiversité
Projet de révision du statut de protection du loup : « Il est essentiel de revenir sur les rôles structurants des grands prédateurs sur les écosystèmes »
Camille Besombes, Médecin spécialiste en maladies infectieuses et tropicales
Face à la suggestion émise par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de réviser le statut protégé du loup, Camille Besombes, médecin spécialiste en maladies infectieuses et tropicales, estime dans une tribune au « Monde », que ces décisions doivent être étudiées à l’aune de raisonnements écologiques et écosystémiques.
Dans le sillage de la persistance du classement d’un grand nombre d’espèces en « nuisibles » et chassables, c’est désormais le loup qui est visé par une potentielle révision de son statut d’espèce strictement protégée.
Cette suggestion de la Commission européenne, en réponse aux pressions des syndicats d’agriculteurs, met à nouveau en évidence une relative déconnexion des instances politiques du contexte écologique actuel, caractérisé par la sixième grande extinction des espèces et par les menaces sur la conservation des grands prédateurs. Ce contexte invite, au contraire, à renouveler les formes de cohabitation avec les grands prédateurs, comme cela est fait dans d’autres pays en Europe et dans le monde.
Contrairement à ce qui est ressorti médiatiquement des discussions de la Commission européenne, il est non seulement établi que le loup n’est pas dangereux pour l’humain, mais il est essentiel de revenir sur les rôles structurants des grands prédateurs sur les écosystèmes, en termes écologiques, mais aussi en termes de santé et de régulation de maladies infectieuses (« The contribution of predators and scavengers to human well-being », Christopher J. O’Bryan, Alexander R. Braczkowski, Hawthorne L. Beyer, Nature, Ecology & Evolution, 2018).
Et contrairement à un autre constat de la Commission, non seulement les loups ne sont pas « trop nombreux » en France (1 104 individus estimés) ou en Europe (17 000 individus), mais des populations robustes sont nécessaires pour garantir pleinement ces fonctions écologiques irremplaçables (« Status and ecological effects of the world’s largest carnivores », William J. Ripple et al. Science, 2014). Dans un contexte de « défaunation » massive, avec réduction drastique de la biomasse de la faune sauvage face à l’accroissement de la biomasse des humains et des animaux d’élevage, les politiques publiques ne peuvent plus être basées sur des dépeuplements de la faune sauvage.
L’implication des charognards
En effet, les rôles direct et indirect des prédateurs en matière de prévention et de régulation des maladies infectieuses zoonotiques [maladies transmises entre animaux et humains], à travers la régulation des populations animales potentiellement hôtes ou réservoirs de ces maladies, sont peu reconnus.
La raréfaction des prédateurs et la déstructuration des chaînes alimentaires favorisent ces déséquilibres passagers ou pérennes des populations d’espèces animales généralistes impliqués dans les émergences infectieuses, en parallèle des modifications de l’usage des terres, les fluctuations de la disponibilité alimentaire et les infections parasitaires.
La prédation humaine n’est pas en mesure de remplacer le rôle des prédateurs naturels, qui s’attaquent de préférence aux proies faciles (blessées ou malades), à l’inverse des pratiques de chasse basées sur d’autres critères ou l’absence de sélection, voire sur la focalisation sur les bêtes les plus saines (chasse aux trophées).
Si l’implication des charognards, comme les vautours, dans la régulation de maladies infectieuses zoonotiques (anthrax/charbon, fièvre Q, rage), est reconnue, les rôles des prédateurs sont encore peu appréhendés. Pourtant, ceux-ci sont potentiellement de véritables alliés, par exemple dans la régulation de la peste porcine africaine, une maladie qui affecte les sangliers et les porcs, non transmissible à l’humain, et occasionne des désordres économiques dans la filière porcine, en cours d’expansion en Europe.
Impacts sanitaires et épidémiologiques
En Slovaquie, pays touché par cette épizootie, les zones soumises aux prédations par les loups sont quasiment indemnes de maladie. Des recherches complémentaires sont nécessaires, mais la sélection faite par les loups sur les individus malades limite la dissémination du virus, et participe à réduire les risques de contamination de l’environnement et à d’autres élevages porcins.
Autre exemple avec la tuberculose bovine, dans les Asturies en Espagne, où l’élevage bovin est particulièrement touché et où les sangliers sont les principaux hôtes sauvages de Mycobacterium bovis. Dans une étude de suivi de deux zones avec et sans prédation lupine entre 2007 et 2014, la séroprévalence de la tuberculose chez les sangliers a diminué dans les zones avec loups, en parallèle de l’accroissement du nombre de loups, et n’a pas changé dans les zones sans prédation lupine ; et la séroprévalence chez les bovins est restée stable dans les zones avec loups, alors qu’elle a augmenté dans les zones sans loups.
Il apparaît ainsi fondamental de considérer les impacts sanitaires et épidémiologiques de potentielles déstructurations des communautés de prédateurs en France et en Europe. Devant les interrogations et les inconnues persistantes et les difficultés pour étudier la complexité des fonctionnements des écosystèmes, des recherches sont nécessaires : qu’en est-il de ce rôle de régulation par les prédateurs dans des écosystèmes appauvris, tronqués et anthropisés ? Quelles capacités d’inversion des dynamiques d’émergences infectieuses en cours, et dans quels délais ?
Quels impacts respectifs de la prédation en parallèle d’autres facteurs influençant les pullulations d’hôtes animaux, comme la transformation de l’usage des terres ou les variations des ressources alimentaires ? Par extension, face aux conflictualités autour des prédateurs, quelles « communautés d’intérêts partagés » mobiliser pour imaginer des formes de cohabitation ? Est-ce à travers ces objectifs de santé que des formes de résolution des conflits sont envisageables ?
Un compromis relationnel
Les paysans, en tant qu’acteurs et actrices proches des écosystèmes, sont les premiers à même de percevoir ces rôles tenus par les prédateurs et charognards : le retour des vautours en France s’est effectué en bonne intelligence avec le milieu agricole, permettant la régulation invisible de nombreuses maladies infectieuses.
Plus largement, face à la multiplication des émergences infectieuses et aux menaces pandémiques, nous devons sortir du paradigme dominant en santé, basé sur la biosécurité et les approches éradicatrices : celles-ci pouvant être caractérisées d’« antibiotiques » (littéralement contraire à la vie, « Les leçons du virus », Paul B. Preciado, Médiapart, 2020). La préservation des fonctionnalités du vivant et la restauration de la santé de nos écosystèmes, correspondant in fine à la préservation de nos propres conditions de vie, doivent passer avant les intérêts économiques.
En envisageant la santé, non plus à travers des approches guerrières, mais comme une affectation réciproque des corps et des écosystèmes, comme un compromis relationnel ancré dans les milieux de vie, on comprend qu’il est contre-productif de tenter d’éliminer les êtres impliqués, de les considérer comme « nuisibles ». Au contraire, il s’agit de penser les formes de distances, les barrières à préserver, une garantie d’espaces pour tous les vivants dans une tentative de cohabitation.
Il est temps de faire infuser les paradigmes écologiques, évolutifs et écosystémiques dans les décisions politiques pour aller vers une santé multispécifique (Nous ne sommes seuls. Politique des soulèvements terrestres, de Léna Balaud et Antoine Chopot, Seuil, 2021) : en appréhendant la préservation du vivant et de ses pleines potentialités, non uniquement dans une visée anthropocentrique dans le cadre de services écosystémiques, mais pour sa valeur intrinsèque, pour faire volontairement une place à, selon l’expression de Virginie Maris, « la part sauvage du monde ».
Camille Besombes, médecin spécialiste en maladies infectieuses et tropicales et docteure en épidémiologie.