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Manipulation : Ces influenceurs au service de Vladimir Poutine

Les pro-Kremlin spécialistes de la désinformation sont parvenus à influencer la vision occidentale des conflits impliquant la Russie. Parmi les plus influents d’entre eux, deux Françaises: Christelle Néant et Anne-Laure Bonnel.

La désinformation et la négation de crimes de guerre sont un travail de professionnel, où l’on ment «chaque jour» et de manière toujours plus «sexy».

Si la France a refusé, jusqu’au dernier moment, de croire à la possibilité d’une guerre lancée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine, c’est parce que le président russe en mène depuis longtemps une contre l’information. Pour cela, il peut compter depuis dix ans sur des désinformateurs influents en France. Du massacre chimique de la Ghouta à la répression de la révolution de Maïdan en passant par le siège d’Alep et la bataille de Marioupol, chaque épisode des conflits en Syrie et en Ukraine a été l’occasion de diffuser les mensonges du Kremlin. Dans Comment Poutine a conquis nos cerveaux – Dix ans de propagande russe en France, paru le 19 octobre 2023 aux éditions Plon, le journaliste Élie Guckert analyse les liens entre ces désinformateurs français et la propagande russe, leurs accointances politiques, leurs méthodes et leurs victoires. Nous en publions un extrait, «Les algorithmes du mensonge».

C’est l’accumulation, pendant plusieurs années, de centaines de petites campagnes de désinformation similaires à celles-ci qui a permis au Kremlin d’influencer durablement la vision du conflit syrien dans l’opinion occidentale, le travail de vérification par la presse arrivant toujours plus ou moins après la bataille et sans convaincre ceux qui veulent de toute façon y croire. En juin 2022, l’Institute for Strategic Dialogue (ISD), spécialisé dans l’analyse des réseaux sociaux, publie une étude qui permet justement d’obtenir une vision globale de ce redoutable travail de sape. L’organisation a repéré vingt-huit entités, individus ou médias qui ont à eux seuls, entre 2015 et 2021, produit 19.000 contenus originaux de désinformation sur la Syrie.

Ces publications ont touché environ trois millions de personnes, qui ont elles-mêmes permis aux 19.000 publications d’être repartagés plus de 670.000 fois. Un pouvoir d’exposition énorme et dont les pics d’activité correspondent à des moments clés du conflit: l’intervention russe en 2015, la reprise d’Alep par le régime en 2016, l’attaque chimique de Khan Cheikhoun en 2017, celle de Douma en 2018… Une force de frappe assurée par seulement vingt-huit personnalités, dont l’une des plus influentes, selon l’étude, n’est autre que la blogueuse britannique Vanessa Beeley, qui dispose justement de ses relais en France au sein des sphères complotistes et d’extrême droite.

Sans surprise, l’ISD a repéré le même procédé s’agissant de l’Ukraine. En juin 2022, l’organisation identifie cette fois douze influenceurs pro-Kremlin sur les réseaux sociaux, répartis dans huit pays occidentaux et qui cumulent à eux seuls une audience de deux millions de personnes, en grande majorité acquise après l’invasion du 24 février 2022. Et parmi ces douze influenceurs, on retrouve deux Françaises.

La première s’appelle Christelle Néant. Partie vivre dans le Donbass en 2016, elle y a créé le site Donbass Insider, ainsi qu’une chaîne YouTube et une chaîne Telegram, respectivement suivies par 38.000 et 34.000 abonnés, à qui elle relaie la propagande russe au sujet des forces nazies qui auraient pris le contrôle du gouvernement à Kiev.

Proche de plusieurs militants français d’extrême droite qui combattent aux côtés des milices pro-Kremlin et collaboratrice de l’agence de presse de la république populaire de Donetsk, elle intervient régulièrement sur RT et les autres médias affiliés à Moscou. En février 2023, elle expliquait par exemple à Sputnik que les armes fournies à l’Ukraine par la France servaient à tuer des enfants[1]. Simple, mais efficace. Après avoir obtenu la nationalité russe en 2021, elle a été reçue en juillet 2023 par Vladimir Poutine en personne pour lui présenter son projet de création d’une «agence de presse» censée contrer «la propagande occidentale».

Anne-Laure Bonnel et Christelle Néant, tout comme les dix autres influenceurs identifiés, bénéficient des failles de nos systèmes numériques.

La seconde s’appelle Anne-Laure Bonnel. Relativement inconnue jusque-là, elle a produit en 2016 un documentaire sur le Donbass, où les autorités séparatistes autoproclamées refusent pourtant l’accès à l’immense majorité des journalistes occidentaux. Celle qui se présente comme journaliste indépendante y raconte d’atroces crimes supposément commis par l’armée ukrainienne sur les populations civiles, reprenant pour l’essentiel des histoires diffusées par la propagande russe depuis des années et maintes fois démenties. Sa publicité a d’ailleurs été assurée, entre autres, par la revue de propagande des séparatistes du Donbass, Methode.

Mais c’est le 1er mars 2022, lors d’une intervention sur la chaîne d’extrême droite CNews, qu’elle atteint la consécration, la télévision, malgré le poids grandissant des réseaux sociaux, restant le canal de diffusion suprême en France. Face à l’animateur Pascal Praud, Anne-Laure Bonnel se lance dans une diatribe accusant les autorités de Kiev de massacrer, depuis huit ans et dans le silence des médias occidentaux, les civils du Donbass. Tout en montrant à l’écran des photos insoutenables –mais impossibles à authentifier– de civils déchiquetés, elle affirme qu’en quatre ans, 13.000 civils auraient ainsi été tués par les Ukrainiens dans les républiques séparatistes autoproclamées. Énorme buzz. Sauf que le chiffre est purement et simplement faux, comme le rappelle alors Libération.

L’interview fait toutefois suffisamment de bruit pour arriver aux oreilles du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov en personne. Le 3 mars, il invite à «prendre connaissance des faits» rapportés par Anne-Laure Bonnel, accusant au passage la France de vouloir la censurer. La documentariste devient immédiatement une star des médias pro-Kremlin, et son nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux explose.

Anne-Laure Bonnel et Christelle Néant, tout comme les dix autres influenceurs identifiés par l’ISD, peuvent compter sur l’amplification de leurs messages, notamment par les comptes officiels de la diplomatie russe comme celui de l’ambassade de Russie en France sur Twitter. Pire encore, ils bénéficient aussi des failles de nos systèmes numériques. Lorsqu’un internaute tape un mot dans le moteur de recherche Google, ce dernier va lui présenter des suggestions de mots-clés pour compléter sa recherche.

Cette fonction, appelée «autocomplétion», est gérée de manière automatique par un algorithme qui se fie essentiellement aux recherches menées par l’ensemble des utilisateurs. En d’autres termes, plus une association de mots est fréquemment recherchée par les utilisateurs de Google, plus elle a de chances d’être également suggérée aux autres utilisateurs. Ainsi, si les fausses informations deviennent plus populaires que les informations vérifiées, elles se retrouveront mises en avant par le moteur de recherche.

En septembre 2022, une étude du projet CrossOver, réunissant plusieurs ONG spécialisées dans la recherche sur la désinformation en ligne, a remarqué que, pendant cinq mois, entre le 26 février et le 2 août 2022, des millions d’utilisateurs francophones de Google tapant le mot «Donbass» dans leur barre de recherche ont vu le terme «Insider» apparaître extrêmement fréquemment comme suggestion de recherche. Autant d’internautes qui se sont ainsi vus redirigés vers Donbass Insider, le média de Christelle Néant. Au cours de cette même période, la saisie du mot «Donbass» renvoyait également fréquemment vers Anne-Laure Bonnel ainsi qu’à son film.

«Le média pro-Kremlin Donbass Insider a utilisé des techniques de diffusion avancées pour promouvoir son contenu, expliquent les auteurs de l’étude. En s’appuyant sur les compétences d’ex-community manager de Christelle Néant et d’un réseau relayant ses comptes, le contenu de Donbass Insider pouvait ainsi être diffusé de manière efficace.»

La désinformation et la négation de crimes de guerre sont un travail de professionnel, où l’on ment «chaque jour» et de manière toujours plus «sexy», comme l’avait compris l’ex-correspondante de RT à Londres, Sarah Firth, il y a déjà neuf ans.

Elie Guckert

1 — «Une journaliste française dans le Donbass: “On va assister à des choses assez intéressantes”», Sputnik, 23 février 2023.

Dons et recettes publicitaires

Le phénomène touche le monde entier : Etats-Unis, Canada, Italie ou encore Espagne sont concernés. Le gain de popularité pour ces influenceurs y est parfois vertigineux. L’un des exemples les plus marquants est celui d’Alina Lipp, une Allemande de 29 ans, qui était encore récemment quasiment inconnue d’Internet. Sa chaîne Telegram comptait tout juste 2 000 followers au début de février. Elle est désormais à la tête d’une communauté de plus de 141 000 membres, pour laquelle elle publie en allemand et en russe. Elle affiche, par exemple, divers clichés où l’on voit un homme, un svastika tatoué sur le torse. « Photos sur le téléphone d’un soldat ukrainien tué. Mais il n’y a pas de nazis en Ukraine », ironise la légende.

Sur des plates-formes comme YouTube, au moins trois influenceurs arrivent à dégager des revenus de cette activité. Selon l’ISD, l’Espagnole Liu Sivaya gagne, par exemple, jusqu’à 2 000 dollars par mois grâce aux publicités placées devant ses vidéos. Ces influenceurs bénéficient également des dons de leur audience lors de diffusions en direct, qui « peuvent rapporter entre 20 à 700 euros par stream », toujours selon l’ISD. Eux aussi se sont souvent fait connaître après le début du conflit : ainsi « 70 % des abonnés de [l’influenceur américain] Patrick Lancaster ont commencé à le suivre après que la guerre a éclaté et 47 % de ses vues ont été réalisées après l’invasion », écrivent les auteurs de l’étude.

Les contenus de ces influenceurs ont non seulement été partagés par les groupes populaires prorusses et pro-Chine de Facebook, mais aussi par des comptes proches du gouvernement russe ou chinois, comme l’ambassade de Russie à Paris. Ces relais leur ont permis d’atteindre une nouvelle audience, estimée à plus de 18 millions d’utilisateurs. Le lien entre ces Etats et les influenceurs n’est pas, pour autant, avéré. Les partages, assez espacés dans le temps, laissent plutôt penser à des actions non coordonnées, réalisées par des groupes de soutien qui voient en ces comptes un moyen supplémentaire de peser sur l’opinion publique.

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