A69 : un week-end de mobilisation écourté par les forces de l’ordre
Quelque dix mille personnes ont manifesté le week-end des 21 et 22 octobre dans le Tarn contre le projet d’autoroute entre Toulouse et Castres. Les militants clament leur inaltérable détermination face à un projet « inutile et écocidaire », malgré l’expulsion rapide de leur ZAD naissante. Récit d’un week-end festif qui s’est terminé sous les lacrymogènes et les coups des forces de l’ordre.
Ils sont près de 10 000 selon les organisateurs — 4900 selon la préfecture — à avoir répondu à l’appel « Ramdam sur le macadam » du collectif La Voie est Libre, d’Extinction Rébellion, du GNSA, de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la Terre, pour manifester leur opposition à l’autoroute A69. Une mobilisation qui prend de l’ampleur, quatre mois après la « Sortie de Route » organisée en avril.
Dans la soirée de vendredi, à quelques kilomètres du campement, une longue file de véhicules se forme déjà à l’entrée d’un rond-point. Les gendarmes contrôlent les véhicules un par un. « D’où venez-vous ? Est-ce que vous allez manifester ? Pas d’arme, de boulon, de pétard ? », interroge un agent. Le coffre est vidé, la plaque et les identités relevées… Un « filtrage » annoncé par la préfecture du Tarn, qui a mobilisé 1600 policiers et gendarmes pour le week-end. Malgré une forte présence des forces de l’ordre, les militants parviennent jusqu’au campement, sur la commune de Saïx.

La compensation est un leurre
Chapiteaux, barnums, tentes et parkings sont hébergés sur neuf hectares du terrain exploité par Bruno, éleveur-céréalier. Trois jours plus tôt, il a signé son expropriation avec le concessionnaire de l’autoroute, NGE-Atosca. Il fait partie de la centaine d’agriculteurs concernés par les 300 hectares de terres agricoles sacrifiées sur l’autel de la « bagnole. »

« Ce sont des terres qui ne seront plus semées, perdues à tout jamais sous le bitume », se désole Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération Paysanne. « La compensation est un leurre et l’argent de l’expropriation ne compense pas notre travail. Ces hectares artificialisés, c’est un drame irréversible, et c’est sans compter les plateformes logistiques et les centres commerciaux qui ne manqueront pas d’arriver le long de l’autoroute », ajoute-t-elle.
Une partie de la forêt, qui jouxte le terrain de Bruno, a été rasée sur une bande de 50 mètres, la largeur de la future deux fois deux voies de 53 kilomètres. Son champ sera coupé en deux, tandis que onze hectares de son exploitation seront reconvertis en prairies humides et sèches pour faire office de compensation d’espaces artificialisés.
« Qu’est-ce que ça signifie ? Que ce qui existait déjà ne valait rien ? », s’indigne Olivier, le frère de Bruno. À 37 ans, l’ancien ingénieur dans l’industrie automobile est en pleine reconversion vers l’élevage pour faire de la vente directe à la ferme. « Ici, il y a déjà un écosystème existant, ce n’est pas en ajoutant trois haies qu’on va compenser ce qui a été détruit », estime-t-il.
Un « massacre » du paysage
Le rouleau compresseur des engins de chantier parait inarrêtable, malgré l’avis de près de 1600 scientifiques, dont des auteurs du GIEC. « Des arbres centenaires et des écosystèmes ne sont pas remplaçables par des plantations plus jeunes ou par la protection d’autres zones », expliquent-ils. « La compensation ne devrait intervenir qu’en tout dernier ressort pour un projet indispensable, ce qui n’est évidemment pas le cas ici », ajoute Soizic Rochange, biologiste et membre de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse, un collectif de scientifiques toulousains venu apporter son soutien à la mobilisation. « Il y a une incompréhension totale des scientifiques de la part des décideurs locaux », juge-t-elle.
« Nous sommes venus rappeler l’incohérence de ce projet, et dire que malgré l’avancée des travaux, il est encore temps d’y renoncer pour éviter les pollutions futures », exhorte Marc Odin, géologue (CNRS), spécialiste des risques naturels et de l’évolution des paysages, et membre du collectif Scientist Rebellion.

La détermination des « écureuils » perchés dans les arbres n’y a rien fait. 220 arbres d’alignement, pour certains centenaires, ont été abattus, de même qu’une partie des cinq hectares de bois qui doivent disparaitre. Des maisons sont détruites par les bulldozers et le sol terrassé. Les travaux préparatoires « massacrent le paysage », se chagrine Camille, 34 ans. Le long de la RN126, qu’elle emprunte chaque jour pour aller travailler et qui sera longée par l’autoroute, elle ne reconnait plus le territoire sur lequel elle a grandi. « Ils ont retiré des collines entières. C’est une véritable cicatrice et d’une cruauté abominable envers le vivant. »
Samedi matin, le campement s’anime. Tandis que des participants donnent un dernier coup de pinceau sur leurs banderoles, les organisateurs prennent la parole. « Malgré le siège tenu par la police qui a empêché pendant toute une journée les militants d’installer le campement, nous sommes là », se réjouit Étienne, membre d’Extinction Rébellion Toulouse.

En début d’après-midi, six cortèges se forment dans un joyeux bazar. L’un d’eux, mené par un drapeau vert et surnommé « compensation environnementale », s’engage dans une balade naturaliste. Une partie de la zone Natura 2000, a déjà été défrichée et remblayée pour la construction d’un futur viaduc qui enjambera la rivière Agout. L’autoroute traversera également trois ZNIEFF (zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique). Au total, l’arrêté d’autorisation environnementale de la préfecture autorise une dérogation à la protection de 162 espèces animales et végétales.
Un nouveau collectif contre les centrales d’enrobage
Le cortège bleu (« désenclavement ») s’engage quant à lui sur le tracé déclaré, tracteurs et élus en tête. Des milliers de personnes foulent le goudron de la RN126 sur 7 kilomètres dans une ambiance festive, colorée et musicale.

Laurent Ferlicot, maire de Loubens-Lauragais, marche en tête. Dans son village, le mouvement prend de l’ampleur depuis la découverte de l’installation prochaine de deux centrales d’enrobage à chaud, à Puylaurens et Villeneuve-des-Lavaur, pour fournir le revêtement de l’autoroute. 500 000 tonnes d’enrobé doivent y être produites en 12 ou 18 mois à partir de l’automne prochain. « L’une d’elles est à 1,5 kilomètre, à vol d’oiseau, de notre école », s’inquiète l’édile, qui dénonce un manque de concertation.
De nouveaux opposants, réunis au sein du collectif « Lauragais sans bitume », ont rejoint la bataille contre l’A69. « Beaucoup de personnes n’étaient pas informées. Pour être au courant, il fallait lire un document de 16 000 pages à l’intérieur duquel se trouvait le document sur le projet d’usine », indique Peter Quince, habitant de Loubens.

Les réunions publiques du collectif ont fait salle comble, remplies de riverains « que la cause environnementale n’avait pas forcément mobilisés au départ , constate Peter. Ils comprennent qu’un outil polluant va abimer leur santé et leur cadre de vie pour cette autoroute, qu’ils devront fermer les fenêtres et éviter de manger les légumes de leur potager à cause des fumées toxiques… »
Maeva, 34 ans, est venue pour la première fois en manifestation contre l’A69, avec sa fille de 7 ans. Outre les impacts potentiels sur sa santé, elle craint pour sa future installation en maraîchage bio à Loubens. « Des polluants, comme des HAP [hydrocarbures aromatiques polycycliques, ndlr] , classés cancérigènes probables, seront émis par l’usine et risquent de s’accrocher à tout ce qui est organique, dont les légumes », explique-t-elle. « La pollution induite par ces usines ne fait pas de doute. L’entreprise prétend qu’elle respectera les seuils, mais nous ne leur faisons pas confiance, et le chantier actuel nous montre chaque jour que nous avons raison », assène Peter.
Une ZAD avortée
La colère des opposants monte contre les entreprises sous-traitantes qui participent au chantier d’Atosca. Des participants à d’autres cortèges, le rouge (« économie locale ») et le doré (« utilité publique »), se sont introduits dans l’enceinte de deux d’entre elles : la cimenterie Carayon et le promoteur immobilier Bardou Promotion. Des tags, des clôtures arrachées, des engins de chantier dégradés ou incendiés… Les faits d’armes d’« individus radicaux et violents », selon la préfecture, qui dit en avoir dénombré 2500 parmi les participants à la manifestation.
Un autre cortège s’est attelé à l’installation d’une charpente sur un terrain exproprié par Atosca, dans le hameau de La Cremade. Une assemblée s’improvise dans l’enceinte d’un ancien corps de ferme, dont les murs ont été redécorés : « Pas de pays sans paysans », « ZAD partout », « l’A69, c’est accablant »… L’idée est de « pérenniser l’occupation » de ce lieu. Une « Zone à défendre » qui deviendrait le « centre névralgique de la lutte ».

Le lendemain, aux alentours de 4 heures du matin, les campeurs sont réveillés par le phare aveuglant d’un hélicoptère. Craignant une évacuation de la « CremZad », ils s’attèlent à la construction de barricades pour bloquer l’arrivée des gendarmes, en récupérant des troncs d’arbres coupés par le concessionnaire dans la forêt voisine. Certains ont en mémoire les barricades qui parsemaient la ZAD tarnaise contre le projet de barrage de Sivens, à 60 kilomètres de là, abandonné en 2015 après la mort de Rémi Fraisse.
C’est le calme avant la tempête. Au même moment, le ministre des Transports, Clément Beaune, affirme sur les écrans qu’il n’y aura « pas de ZAD sur l’A69 ».
Peu avant 13 heures, tandis que les militants entament leur repas, des cris d’alerte résonnent : « Les flics sont là ! » Les brigades de gendarmerie se déploient autour des maisons, appuyées par deux véhicules blindés. « On a pu investir les lieux facilement », se félicite un gendarme, indiquant que les forces de l’ordre resteront sur les lieux jusqu’à nouvel ordre pour éviter une nouvelle occupation.

La foule se retranche dans le champ mitoyen et l’assemblée des scientifiques est interrompue sur le camp. Une partie des militants tentent de maintenir la position face aux escadrons. En vain. « N’employez pas la force s’il vous plait », implore Thomas Brail, membre du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA). Quelques minutes plus tard, il est blessé au poignet et à la jambe par les forces de l’ordre.

Dans le ciel, le vrombissement incessant des hélicoptères. Au sol, l’impact des grenades lacrymogènes embrase le terrain. Dans un nuage de gaz irritant, des militants tentent d’éteindre les flammes, entre deux charges des gendarmes.

Alternant chants, sitings, danses et affrontements, jets de pierres contre tirs de grenades, les manifestants finissent par renoncer. « Que veut le gouvernement ? Qu’on ferme notre gueule ? Vous êtes là pour nous faire taire. On en est réduits à être cagoulés et à prendre des gaz », s’indigne une militante au microphone. Les organisateurs déplorent une trentaine de blessés légers par palets de grenades de désencerclement et coups de matraque, ainsi que des brûlures aux lacrymos. Neuf personnes ont été interpellées, selon la préfecture qui recense six blessés légers côté gendarmes.
A l’issue du « ramdam » de ce week-end, que les militants ont espéré prolonger en occupation, le collectif La Voie est Libre dénonce une volonté de « faire passer l’A69 à coups de matraque », au mépris des propositions alternatives d’aménagements et des avis scientifiques. Face aux défenseurs d’un développement du territoire « illusoire », aux « intimidations » et aux machines « destructrices », les opposants annoncent : « Nous ne lâcheront rien ».
Morgane Sabouret à suivre sur Blast
Crédits photo/illustration : 
Léa Guedj