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« Gaza Maintenant ! »

Ogarit YOUNAN

Beyrouth, le 15 octobre 2023

Mes Chères, Chers,
Sous le poids de la douleur, et sans aucune introduction, je vous présente ces 8 points, afin d’y réfléchir ensemble.

Tuer le peuple palestinien sou les bombardements.

Il ne s’agit pas d’un plan d’action, bien qu’il précise ce qui est urgent en ce moment, ni d’une stratégie
innovante plus que nécessaire dans ce conflit historique, c’est plutôt un texte de réflexion, écrit dans la
première semaine de la guerre d’octobre 2023.

1. Notre humanité, notre humanisme, avant tout.
Selon les mots de Bertrand Russell : « Souvenez-vous de votre humanité et oubliez le reste ».
Il s’agit de notre moralité, notre éthique. La politique est à la fois éthique et efficacité. Plus
l’efficacité s’éloigne de l’éthique, plus elle bascule dans la violence et commence à la justifier.
Il s’agit de notre conscience. La conscience, « loi suprême » selon les mots de Henry David Thoreau,
le pionnier du concept de la « désobéissance civile », est radicalement incompatible avec la
violence. Donc, c’est la position face à la violence, à toute violence, qui est la question fondamentale
de notre humanité.
Comment pouvons-nous garder le respect envers les victimes d’un parti et pas de l’autre ! Comment
chaque camp compte-t-il ses victimes et se tortille-t-il d’agonie, tout en se réjouissant des pertes de
l’autre camp ? La personne humaine est-elle schizophrène à l’égard du meurtre, en souffre-t-elle,
tout en s’en réjouissant !? Notre humanité est indivisible. Ne faites pas la fête. Le principe de
conscience passe avant tout, puis vient l’analyse politique, pour ne pas sacrifier le premier au profit
du second. Le visage humain a échoué dans plus d’un endroit dans le monde lors de l’épreuve de la
guerre de Gaza.

2. Cessez immédiatement le feu. Des objectifs urgents, en commun.
Un cessez-le-feu immédiat, comprenant la levée du siège de Gaza – et pas seulement l’introduction
de l’aide -, et en même temps le retour des otages kidnappés d’Israël et des dépouilles de ceux qui
ont été tués, et la libération des prisonniers palestiniens en Israël.
Des objectifs urgents, en commun, comme ‘un’, avant qu’il ne soit trop tard. Nous devons insister
pour que les deux camps fassent preuve de bonnes intentions, non seulement pour mettre fin à
cette bataille, mais pour pouvoir ensuite continuer à travailler sur la solution finale.
Israël, les Etats Unis d’Amérique et leurs alliés veulent libérer les otages, et cela dépasse en principe
toute considération. Ils entreront à Gaza, comme un père à la recherche de son fils, qui a droit à ce que
personne d’autre n’a, mettront tout à feu et à sang comme les héros d’un film hollywoodien
impitoyable, et reviendront avec les otages, et le monde justifiera leur oppression ou fermera les yeux.
Le Hamas, le Jihad islamique et leurs alliés disent qu’ils veulent sauver Gaza et qu’il est de leur
devoir de le faire en tant que résistance palestinienne, et d’évacuer les prisons d’Israël de
prisonniers palestiniens, et cela passe avant toute considération. Mais la sagesse dicte de bloquer la
voie à Israël dans ses objectifs de destruction, de l’empêcher de continuer à écraser des civils, à
arrêter de nouveaux prisonniers, et à déplacer la population de Gaza ; Gaza, dont l’objectif n’est
plus de briser le siège, mais plutôt de survivre.

Notre rôle est de transformer le but de retrouver les kidnappés, et de libérer les prisonniers, cette
cible humaine qui, pour l’instant sert à justifier la guerre, en une cause pour l’arrêt de la guerre.
Insister sur un cessez-le-feu, sans aucune condition, car la vie des gens partout est plus importante
que toutes les conditions. Arrêtez le mal. Il s’agit d’une capacité à saisir l’instant présent.
Le moment n’est plus de lever l’étendard de la victoire… Au fond, la victoire ne peut pas être
réalisée sur des monceaux de corps humains ! Louis Lecoin, le militant non-violent français avait
l’habitude de dire : « S’il m’était prouvé, qu’en faisant la guerre, mon idéal avait des chances de
prendre corps, je dirais quand même non à la guerre. Car on n’élabore pas une société humaine sur
des monceaux de cadavres.”

3. N’oublions pas que la cause profonde est l’occupation.
L’occupation de la Palestine est le problème. Nous voici au début de la huitième décennie du conflit
israélo-palestinien, qui continue de faire bouger le monde, et il n’y a pas de solution ni de justice
jusqu’à présent. Nelson Mandela le disait : « Tant que la Palestine ne sera pas libérée, notre
libération en Afrique du Sud ne sera pas totale … La Palestine c’est une question de Morale
politique. »
Les partisans du projet d’Israël, depuis qu’ils ont offert le ‘cadeau’ de créer cette entité, de
l’implanter « au-dessus » de la Palestine, sa terre et son peuple, avec la « générosité » de soutenir
son expansion, l’ont dépouillé de son statut d’occupation, et puis, cet Etat a sans cesse été « cajolé »
par l’Occident et ses alliés, y compris de nombreux pays arabes, avec un immense déni de justice.
Cette entité fut imposée par la méchanceté du colonialisme et ses intérêts politiques et
économiques, et aussi par la tentative d’une partie de l’Occident d’expier son péché de la
persécution des Juifs, fabriquant une soi-disant solution menant à un problème dans tous les sens
du mot. Quelle politique éhontée et arrogante ! En donnant une supposée justice aux Juifs, ils ont
donné injustice à la Palestine, en offrant quelque chose qui ne leur appartenait pas, le ‘cadeau’
provenait du ‘sac’ des Palestiniens et à leurs frais, avec déplacements, meurtres, fragmentation, vol
de droits, humiliations, arrestations et décisions biaisées… jusqu’à Gaza maintenant !
Il n’y a donc pas de solution sauf en retournant à la racine du problème.
Le conflit daté du 7 octobre, n’est pas une brèche militaire, un nouveau groupe de prisonniers, ou un
hôpital dont les gémissements ont ébranlé le monde, ni même le « Hamas » ou « Gallant et
Netanyahu », ni même le siège de Gaza… L’occupation est la cause fondamentale.
Quant à l’horreur de la violence aujourd’hui, il est devenu clair à quel point la violence régurgite la
violence et entraîne tout le monde sous son poids, et à quel point elle impose à chaque fois un
nouveau déclin de la solution et une fragmentation du problème. Ne voyons-nous pas que la
solution n’a pas encore été trouvée, depuis 1948 et la perpétuation du conflit et de ses violences !?
C’est une question existentielle et stratégique. Et elle nécessite une idée innovante.

4. La guerre sur et par les civils.
La scène est perdue entre la soif de violence, l’exploitation de la violence et l’aversion pour la violence.
Malheureusement, malgré tout ce qui s’est passé, la soif de violence et de ses investissements
continue et s’accroît.
Heureusement, et peut-être en raison de l’horreur de ce qui s’est passé, l’aversion pour la violence
et les attitudes à son encontre perdurent et augmentent.
Dans la logique de la guerre, les civils sont souvent transformés en outils. Les humains ne sont plus
des humains, mais plutôt des ‘armes’ et des cibles dont l’adversaire s’empare, donc peu importe

qu’elles soient détruites, ce sont des Choses. Comme le dit la philosophe non-violente française
Simone Weil : « La violence est ce qui fait de quiconque lui est soumis, une chose. Quand la violence
s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un
cadavre. »
Il existe tant de partisans de la cause juste à travers le monde, il leur reste à soutenir la lutte sans
violence, sinon nous serons complices dans cette stratégie qui rend les civils, des Choses. « La
violence croit détruire le mal, mais elle est elle-même un mal », selon les mots du philosophe français
de la non-violence Jean-Marie Muller.

5. Le résultat politique est la question.
Le résultat politique est la question et le but. Dans la lutte non-violente, La fin est dans les moyens
comme l’arbre est dans la semence, comme le disait Gandhi. Alors que dans la violence et la
politique machiavélique, tout est permis et la cruauté est à son paroxysme.
Les partisans d’Israël affirment qu’il a le droit de se défendre, de frapper et de détruire le Hamas, et
certains continuent de le présenter comme l’EI. Ils promeuvent que c’est l’issue politique de la
bataille, malgré des propagandes similaires et scandaleuses dont le sang n’est pas encore séché
(l’invasion de l’Irak, Al-Qaïda, Talibans, 11 septembre, ISIS, etc.).
Les partisans du Hamas et de ses alliés, ainsi que ceux du Hezbollah, affirment qu’ils tracent une fois
de plus la ligne de force entre les principaux acteurs, les USA et l’Iran, avec la bénédiction de l’Iran,
et qu’ils ont effectivement ramené la question palestinienne « au premier plan » d’une manière
sans précédent et avec victoire. La réalité est que Gaza perd chaque jour, des pertes de plus en plus
horribles qui détermineront elles-mêmes l’issue politique. Il est vrai que la question palestinienne
remplit les écrans, mais à quel prix et au profit de qui ?
Quant à l’Iran et les USA, n’avons-nous pas prêté attention au ‘flirt’, aux déclarations parallèles et à
l’équilibre des tons, y compris le rythme des frappes échangées ? « Ils sont dans un partenariat
existentiel, dans une fécondation croisée du mal », selon les mots du penseur arabe non-violent,
Walid Slaybi, dans son livre « Forces de mort. Forces de vie ».
Nous ne faisons pas confiance aux partis de la violence, et nous ne sommes pas sûrs des objectifs
réels de tous ces pouvoirs violents…
Le résultat politique auquel nous aspirons se mesure en rétablissant, les droits, la justice et la paix
pour les peuples opprimés.

6. Deux camps violents, aux idéologies religieuses, dirigent le ring maintenant.
Comment pouvons-nous accepter l’existence d’un État basé sur l’occupation, l’apartheid, fondé sur
une doctrine religieuse qui revendique la « supériorité de son peuple élu », Israël, et dans ses
premiers cercles, il y a des milices et des organisations politico-militaires extrémistes, telles la «
Haganah » et les organisations sionistes successives et similaires, même si Israël se définit comme
un Etat démocratique ? Comment soutenir l’existence d’une organisation politico-militaire
palestinienne ayant une doctrine religieuse violente, déclarée avec fierté, comme le « Hamas » et
des organisations similaires, même si elle se définit comme une résistance nationale ?
Ce sont ces deux camps qui mènent désormais la guerre d’octobre 2023, et avec eux se trouvent les
deux plus grands camps, l’Amérique et l’Iran.
Nous sommes confrontés à un dilemme supplémentaire, représenté par la nature politique aux
sources théocratiques violentes de ceux qui dirigent désormais l’arène maintenant, à la lumière de
la montée des forces extrémistes en Israël, du contrôle des forces extrémistes palestiniennes sur la
résistance en Palestine, de l’ambiguïté et la faiblesse des forces civiles nationales qui représentent le

peuple palestinien d’une part et d’autre part celles et ceux qui se positionnent en faveur de la paix
en Israël. C’est un obstacle en soi à toute solution de justice et de paix.
Pour notre part, nous rejetons la violence de tous les partis, nous rejetons le terrorisme de tous les
partis, nous rejetons les idéologies de violence au nom de la religion ou d’autres doctrines, et nous
rejetons la manipulation perverse des peuples et de leurs causes justes par des pays hégémoniques,
occidentaux et non-occidentaux.

7. Nous ne pouvons pas assimiler la violence de l’oppresseur à la violence des opprimés. Et nous
ne justifions absolument aucune violence.
Comme le dit Walid Slaybi, qui a beaucoup écrit pour une résistance non-violente en Palestine :
*L’opprimé devient ‘l’égal’ de l’oppresseur dès l’instant où il utilise la violence et se laisse
déchaîner. »
* »Le fait que la violence des opprimés résulte de la colère et du désespoir, face à l’oppression et à
l’humiliation, est une chose que nous comprenons, sans la justifier. Mais pour que la violence soit
idéologisée et devienne une politique, une approche de la pensée et de la vie menant à sa
glorification, c’est une question extrêmement dangereuse. »
* »Je ne vois pas la violence atteindre un objectif juste. Pour une raison simple, non pas parce qu’elle
ne peut pas vaincre dans une bataille ou une autre, mais parce qu’elle bat d’abord celui qui a la
cause juste. Une noble cause exige de nobles moyens. On peut dire que le moment de la victoire
militaire maximale sur l’adversaire est le moment de la défaite maximale du résistant par la violence.
L’adversaire a été vaincu militairement, le résistant a été vaincu humainement, la violence a
triomphé. »
* »La violence de l’oppresseur sert l’objectif de l’oppresseur. La violence des opprimés sert aussi
l’oppresseur. »
* »OUI À LA RESISTANCE, NON À LA VIOLENCE. »

8. Nous ne sommes pas voués à la violence unilatérale. La responsabilité des non-violents.
La violence existe. La non-violence existe. Nous ne sommes pas condamnés à la violence unilatérale.
Il y a donc de l’espoir.
Nous perdons toute logique si nous décrivons chaque partie comme s’il s’agissait d’une orientation
absolue : « Tout le monde en Israël est constitué de racistes violents qui rejettent la paix, aiment
l’occupation et l’élimination du peuple de Palestine. » « Tout le monde en Palestine est constitué de
violents extrémistes, qui rejettent la paix, aiment la militarisation et l’élimination de l’autre partie. »
Notre tâche prioritaire est de rassembler les forces non-violentes, tant individuelles que collectives,
en Palestine, au Liban, en Israël, et dans le monde entier, de mettre en valeur leur voix, et
d’accélérer cela, afin que l’image diffusée ne reste pas que violence. Nous n’oublions pas que la
majorité qui attend des solutions autres que par la destruction, y compris ceux qui sont
actuellement sous la destruction, est favorable à une solution non-violente, et à tout le moins, n’est
pas favorable à la solution violente.
Le moment est désormais crucial, à sa charnière, et non à son pessimisme. Walid Slaybi le disait :
« Nous ne sommes pas dans un monde où la violence a vaincue, nous sommes dans un mode où la
non-violence n’a pas vaincu autant jusqu’à maintenant. »
La cause palestinienne continue de vaciller, voire de régresser. La « Palestine occupée » reste son
nom jusqu’à présent, ce n’est pas seulement la Palestine, mais un nom et un surnom, attendant que
ce surnom soit éliminé et résolu. Ce que le peuple palestinien a le droit de faire, c’est de se révolter
contre l’injustice. Bien sûr, nous voulons que ce soit non-violent. Comme le disait Albert Camus : « Je
me révolte, donc nous sommes. La révolte, dans son principe, se borne à refuser l’humiliation, sans la
demander pour l’autre. »

Ogarit YOUNAN , Fondatrice de l’université pour la non-violence et les droits humains (AUNOHR)

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