En Cisjordanie occupée : Israël multiplie les arrestations des Palestiniennes et Palestiniens…
Les ONG dénoncent la hausse des détentions administrative arbitraires depuis le 7 octobre. Dans les prisons bondées, dont le CICR est privé d’accès, la situation se détériore.

Les Palestiniens on fait d’elle une icône de la résistance. Lundi, Ahed Tamimi a été arrêtée par des soldats israéliens dans son village de Nabi Saleh, en Cisjordanie.
Ahed Tamimi, jeune icône de la cause palestinienne, arrêtée par l’armée israélienne
Interpellée dans son village de Nabi Saleh, en Cisjordanie, la jeune femme est accusée d’« incitation au terrorisme » pour un message menaçant posté sur Instagram. Sa famille affirme qu’elle n’en est pas l’autrice.

Lundi 6 novembre, vers 3 h 30, une quinzaine de soldats de l’armée israélienne se dirigent, à pied, vers la maison des parents d’Ahed Tamimi, 22 ans, jeune icône de la cause palestinienne. Dans la foulée, un convoi de jeeps militaires les suit à l’entrée de Nabi Saleh, village de 500 habitants et bastion historique de la famille Tamimi, dans la région de Ramallah, en Cisjordanie. Dans la rue principale, un officier s’installe sur un toit pour « contrôler la zone », décrit Osama Tamimi, 27 ans, l’un des cousins de l’activiste. Pendant une heure, l’armée israélienne fouille la maison où vivent actuellement Nariman et Najwa, la mère et la grand-mère de la militante. Un peu avant 4 h 30, dans une chambre du domicile, Ahed Tamimi est interpellée.
Dans une vidéo filmée par l’un de ses proches et consultée par Le Monde, on aperçoit la jeune femme aux longs cheveux bouclés et aux yeux clairs, les mains derrière le dos, encadrée par quatre militaires, dont l’un la tire par le bras vers leurs véhicules. Selon un porte-parole de l’armée israélienne, la militante a été arrêtée pour « incitation au terrorisme ».
Lundi matin, sur X (anciennement Twitter), Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale, suprémaciste juif, s’est félicité de la mise en détention d’une « terroriste » qu’il accuse de « sympathie et soutien envers les nazis (?) sur les réseaux sociaux », depuis le début de la guerre. Le suprémaciste juif fait référence à une publication sur Instagram, fin octobre.
Plusieurs membres de sa famille affirment que la jeune femme n’a jamais publié ce message. « Elle n’a pas écrit ça, ce profil Instagram ne lui appartient pas, affirme Nariman, sa mère. Il existe des dizaines de comptes à son nom sur les réseaux sociaux, créés par des gens que nous ne connaissons pas. » Sur Instagram, le compte où la déclaration attribuée à la militante a été postée est aujourd’hui inaccessible.
Une gifle devenue virale
Cela fait déjà plus de dix ans qu’Ahed Tamimi, fille de deux influents opposants à l’occupation de la Cisjordanie par Israël, est devenue l’une des figures les plus célèbres de la résistance palestinienne. Pas encore adolescente, elle n’hésite jamais à affronter les soldats qui débarquent régulièrement dans son village. Située en face de la colonie israélienne d’Halamish, implantée en 1977, la petite commune organise une manifestation non violente chaque semaine, depuis 2009, pour dénoncer cette pression constante. En 2012, une photo la montre à 11 ans, le poing levé, prête à frapper un militaire israélien. La jeune Tamimi est alors reçue par Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre de la Turquie, qui lui exprime son soutien.
. 
Au cours d’un raid, fin 2017, l’armée blesse gravement l’un de ses cousins, victime d’une fracture du crâne. Quelques heures plus tard, Ahed Tamimi, 16 ans, gifle un soldat israélien qui tente de rentrer chez elle. La scène est filmée. L’adolescente devient une figure mondialement connue.
Quatre jours après la publication de la vidéo, elle est arrêtée avec Nariman, sa mère. Toutes deux sont mises en examen pour agression, obstruction au travail de l’armée, jets de pierres et incitation à la violence. Après avoir plaidé coupable, elles sont condamnées à huit mois de prison et à une amende de 5 000 shekels (1 200 euros environ). Libérée à l’été 2018, en même temps que sa mère, Ahed Tamimi organise une conférence de presse dans son village et déclare, entourée de toute sa famille : « La résistance continue. »
Depuis sa sortie de prison, la militante préfère s’activer en coulisses. Après une courte tournée médiatique en Europe, la jeune femme choisit d’étudier le droit international à l’université palestinienne de Bir Zeït, au nord de Ramallah, et envisage de poursuivre son cursus à l’étranger, loin de la Cisjordanie occupée, de ses checkpoints, de ses raids arbitraires.
Menaces de mort
Après l’attaque du 7 octobre du Hamas en Israël, la situation à Nabi Saleh n’a fait qu’empirer, selon ses habitants. La route qui relie le village à Ramallah en une petite demi-heure a été coupée. Lors d’une marche contre les bombardements israéliens sur la bande de Gaza, une personne a été tuée et plusieurs ont été blessées. « Les soldats tirent tout de suite à balles réelles, maintenant », souffle Manal Tamimi, une tante. Deux fois, en l’espace de quelques jours, les soldats israéliens auraient aussi visé le transformateur électrique qui permet à toute la commune d’avoir du courant. En parallèle, les violences commises par les colons israéliens se sont intensifiées : deux fois en un mois, plusieurs d’entre eux ont tenté d’« incendier » des maisons de Nabi Saleh, en pleine nuit, avant d’être chassés par des dizaines d’habitants.

Connus, les Tamimi se sentent « visés », racontent plusieurs membres de la famille. La dernière semaine d’octobre, en chemin pour visiter une membre de sa famille résidant en Jordanie, Bassem Tamimi, le père d’Ahed, est arrêté à la frontière. Depuis, ses proches n’ont reçu aucune nouvelle. « On ne sait même pas s’il va bien », s’émeut Nariman, la mère d’Ahed, rencontrée avant l’arrestation de la jeune femme, jeudi 2 novembre.
Dans le village, pour anticiper tout danger, des tours de garde sont alors organisés. « On avait repéré un drone qui tournait autour de chez nous », souffle Nariman Tamimi, qui avait demandé à des jeunes de se poster devant chez elle, jour et nuit, pour protéger Ahed. Après des articles mentionnant ses supposées publications sur les réseaux sociaux, la militante est menacée de mort. Selon sa mère, pour sa propre sécurité, elle choisit de se « cacher » dans la région, sans téléphone. Mais son bref retour au village, l’après-midi du 6 novembre, n’est pas passé inaperçu.
Cinquante ans d’occupation illégale en Cisjordanie : comment la colonisation n’a cessé de s’étendre…
Malgré les résolutions internationales, l’Etat hébreu continue d’encourager la colonisation des territoires occupés depuis la guerre des Six-Jours, en 1967.

Au début de l’été 2023, le gouvernement israélien, dirigé par la droite nationaliste et l’extrême droite, a pris plusieurs décisions présageant d’une possible annexion totale de la Cisjordanie. Dans ce territoire peuplé de 3,3 millions de Palestiniens, occupé depuis cinquante-six ans par l’Etat hébreu, les colonies de peuplement israéliennes se multiplient au fil des années, malgré les critiques répétées de la communauté internationale.
Depuis 1967, l’assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a voté pas moins de onze résolutions condamnant l’occupation de la Cisjordanie et les atteintes aux civils : 242 (1967), 338 (1973), 446 (1979), 452 (1979), 465 (1980), 476 (1980), 478 (1980), 1 397 (2002), 1 515 (2003), 1 850 (2008) et 2 334 (2016). En février 2023, le Conseil de sécurité de l’ONU a encore déploré le non-respect de ces résolutions et « l’expansion des colonies de peuplement ».
Depuis 2007, 13 586 colons s’installent en moyenne chaque année dans les territoires occupés. Leur nombre a quadruplé en une trentaine d’années, passant de 116 300 à 465 400 entre les accords de paix d’Oslo (1993) et 2021.
Entre évolution légale et tolérance des implantations sauvages
L’installation d’une colonie répond à un processus juridique complexe du côté de l’Etat hébreu. Après la guerre des Six-Jours en 1967, une poignée de colonies ont d’abord été installées par le gouvernement dans des zones peu ou pas peuplées et récemment conquises. Par la suite, à partir du début des années 1970, des colons ont procédé à des installations illégales, y compris au regard du droit israélien.
Entre les colonies pérennes – installées le plus souvent à proximité de la ligne d’armistice de 1967, et légalisées au fur et à mesure par la justice israélienne, mais pas par le droit international –, il existe des « avant-postes ». Ces implantations sauvages ne sont pas officiellement reconnues par l’Etat – mais sont néanmoins souvent protégées par l’armée – et sont parfois démantelées à grands frais. Toutes ont été installées après les accords d’Oslo de 1993, alors que Tel-Aviv s’était engagé à l’époque à ne plus autoriser de nouvelles installations.
Depuis le retour de Benyamin Nétanyahou au poste de premier ministre, en 2009, des dizaines d’implantations sauvages ont été légalisées par le gouvernement, dont les dernières en février 2023. Dans le même temps, seules deux ont été évacuées : Migron en 2012 et Amona en 2017.
Avec la construction, à partir de 2002, du « mur de séparation » entre le territoire israélien et la Cisjordanie, c’est désormais 8,5 % du territoire palestinien qui se retrouve côté israélien, dont un grand nombre de colonies. Le tracé de ce mur, dont l’ONU condamne « l’impact humanitaire dramatique », n’épouse que sur 20 % de sa longueur le tracé de la « ligne verte », la ligne d’armistice issue de la guerre israélo-arabe de 1949.
Différentes catégories de colonies
« Peace Now », une association israélienne favorable à la reconnaissance d’un Etat palestinien, qui mesure l’évolution de l’installation des colonies en Cisjordanie, distingue trois catégories d’installations :
- les colonies ultraorthodoxes, fondées dans un but religieux pour vivre en marge de la société moderne, le plus souvent à un moment où les logements dédiés aux ultraorthodoxes étaient chers ou surchargés ;
- les colonies nationalistes, installées pour revendiquer la terre au nom d’un droit divin ( ? ) ou de l’idéologie nationaliste du « Grand Israël ». Ces colonies ou avant-postes se trouvent le plus souvent au cœur de la Cisjordanie ;
- les colonies de « qualité de vie », qui attirent des habitants pour des raisons économiques, tout en recouvrant un large spectre de réalités différentes – d’autant qu’elles ont, le plus souvent, été fondées par des ultraorthodoxes ou des nationalistes.
Selon les relevés de Peace Now auxquels nous avons eu accès, 55 % de ces colonies sont nationalistes (79 sur 145), 41 % sont qualifiées par l’ONG de « qualité de vie » (59 colonies) et 4 % sont catégorisées comme ultraorthodoxes (7 colonies).