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« Aimer plaire » à en perdre sa raison d’être

« Prendre soin de soi est indispensable si l’on veut prendre soin de l’autre,  de son environnement et de la planète » MCD
Lila Paulou

L’autre jour, j’ai pris l’avion. Alors que je triais mes photos dans l’attente du décollage, ignorant l’énumération des consignes de sécurité, ma culpabilité est montée en flèche. Comment l’hôtesse de l’air le prendrait-elle si elle se rendait compte que je ne l’écoutais pas ? J’ai passé le reste de la démonstration à ponctuer chacune de ses phrases d’un vigoureux hochement de tête. Je suis ce qu’on appelle une people pleaser.

“Quelqu’un qui aime plaire aux gens”, voilà comment on pourrait traduire cette expression anglophone que vous avez peut-être déjà lue ou entendue dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’un terme passé dans le langage courant pour désigner une personne qui fait passer les besoins des autres avant les siens, souvent à ses dépens. « Je préférais faire des choses qui ne me plaisaient pas tant que les autres étaient contents. Ça me semblait beaucoup plus facile de gérer mon propre inconfort plutôt que celui des autres”, confie Mathilde, ex-people pleaser.

Pour la psychopraticienne Lucie Delemotte, une émotion est à l’origine de ce comportement : la peur. Elle propose ainsi des ateliers sur la communication non-violente et l’assertivité pour aider ses patient·e·s “à s’affirmer afin de se respecter, se faire respecter et respecter les autres.” “On peut parler de peurs que tout le monde a, comme la peur du rejet, de l’humiliation, ou d’être incompris·e. Mais il existe aussi des peurs miroir, c’est-à-dire qu’il y a des gens qui vont se taire et s’adapter à l’autre personne parce qu’ils ont peur de la heurter. Globalement, soit on a peur d’être blessé·e, soit on a peur de blesser l’autre.

Les personnes interrogées pour cette newsletter ont toutes témoigné avoir été des people pleasers depuis aussi longtemps qu’elles s’en souviennent. C’est également mon cas : avant de hocher la tête en avion, je le faisais en classe pour les maîtresses. Si l’on ne naît pas people pleaser, c’est un comportement qui s’acquiert très tôt, le plus souvent à la maison. « La place qu’on peut développer dans notre système familial peut se reproduire dans d’autres secteurs : l’école, le travail, la vie de couple…” énumère Lucie Delemotte.

Un enfant ayant grandi dans un cadre familial violent va avoir l’habitude de se taire par peur d’être attaqué s’il parle et adoptera cette même posture dans d’autres environnements. Elle tempère cependant : « Cela dépend de notre vécu, mais aussi du milieu dans lequel on arrive. Si on se rend compte que les gens y sont bienveillants, on peut réussir à prendre sa place.”

En dehors de la violence, d’autres facteurs peuvent évidemment entrer en jeu telles que les normes sociétales de genre. « En tant que fille et aînée, on attendait de moi que je sois gentille, toujours d’humeur égale,” se souvient Mathilde. « Le peu de fois où j’ai eu des moments de colère, mes parents ne comprenaient pas et ne le prenaient pas du tout au sérieux. Au contraire, mon frère avait le droit d’être désagréable et de contourner les règles.”

Pendant longtemps, Jasmine, 25 ans, s’est également sentie obligée de maintenir une façade de petite fille modèle pour ses parents qui lui donnaient peu d’attention, mais aussi pour faire face à des préjugés racistes. « Je suis à moitié marocaine et donc dans ma campagne, être une people pleaser voulait dire m’intégrer, avoir des amis, que je sois incluse dans le cercle social.” Trouvant un peu de difficultés à se faire des amis, elle a cherché une validation extérieure en excellant dans ses études.

"Si enfant, on a tout fait pour plaire à ses parents pour être aimé, on risque de reproduire ça." - Lucie Delemotte, psychopraticienne

Récemment, une remarque négative au travail l’a fait tout remettre en question. « Juste pour une personne, j’ai voulu réévaluer tout mon être, toutes mes compétences, toute ma vie. C’est fou !” s’exclame-t-elle. « Si enfant, on n’a pas été habitué à s’écouter, à faire des choix pour soi, et qu’on a tout fait pour plaire à ses parents pour être aimé, on risque de reproduire ça”, explique Lucie Delemotte. “Tant qu’on n’aura pas vécu des expériences dans lesquelles on se sent à notre place, on dépendra en permanence du regard extérieur.”

Il est primordial d’écouter ses besoins, par exemple si on nous propose de sortir mais qu’on est fatigué·e. « Si je dis non pour aller au cinéma à une copine et qu’elle s’énerve, c’est que j’ai touché quelque chose chez elle qui déclenche l’énervement,” poursuit-elle. « Si j’étais responsable de son émotion, toutes les copines à qui je dis non réagiraient pareil. Alors que certaines vont me répondre : ‘tu as raison, repose-toi, on fera ça une prochaine fois.’” Le fait de ne jamais oser rien refuser risque d’ailleurs de créer des attentes de la part des autres : c’est un véritable cercle vicieux.

De même, si un refus fait monter en nous une émotion négative, il va falloir comprendre d’où cela vient. Lucie Delemotte nous conseille de verbaliser en posant des questions qui vont rassurer notre peur d’être blessé·e, ou de blesser l’autre en exprimant nos besoins. Par exemple, j’aurais pu demander à l’hôtesse de l’air : « Serez-vous vexée si je n’écoute pas vos consignes ?” et elle m’aurait répondu : « Mais qui êtes-vous, madame ?”

Grâce aux précédents conseils de Lucie Delemotte, vous avez réussi à vous affirmer et à dire non à cette amie qui vous invite au cinéma. Bravo !! Mais maintenant, vous vous sentez mal d’avoir refusé. Pas de souci, Lucie Delemotte a d’autres super astuces pour vous ! (Vous pouvez lire la liste des besoins fondamentaux ici et ci dessous).

Exercice : dire non sans culpabiliser

Besoin Description du besoin
Respirer Capacité d’une personne à maintenir un niveau d’échanges gazeux suffisant et une bonne oxygénation.
Boire et manger Capacité d’une personne à pouvoir boire ou manger, à mâcher et à déglutir. Également à avoir faim et absorber suffisamment de nutriments pour capitaliser l’énergie nécessaire à son activité.
Éliminer Capacité d’une personne à être autonome pour éliminer selles et urine et d’assurer son hygiène intime. Également d’éliminer les déchets du fonctionnement de l’organisme.
Se mouvoir et maintenir une bonne posture Capacité d’une personne de se déplacer seule ou avec des moyens mécaniques, d’aménager son domicile de façon adéquate et de ressentir un confort. Également de connaître les limites de son corps.
Dormir, se reposer Capacité d’une personne à dormir et à se sentir reposée. Également de gérer sa fatigue et son potentiel d’énergie.
Se vêtir et se dévêtir Capacité d’une personne de pouvoir s’habiller et se déshabiller, à acheter des vêtements. Également de construire son identité physique et mentale.
Maintenir sa température corporelle dans la limite de la normale (37,2 °C) Capacité d’une personne à s’équiper en fonction de son environnement et d’en apprécier les limites.
Être propre et protéger ses téguments Capacité d’une personne à se laver, à maintenir son niveau d’hygiène, à prendre soin d’elle et à se servir de produits pour entretenir sa peau, à ressentir un bien-être et de se sentir beau. Également à se percevoir au travers du regard d’autrui.
Éviter les dangers Capacité d’une personne à maintenir et promouvoir son intégrité physique et mentale, en connaissance des dangers potentiels de son environnement.
Communiquer avec ses semblables Capacité d’une personne à être comprise et comprendre grâce à l’attitude, la parole, ou un code. Également à s’insérer dans un groupe social, à vivre pleinement ses relations affectives et sa sexualité.
Agir selon ses croyances et ses valeurs Capacité d’une personne à connaître et promouvoir ses propres principes, croyances et valeurs. Également à les impliquer dans le sens qu’elle souhaite donner à sa vie.
S’occuper en vue de se réaliser Capacité d’une personne à avoir des activités ludiques ou créatrices, des loisirs, à les impliquer dans son auto-réalisation et conserver son estime de soi. Également de tenir un rôle dans une organisation sociale.
Se récréer Capacité d’une personne à se détendre et à se cultiver. Également à s’investir dans une activité qui ne se centre pas sur une problématique personnelle et d’en éprouver une satisfaction personnelle.
Apprendre Capacité d’une personne à apprendre d’autrui ou d’un événement et d’être en mesure d’évoluer. Également à s’adapter à un changement, à entrer en résilience et à pouvoir transmettre un savoir.

Selon ce modèle, tous les besoins sont à considérer avec la même attention. Chaque individu peut avoir à un moment ou un autre une lacune dans un ou plusieurs besoins.

MCD avec Les Glorieuses

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