Guerre Israël-Hamas : « Il nous faut désormais résister au vertige et à l’ivresse de la vengeance »
L’ancien ministre chargé de l’eau de l’Autorité palestinienne Shaddad Attili répond, dans une tribune, au président du Forum international pour la paix et la réconciliation au Moyen-Orient, Ofer Bronchtein, auteur d’une « lettre à un ami palestinien » publiée le 23 octobre dans laquelle il déplorait l’absence de compassion de certains militants pacifistes à l’égard des victimes israéliennes du Hamas.
Cher Ofer, plus d’un mois s’est écoulé depuis le 7 octobre. Aujourd’hui, après quarante jours de guerre, quarante mille tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Cela équivaut à trois bombes larguées sur Hiroshima ! Plus de 11 000 civils palestiniens [selon les chiffres du ministère de la santé de Gaza, sous contrôle du Hamas] ont été tués, beaucoup sont des enfants et des femmes. Plus de 2 000 sont morts sous les décombres et plus de 30 000 ont été blessés. Plus de deux millions de personnes vivent sous la menace des bombardements – y compris les bombes au phosphore [comme l’affirme l’ONG Human Rights Watch] –, privés d’eau, de nourriture et d’électricité… c’est terrifiant.

La proportionnalité du nombre de victimes que compte le conflit israélo-palestinien est dérangeante. Un d’entre vous contre vingt d’entre nous ! Ce qui est encore plus désastreux, c’est si la vengeance doit être proportionnelle à la prétendue valeur d’un Israélien. Pour venger le meurtre de 1 400 personnes le 7 octobre, il faudrait tuer environ 20 000 à 30 000 d’entre nous ! Selon un ministre israélien, il n’y aurait d’ailleurs rien de mal à ce que soient tués deux millions et demi d’« animaux humains ». [Amichay Eliyahu, ministre du patrimoine, a été suspendu du gouvernement israélien le 5 novembre après avoir dit que l’usage de l’arme nucléaire sur Gaza était « l’une des possibilités ». Le 9 octobre, annonçant le siège de l’enclave, le ministre de la défense, Yoav Gallant, avait déclaré : « Nous combattons des animaux humains, et nous agissons en conséquence. »]
Tu as été conseiller d’Yitzhak Rabin, assassiné par le terrorisme enraciné chez de nombreux extrémistes en Israël. Ce terrorisme qui les a persuadés qu’un Etat palestinien était une menace pour leur sécurité, sans leur dire que donner aux Palestiniens le pouvoir de déterminer de leur sort était en fait un élément majeur pour assurer cette sécurité et leur prospérité.
Depuis 1993, nous attendons notre Etat et notre autodétermination. Au lieu de laisser les 22 % de terres nécessaires pour établir notre Etat et mettre fin au conflit, vous avez assassiné Yitzhak Rabin. Vous avez fait échouer les négociations de Camp David et vous nous avez imposé votre présence dans les colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La deuxième Intifada a éclaté et un mur a été construit entre nous, à l’intérieur même de nos terres. Vous avez assiégé Yasser Arafat jusqu’à ce qu’il soit martyrisé.
Injustice et oppression
Le camp de la paix s’est effondré aux yeux de nos deux peuples, avec l’intensification de la colonisation et la judaïsation de Jérusalem. La conférence d’Annapolis, fin 2007, était prometteuse, mais Israël a mis Ehud Olmert en prison [ancien premier ministre de 2006 à 2009, Ehud Olmert a été placé en détention de février 2016 à juillet 2017 après sa condamnation à une peine de prison ferme pour corruption]. Benyamin Nétanyahou, « roi » d’Israel, est au pouvoir depuis 2009. Il a tué le rêve d’un Etat Palestinien. Il a imposé un siège étouffant à Gaza, permis le financement du coup d’Etat mené par le Hamas et intensifié les activités de colonisation. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir a été un coup de grâce pour tout espoir d’une solution à deux Etats.
La normalisation s’est imposée sans qu’il soit nécessaire de mettre fin à l’occupation et de permettre au peuple palestinien de déterminer son sort. Le peuple israélien a été trompé par les extrémistes, en lui disant que nous menacions sa sécurité et que la gauche allait infliger un désastre à Israël. Le gouvernement fasciste le plus extrême a été élu. Il a armé les colons et intensifié la colonisation. Il fait en sorte que nous acceptions de vivre tels que nous sommes, dépourvus d’un Etat, ou que nous soyons déplacés hors de notre terre par la force.
L’attaque du 7 octobre n’est pas sortie de nulle part, comme l’a remarqué le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Tout ce que je t’ai dit précédemment sur l’injustice et l’oppression historiques a pavé la voie de ce massacre. Il est temps qu’Israel arrête de se comporter comme un Etat au-dessus des lois, comme un Etat qui n’a pas de comptes à rendre. Notre cause est juste. C’est pour elle que l’on se bat, c’est pour elle que nous dénonçons les actes du Hamas, car tuer ou prendre en otage des civils israélien va à l’encontre de nos valeurs.
La guérison sera longue
Nous n’oublierons jamais les images des nouveau-nés sans oxygène. Vous avez fait reculer Gaza de cinquante ans. Vous avez perdu votre humanité en coupant l’eau, la nourriture et l’électricité. Vous avez sali votre image et vous avez aggravé l’isolement international d’Israël. Les génocides de civils, y compris d’enfants et de femmes, les bombardements d’hôpitaux, d’écoles des Nations unies, de mosquées et d’églises… cela ne vous sera pas pardonné. Vous et l’ensemble des Occidentaux devrez faire face. Votre pratique du « double standard », mise en lumière par cette crise, a montré comment vous pouvez bafouer les normes juridiques, internationales, morales et humanitaires promues au cours de la guerre en l’Ukraine. Le droit à l’autodéfense est un droit dont le peuple occupé peut jouir, et non l’occupation.
Savez-vous pourquoi nous devons travailler pour la paix ? Pour ces enfants terrifiés, qui tremblent de peur, de terreur et d’effroi. Cela ne les quittera pas. Si la situation reste telle qu’elle est aujourd’hui, je crains qu’ils ne reviennent venger leurs blessures, lors d’un matin semblable au 7 octobre, demain, dans une semaine, dans un an ou peut-être dans cinquante ans, et nous continuerons à perpétuer ce même cercle vicieux de meurtres et de haine.
Puisse le conflit se terminer. Vivons ensemble comme deux peuples voisins. Nous partageons l’eau, l’air et la Terre sainte. Nous prions un seul Seigneur, qui refuse la mise à mort en son nom. Nous le prions chaque jour d’accorder la sécurité, la paix et la prospérité. Je continuerai, à tes côtés, à me battre pour la paix. La liberté, l’indépendance et la dignité, il n’y a pas d’autre choix. Il nous faut désormais résister au vertige et à l’ivresse de la vengeance en rétablissant le dialogue entre nos peuples. La guérison sera longue et douloureuse. Mais le pardon et la paix doivent constituer notre unique ambition. Avec espoir, mes pensées vont vers toutes les victimes, des deux côtés, qui vivent sur cette Terre sainte où la paix n’a pas encore trouvé sa place.
Shaddad Attili est ancien ministre de l’eau de l’Autorité palestinienne de 2008 à 2014 et chevalier de la Légion d’honneur.
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