Sélectionner une page

Assassinat de Samuel Paty : génération endoctrinée

Michaëlle Gagnet

 

Trois ans après la décapitation de Samuel Paty par un terroriste tchétchène de 18 ans, le procès s’est ­ouvert pour six anciens collégiens, cinq garçons et une fille, impliqués dans le drame. Ils sont jugés à huis clos au tribunal pour enfants, à Paris. Zohra comparaît pour « dénonciation ­calomnieuse », les autres pour « association de malfaiteurs en vue de préparer des violences aggravées ». Tous encourent une peine maximale de deux ans et demi de prison. Ou comment un mensonge a conduit à la barbarie.

Longtemps, Charlie, jeune professeur d’EPS, a été incapable de parler de l’assassinat de son collègue Samuel Paty. Le 16 octobre 2020, en sortant du collège, sa route croise celle du terroriste ; il est témoin de la décapitation du professeur d’histoire-géographie. Le choc est encore plus grand quand il découvre que certains de ses élèves ont joué un rôle dans cette tragédie. De retour au collège, il constate que plusieurs manquent à l’appel : « Des élèves avaient disparu des classes ; on nous disait que certains ne reviendraient pas, on ne savait pas exactement ce qui s’était passé, c’était angoissant », se remémore-t-il. Les jours suivants, l’identité des six adolescents se précise, et les enseignants tombent des nues. « Je me suis demandé ce qu’on avait raté… », se désole Charlie. Parmi eux : cinq garçons et une fille. « Des élèves qui ne posaient pas de problèmes particuliers, relève Thibault, professeur de sciences physiques et chimiques. ­Certains étaient même polis, bien élevés. » Ces ados n’ont jamais eu non plus de démêlés avec la justice. Il faut dire que le collège du Bois-d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, niché entre des pavillons et des champs, est un établissement tranquille de 750 élèves. « Il y a une forte mixité, des enfants de toutes les couleurs et de toutes les religions. Il n’y a jamais eu de problème de laïcité… jusqu’aux événements », affirme Jérémy, qui enseigne les maths.

Zohra*, 13 ans, est la seule fille du groupe mis en cause. De confession musulmane, elle ne s’est jamais fait remarquer pour des revendications religieuses. Pourtant, la jeune collégienne, visage poupin et boucles noires, a joué un rôle déterminant dans ce drame. Le mensonge qu’elle a proféré est à l’origine de l’engrenage qui a conduit à l’assassinat de Samuel Paty. Elle est poursuivie devant la justice pour « dénonciation calomnieuse » et risque jusqu’à deux ans et demi de prison.

Tout commence le 6 octobre 2020. Samuel Paty donne un cours d’enseignement moral et civique, sur la liberté d’expression à ses élèves de 4e . Zohra n’est pas là. Malade, elle a un mot d’excuse. L’enseignant l’a noté dans son cahier. Comme chaque année, le professeur montre à sa classe plusieurs photos et dessins, dont quatre caricatures de Charlie Hebdo. Louise*, l’une de ses élèves, se souvient que Samuel Paty propose alors à ceux qui ne souhaitent pas voir les caricatures de « fermer les yeux ». « Il s’est adressé à tous les élèves et pas seulement aux musulmans », précise-t-elle. Personne ne détourne le regard, « personne n’est choqué », affirme l’ex-collégienne.

Zohra n’a donc pas assisté au cours. Pourtant, elle va raconter une tout autre histoire : elle accuse Samuel Paty de l’avoir renvoyée. Un mensonge qui lui sert à justifier l’exclusion de l’établissement qu’elle s’est vu infliger pour problèmes de discipline, dont elle n’ose pas parler à ses parents. En effet, la jeune fille est une élève dissipée à qui il « arrivait de jeter des projectiles sur les professeurs, de répondre en cours et de rabaisser d’autres élèves », selon Louise. Depuis la rentrée, elle a accumulé plus de douze heures de retenue. « C’était une élève qui n’avait pas un mauvais fond, mais qui était difficile. Elle souffrait probablement de la comparaison avec sa sœur jumelle, qui, elle, était excellente », explique le prof de maths. De guerre lasse face à ces problèmes de comportement, l’enseignant rédige un rapport. « C’est ce rapport, ajouté à ceux de plusieurs collègues, qui va déclencher l’exclusion de Zohra pendant deux jours. » À la maison, le climat est tendu. Les parents de l’adolescente se sont séparés en 2007. Un proche de la famille assure devant le juge d’instruction que les « disputes étaient fréquentes », que la mère de Zohra mettait « régulièrement son compagnon à la porte ». La jeune fille, qui vit chez sa mère mais voit souvent son père, leur raconte que Samuel Paty l’a renvoyée car elle s’opposait à la diffusion des caricatures du Prophète. Elle ajoute que le professeur a demandé explicitement aux musulmans de sortir. Tout est faux. Mais Zohra va répéter ce mensonge une dizaine de fois : à sa famille, à ses amis, à la principale de l’établissement, qui l’a convoquée. Devant les policiers ­lorsqu’elle porte plainte avec son père contre son prof pour « diffusion d’images pornographiques », devant la caméra du portable d’Abdelhakim Sefrioui, le militant islamiste qui orchestre la campagne de dénigrement contre Samuel Paty.

Un père ambigu

Quand son père diffuse sur les réseaux sociaux des messages et une vidéo qui dénoncent l’enseignant, qu’il divulgue son nom et l’adresse du collège, le désignant ainsi comme cible, elle ne se dédit pas… Elle affirmera plus tard avoir « crié » sur lui, « en disant que ça allait trop loin ». Le père lui répond alors par « un câlin », lui enjoignant de « ne pas s’énerver ». Ce mensonge alimente des bruits nauséabonds : dans la cour de récréation, puis hors du collège, se répand l’idée que « Samuel Paty est raciste », « qu’il faut le virer ». Cette rumeur va tuer le professeur. Il faudra attendre la troisième audition de Zohra devant les policiers de la sous-direction antiterroriste, plus d’un mois après l’assassinat, pour qu’elle avoue avoir affabulé.

Difficile de cerner cette collégienne, de comprendre son entêtement à mentir, sans enquêter du côté de sa famille, où les convictions semblent l’emporter sur la vérité. Car le père de Zohra est un homme ambigu. Sous ses airs bienveillants, avec sa barbe grisonnante et son sourire, le Marocain ­Brahim Chnina a un passé de délinquant et a déjà été condamné pour vols, actes de violence et faits d’importation de stupéfiants. Depuis la mort de son frère, il s’est tourné vers la religion, dont il a une interprétation très rigoriste. Il a fondé une association qui permet aux personnes handicapées de partir en pèlerinage à La Mecque. « Depuis, affirme la mère de Zohra lors de ses auditions, la religion le préoccupait beaucoup plus. Il devait considérer que je n’étais pas une bonne musulmane, je ne me sentais pas obligée d’aller à la mosquée », ajoute-t-elle.

Une chose est sûre : à peine entend-il la version de sa fille qu’il y adhère et « ne cherche pas à vérifier si c’est vrai ou pas », souligne Virginie Le Roy, l’avocate de la famille Paty. Il semble satisfait d’avoir trouvé un prétexte à son militantisme. Pourtant, le père et la mère de Zohra connaissent le motif de l’exclusion de leur fille : dès le 7 octobre, un courrier et un message du collège les préviennent de son renvoi pour « comportement inadapté, plusieurs retenues non faites, et non-respect des adultes ». Le mensonge de la jeune fille, relayé par son père, sera fatal : il raconte, face caméra, que Samuel Paty a demandé à ses élèves musulmans de sortir de la classe avant de leur montrer l’image d’« un homme tout nu en leur disant que c’était le prophète des musulmans ». Faux, mais la vidéo devient virale. Le terroriste prend contact avec lui – sans lui dévoiler ses macabres intentions. Grâce à la vidéo et aux messages postés par le père sur les réseaux, Abdoullakh Anzorov a trouvé sa cible .

Comment expliquer l’absence de réaction de la collégienne ? Est-elle tétanisée par ce père véhément qui s’acharne contre le « professeur voyou » ? Depuis son mensonge, Zohra ne veut plus aller en cours. Sa mère l’emmène alors chez une psychologue qui la verra trois fois, dont la veille de l’assassinat. Elle décrit une ado stressée mais qui ne dit rien du mensonge dans lequel elle s’est empêtrée. La jeune fille raconte ce qui s’est passé pendant le cours, dit qu’elle « craignait d’en avoir dit trop », sans plus d’explications. La psychologue lui conseille de « ne pas rester bloquée par la colère de ses parents ». Le lendemain, Samuel Paty est tué.

L’État s’acharne

Trois ans plus tard, Zohra, 16 ans aujourd’hui, a-t-elle compris la portée de ses actes ? Impossible de rencontrer la jeune fille. Mais sa mère, qui ne vit plus à Conflans, accepte de nous répondre sur le pas de sa porte puis au téléphone. Cette femme énergique de 50 ans, d’origine comorienne, vit avec ses six filles et défend Zohra. Elle estime que l’État s’acharne sur sa famille, et son discours résonne d’accents un brin ­victimaires : « Ma fille a très mal vécu ses journées en garde à vue, elle en parle souvent. » Elle se plaint d’avoir dû déménager, changer les jumelles d’établissement. Elle insiste pour dire combien ses filles souffrent de ne plus voir leur père, « qui ne devrait pas être en prison. C’est quelqu’un de bien, il a cru sa fille ». Pourquoi Zohra a-t-elle menti, lui demande-t-on ? « Elle avait 13 ans, qui n’a pas menti à 13 ans ? » Avait-elle peur de son père ? « Tout enfant a peur de ses parents, c’est normal. Mes enfants, ce sont des gentils, pas des enfants qui veulent la guerre ou qui sont en train de chercher des histoires. […] Chez nous, le plus important, ce sont les études et le sport. Donc elle n’a pas voulu nous décevoir. »

Zohra est en liberté surveillée depuis trois ans avec une obligation de suivi éducatif. « Vous savez, elle dort mal, pleure souvent, est suivie par un psychologue, un éducateur. Elle attend le procès pour mettre tout cela derrière elle. » Voilà pour la mère, convaincue que sa fille a mûri. En mars 2021, Zohra a envoyé une lettre au collège. « La mort de Monsieur Paty, l’incarcération de mon père, l’implication de mes camarades par ma faute, m’ont amenée à réfléchir aux conséquences de mes mensonges qui ont bouleversé nos vies à tous. Une nouvelle fois je vous présente mes excuses, même si je sais qu’elles ne vous apporteront pas de réconfort. » Elle n’a pas osé l’envoyer à la famille Paty, qui n’attend pas d’excuses mais veut comprendre.

La jeunesse, l’inconscience de l’adolescence sont-elles des explications suffisantes pour expliquer le comportement de Zohra et celui des cinq autres jeunes, accusés d’avoir désigné leur professeur au terroriste ? Rien n’est moins sûr. La rumeur, la certitude que Samuel Paty avait « commis une faute » ont été déterminantes. La petite musique selon laquelle l’enseignant avait ­discriminé les musulmans a trouvé un écho chez ces élèves qui se connaissent bien.

À l’époque, ils habitent tous à Conflans-Sainte-­Honorine, dans les Yvelines, et se croisent souvent. La plupart sont issus de milieux très modestes. Zohra est proche de Mehdi*, le meneur du groupe. C’est lui qui, le 16 octobre 2020, est resté plus de deux heures devant le collège avec le terroriste, le Tchétchène Abdoullakh Anzorov. C’est lui aussi qui a incité les autres à le rejoindre. Zohra en parle comme d’« un frère ». Sa famille, d’origine marocaine, vit avec 1 700 euros par mois pour cinq. Un budget qui interdit les largesses : le père le dit, il ne donne jamais d’argent de poche à son fils. « Une famille musulmane traditionnelle, très pratiquante mais pas radicale », décrit Pierre-Alexandre Kopp, l’avocat du jeune homme. À l’époque, Mehdi a 14 ans, de grands yeux noirs, des cheveux épais et frisés en bataille. Il est en 4e et ne brille pas par ses résultats scolaires. Il se fait davantage remarquer pour ses problèmes de discipline et les bagarres auxquelles il participe souvent. Toutefois, Jérémy, le prof de maths, le décrit comme « attachant ». Et lui aussi croit Zohra sur parole.

Pour 300 euros

Dans la cour de récréation, comme sur les réseaux sociaux, les propos sont violents envers Samuel Paty. Mehdi témoigne devant le juge : « C’est vrai, ça parlait mal sur Monsieur Paty. Ça disait : “Il salit l’image des musulmans”. » Pourtant, Medhi a eu Samuel Paty en cours du soir et il n’a rien contre lui. Quand Abdou­llakh Anzorov arrive devant le collège, il croise l’adolescent et lui propose 300 euros s’il lui « montre Samuel Paty ». Le Tchétchène de 18 ans n’a jamais vu le professeur et veut savoir à quoi il ressemble. Mehdi se laisse vite convaincre car, explique-t-il, « c’était la première fois que j’avais autant d’argent dans les mains ». Pour son avocat, « l’adolescent ne connaissait pas les intentions du jeune Tchétchène, qui lui faisait peur. Le terroriste n’a jamais dit qu’il voulait assassiner Samuel Paty ». Certes. Mais ses paroles étaient pour le moins inquiétantes. Le collégien l’a raconté aux policiers : « Il m’a dit qu’il allait humilier Samuel Paty, il l’appelait “sale bâtard”. Il disait qu’il voulait venger le Prophète. Il voulait grimper dans le collège pour trouver le professeur. » Lors de sa deuxième audition, Mehdi admet qu’il « pensait qu’il n’allait pas uniquement le prendre en vidéo mais aussi le frapper ou le tuer ». Avant de se rétracter.

Quatre autres jeunes vont accepter d’aider le terroriste. Celui-ci a besoin de renfort pour identifier le professeur et pour guetter le passage de la police municipale. Mehdi joue les rabatteurs et demande à une dizaine d’élèves s’ils veulent « se faire de l’argent ». Certains refusent. Noam*, 15 ans, accepte. Samuel Paty est pourtant son prof, il affirme « beaucoup l’aimer ». L’ado est issu d’une famille musulmane non pratiquante, mais il n’a pas « apprécié le cours sur les caricatures […] ce n’est pas un truc à montrer ». Noam recevra 70 euros et se filmera, hilare, avec son ami, les billets en main une fois sa mission achevée. Mehdi convainc deux autres camarades : Amine* et Karim*, 14 ans tous les deux. Des élèves sans histoire avec des résultats scolaires « satisfaisants ». Amine connaît bien Paty, c’est son prof principal. Il trouve la demande d’Anzorov « bizarre » et a vraisemblablement conscience de faire une bêtise. « Avec les copains on s’est imaginé des trucs : qu’il allait le tuer ou le kidnapper […], mais j’étais attiré par l’argent. » Il récoltera 10 euros, « pour acheter un kebab », précisera-t-il. Karim en touchera 40.

Jean*, un des enseignants du Bois-d’Aulne, avoue sa peur : « S’ils ont fait cela à Samuel, un professeur qu’ils aimaient bien, ils sont capables de le faire à n’importe quel autre enseignant. » Aujourd’hui, il pèse ses mots en classe. Trois ans plus tard, il est convaincu que « ces collégiens n’ont pas seulement été motivés par l’appât du gain. Ils l’ont fait car pour eux c’était justifié ». Était-ce normal pour eux de « punir » un professeur qui avait montré les caricatures de Mahomet ? Un motif valable d’agression ? Croyaient-ils que le professeur avait blasphémé ? Dans son procès-verbal, Amine confirme : « Il était normal qu’il s’excuse. […] Je souhaitais voir le prof humilié. » Noam partage le même sentiment : « Je pensais que c’était un peu mérité. » Tous pointent la rumeur. « L’ambiance au collège a eu une influence sur mon comportement », estime Thomas*, le cinquième collégien impliqué et l’un des profils les plus déroutants. Ses profs le décrivent comme un élève « très sérieux et discret ». Il n’est pas musulman mais lui aussi a vu les vidéos du père de Zohra. À ses yeux, ce qui s’est passé dans le cours de Samuel Paty, « ça ne se faisait pas ». Thomas affirme avoir suivi les autres pour se faire accepter : « Si j’avais dit, faut arrêter, il ne faut pas le frapper, j’aurais été vu comme un lâche. »

Le poison de l’idéologie islamiste a infusé dans ces cerveaux en construction.

16 h 51. Samuel Paty sort du collège. Cinq élèves le désignent au terroriste. Certains le décrivent physiquement, d’autres le montrent du doigt ou le dénoncent en criant. Les jeunes garçons voient Anzorov suivre le prof. Quelques minutes plus tard, l’enseignant est décapité par le Tchétchène. Depuis trois ans, ces cinq adolescents sont sous contrôle judiciaire et poursuivis pour « association de malfaiteurs en vue de préparer des violences aggravées ». Ils risquent jusqu’à deux ans et demi de prison. L’avocat de Mehdi décrit son client comme un jeune homme « profondément traumatisé. Il sait qu’il est un élément qui a conduit à ce meurtre épouvantable ». Tout en les dédouanant : « Ces adolescents ont avant tout été influencés par la campagne de haine sur les réseaux sociaux, ce ne sont pas eux les vrais coupables. » Le poison de l’idéologie islamiste, la culture du « respect des religions » ont infusé dans ces cerveaux en construction et rien n’a fait barrage à l’engrenage de la violence.

Michaëlle Gagnet à suivre sur https://twitter.com/franctireurmag/

* Le prénom a été changé.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *