Le romantisme (2/2)
« Je suis le ténébreux… »
Apparu en France avec Chateaubriand et Victor Hugo, le romantisme a accompagné les mutations politiques et sociales du début du XIXe siècle mais l’apparent échec de la Raison des Lumières le fait évoluer vers un univers plus sombre.
Écrivains et peintres se plongent alors dans des atmosphères mélancoliques et fantastiques tandis que les compositeurs créent des œuvres au lyrisme exalté.

Les expressions foisonnantes du romantisme
Cinq mois après la première d’Hernani, les romantiques se retrouvent confrontés aux journées d’émeutes de juillet 1830. Ces « Trois Glorieuses » se soldent par la chute de Charles X et l’avènement de son cousin Louis-Philippe.
Les écrivains vont s’impliquer dans ces grands bouleversements qui secouent non seulement la France mais aussi l’Europe, tournant tout particulièrement leur regard vers la lutte des Grecs pour se libérer du joug ottoman (1821). Parmi eux, Hugo et Lamartine s’engagent sans hésiter en politique.
Durant cette période, la création artistique est foisonnante, les chefs-d’œuvre nombreux et les salons connaissent un engouement croissant de la part du public.

Le romantisme revêt plusieurs expressions : une nature tourmentée et torturée dans les œuvres de Gaspard David Friedrich ou Delacroix, le déchirement d’un Musset hurlant sa souffrance dans « Les Nuits » (1835-1837) ou encore l’expression plus sombre, voire macabre, d’un monde mystérieux et angoissant exprimée à travers « La Morte amoureuse » (1836) de Théophile Gautier ou « La Charogne » de Baudelaire (1857). S’y ajoute Le Radeau de la Méduse (1819) de Théodore Géricault, tableau dont les naufragés cannibales ont été inspirés par des cadavres empruntés à la morgue.
Un autre art fait également florès durant cette période : la musique. Les compositeurs utilisent toute l’étendue de leurs gammes pour exprimer l’Homme et le monde.
Chopin l’intimiste séduit tout autant que Berlioz et sa révolutionnaire Symphonie fantastique (1830) à cinq mouvements. Quant à Ludwig van Beethoven qui dédia la Symphonie héroïque (1805) à Napoléon Bonaparte, il ouvre la voie à Franz Schubert et Johannes Brahms pendant que Franz Liszt fait succomber Paris.
Mélange d’intime et de grandiose, reflet d’inspirations personnelles et collectives, le romantisme apporta à la musique un renouveau qui engendra une soif de création unique. L’exemple en est le génial concertiste Niccolo Paganini, le « violon du diable ».
Goethe (1749 – 1832)
Du «Sturm und Drang» au romantisme
Johann Wolfgang Goethe (puis von Goethe) naît dans une bonne famille de Francfort-sur-le-Main. Le jeune surdoué sait le grec, l’hébreu, le latin, le français, l’italien et l’anglais, dessine, joue de la musique et ne néglige pas les disciplines sportives. Épris de sciences, il ne craint pas d’émettre même sa propre théorie des couleurs (Farbenlehre) !
Avec une licence en droit dans la poche, il devient conseiller à la Cour suprême du Saint Empire à Wetzlar (Hesse). Là, en 1774, il s’éprend d’une jeune fille, Charlotte Buff. Pas de chance, la jeune fille est déjà fiancée. De dépit, Goethe écrit en un mois un petit roman épistolaire, Les Souffrances du jeune Werther (Die Leiden des jungen Werthers en allemand), dans lequel il amène le héros à se suicider.
Le roman, d’abord publié sans nom d’auteur, recueille un succès immédiat et marque l’accession de la langue allemande à la grande littérature. Il fait vibrer la jeunesse européenne. On dit que certains lecteurs auraient suivi l’exemple de Werther et se seraient comme lui suicidés par dépit amoureux. Pour Goethe, qui s’en garde bien, c’est le début de la gloire…

Avec Les Souffrances du jeune Werther, Goethe inspire le mouvement littéraire Sturm und Drang (Tempête et passions) qui exalte la nature et la sensibilité. Il va ouvrir la voie au romantisme, pas seulement en Allemagne mais aussi en France et en Angleterre.
L’année suivante, en 1775, le jeune homme est appelé à la cour de Weimar. Il s’y établira pour le restant de ses jours, devenant le collaborateur et l’ami du grand-duc de Saxe-Weimar Charles Auguste, qui l’anoblira et le hissera au rang de ministre d’État. Il enchaîne les idylles propres à déployer ses talents poétiques.
L’un de ses poèmes, Le Roi des Aulnes, en 1782, continue de nous émouvoir avec le récit d’un enfant malade et délirant que son père tente de sauver en galopant à travers la forêt vers un hypothétique havre.
Chateaubriand (1768 – 1848)
L’orgueil, l’audace et le talent
Chateaubriand est né il y a 250 ans, le 4 septembre 1768, à Saint-Malo. Considéré par ses contemporains comme le plus grand et le plus brillant écrivain de sa génération, il introduisit le romantisme en France avec les romans Atala (1801) et René (1802).
D’un tempérament inquiet et orgueilleux à l’extrême, il fut aussi le premier homme de lettres à s’engager dans la vie politique. Il exprima son soutien à Bonaparte et au Concordat en publiant en 1802 le Génie du christianisme. Mais après l’exécution du duc d’Enghien, il prit ses distances avec le Premier Consul et se retira à la Vallée-aux-Loups, au sud de Paris.
En 1815, devenu Pair de France, il s’érigea en champion de la Restauration monarchique. Ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, il prit prétexte d’une insurrection libérale en Espagne pour offrir à l’armée française un succès facile et aux Bourbons une revanche après les humiliations de l’ère révolutionnaire.
L’œuvre la plus notable qui reste de lui sont les Mémoires d’outre-tombe, écrites en vue d’une publication posthume, après sa mort, survenue à son domicile parisien le 4 juillet 1848.

Père du romantisme, Chateaubriand en offre une belle illustration dans ses Mémoires d’Outre-tombe, riches de sentiments contrastés. L’extrait ci-après, sur son adolescence au château de Combourg, témoigne de son talent de plume. Il vaut la peine de s’y attarder avant de prétendre « simplifier » la langue française :

« Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d’exaltation. Je parlais peu, je ne parlai plus ; j’étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour la solitude redoubla. J’avais tous les symptômes d’une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais ; je ne dormais plus ; j’étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s’écoulaient d’une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleins de délices.
Au nord du château s’étendait une lande semée de pierres druidiques ; j’allais m’asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la splendeur de la terre, l’étoile du soir scintillant à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes : j’aurais voulu jouir de ce spectacle avec l’idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l’astre du jour, je lui donnais ma beauté à conduire afin qu’il la présentât radieuse avec lui aux hommages de l’univers. Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l’insecte sur la pointe des herbes, l’alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, me rappelaient à la réalité : je reprenais le chemin du manoir, le cœur serré, le visage abattu.
Les jours d’orage en été, je montais au haut de la grosse tour de l’ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l’éclair qui sillonnait la nue et marquait d’une flamme électrique les girouettes d’airain, excitaient mon enthousiasme : comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j’appelais la foudre ; j’espérais qu’elle m’apporterait Armide. […]Je ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans les accents d’une voix, dans les frémissements d’une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d’un cor ou d’un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages que je faisais avec ma fleur d’amour ; comment main en main nous visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes Jérusalem, Memphis, Carthage ; comment nous franchissions les mers ; comment nous demandions le bonheur aux palmiers d’Otahiti, aux bosquets embaumés d’Amboine et de Tidor. Comment au sommet de l’Himalaya nous allions réveiller l’aurore ; comment nous descendions les fleuves saints dont les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d’or ; comment nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur le mât d’une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.
La terre et le ciel ne m’étaient plus rien ; j’oubliais surtout le dernier : mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la voix de ma secrète misère : car je souffrais, et les souffrances prient » (extrait tiré des Mémoires d’Outre-tombe, I, 3, 11, 1849-1850).
Un modèle pour Victor Hugo et de Gaulle
Le vicomte François-René de Chateaubriand se rendit célèbre avec le « vague des passions » qui devint un lieu commun du romantisme. Ses magnifiques descriptions de la nature et son analyse des sentiments du moi l’érigèrent en modèle pour la génération suivante des écrivains romantiques : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! », aurait écrit sur ses cahiers d’écolier le jeune Victor Hugo.

Sa personnalité et son œuvre lui ont valu encore récemment l’admiration du général de Gaulle – qui fut aussi un grand écrivain – comme de François Mitterrand (note). Sans oublier Jean d’Ormesson : le célèbre Immortel a lui aussi plongé dans l’arène politique et le journalisme tout en portant bien haut sa passion pour Chateaubriand au point de vouloir lui ressembler et de lui consacrer en 1982 une biographie « sentimentale » : Mon dernier rêve sera pour vous.
Il n’empêche que Chateaubriand est aujourd’hui rarement lu. Il a disparu depuis longtemps des programmes scolaires car jugé, hélas, trop difficile. Et dans nos temps « modernes », fort peu romantiques mais terriblement matérialistes, il est passé de mode : les jeunes générations ont de lui une image plutôt « ringarde », voire « réactionnaire », si l’on se réfère à son rôle politique, souvent déconsidéré.
Aujourd’hui comme en son temps, on lui reproche son orgueil démesuré, son narcissisme, son égoïsme, sa complaisance envers lui-même, ses « mensonges » répétés, ses fluctuations politiques, et son caractère de séducteur volage n’a plus très bonne presse… Il est vrai que Chateaubriand prête le flanc à la critique tant par ses excès que pour avoir lié plus que personne sa vie sentimentale à sa vie politique et littéraire.

Les « trois carrières » de Chateaubriand
Chateaubriand est un homme complexe, à multiples facettes, une personnalité riche et parfois contradictoire. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il partage lui-même sa vie en trois « carrières » : la carrière de soldat et de voyageur, la carrière littéraire, enfin la carrière politique, celle qui a le plus d’importance à ses yeux. La postérité en a jugé autrement : elle accorde de loin la première place à sa carrière littéraire.

Mais Chateaubriand en a eu bien d’autres, comme celle de séducteur bien sûr ! Homme de petite taille (1,60 m) et plutôt malingre, il a une belle tête avec un large front, des cheveux en bataille, un regard triste mais perçant. Doté d’un tempérament amoureux ardent, Chateaubriand a un énorme besoin de plaire et il plaît beaucoup !
Rappelons aussi la carrière du grand journaliste, du directeur de plusieurs journaux et celle du polémiste aux phrases percutantes et délicieusement assassines ; la carrière de l’historien, qui se confond avec celle de l’écrivain et qui fait de lui l’un des grands témoins de son temps, un témoin sans complaisance aux jugements d’une lucidité féroce sur ses contemporains.
Citons par exemple cette illustre phrase : « Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » (Mémoires d’Outre-tombe, partie 3, livre 22, chapitre 16 )
Il y aussi le poète en prose, l’artiste qui nous décrit en peintre un paysage, l’orfèvre de la langue qui nous offre des phrases étincelantes et fascinantes, délicatement ciselées, qui reprend inlassablement certains textes pour les affiner, les épurer ou les essorer. Avant-gardiste, il a « dynamité » la phrase française et son écriture, y compris dans ses fluctuations parfois hasardeuses.
Également visionnaire, il analyse, dans la magistrale conclusion de ses Mémoires, le futur de l’Europe et de l’humanité avec une étonnante prescience. Et dans ce même ouvrage, il est parti, bien avant Marcel Proust, à la recherche du temps perdu, au point de paraître ne faire qu’un avec le temps.
Mais l’homme, son œuvre, sa pensée, ses engagements et ses défaites ne peuvent se comprendre sans connaître sa vie tourbillonnante.
En effet, si son destin s’explique en partie par son intransigeance, son orgueil et les incohérences nées de son « cœur incompréhensible », dont il a été la première victime, il ne faut pas oublier qu’il naît dans les dernières années du règne de Louis XV, et meurt à Paris au début de la Seconde République ! Il aura connu en 80 ans une bonne douzaine de souverains et de régimes politiques.

« J’étais presque mort quand je vins au jour… »
Chateaubriand est issu d’une vieille famille aristocratique ruinée de Bretagne ayant retrouvé son lustre d’antan grâce à la réussite commerciale du père de Chateaubriand, le comte René-Auguste de Chateaubriand, qui fut corsaire puis armateur, participant à la traite négrière. Fortune faite, le comte achète en 1771 le château et les terres de Combourg dans lequel il s’installe comme un seigneur féodal. Il avait épousé Apolline de Bédée, qui lui donna dix enfants, dont quatre morts en bas âge.
Mais c’est à Saint-Malo où la famille vivait alors que François voit le jour. Dès sa naissance, son destin semble scellé : « J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, […] » (Mémoires d’Outre-tombe, partie 1, livre 1, chapitre 2)
Il est placé en nourrice à Plancoët, passe une petite enfance négligée mais heureuse à Saint-Malo, fait successivement ses études aux collèges de Dol (de 1777 à 1781), de Rennes (1782) et de Dinan (1783). À l’adolescence, fortement perturbé par ses premiers émois sexuels et pressentant son fort attrait pour l’autre sexe, il renonce à la carrière ecclésiastique à laquelle sa position de cadet noble le prédestinait, de peur de faire « un prêtre indigne ». Là-dessus, il échoue à l’examen d’entrée à l’école de marine de Brest.
Son père l’appelle alors au château de Combourg où, auprès de ses parents – très mal assortis – et de sa sœur Lucile, un être déséquilibré, il passe, entre quinze et seize ans, « deux année de délire ».
Oppressé par la sinistre ambiance de cet impressionnant château féodal, traumatisé par un père sévère et taciturne à l’excès, le jeune chevalier, désœuvré mais bouillonnant, s’évade dans les rêves puis s’invente une compagne de poésie, sa « sylphide », sa muse. Cet amour, d’abord bien innocent, se transforme peu à peu en exaltation amoureuse et érotique inassouvie, qui le conduit à la dépression et à une tentative de suicide…
Lamartine (1790 – 1869)
« Mon cœur lassé de tout… »
Le romantisme et sa foisonnante créativité ont trouvé en Lamartine leur grand homme et leur œuvre emblématique. Il a trente ans à peine lorsque sont publiées en 1820 ses Méditations poétiques. Elles connaissent un immense succès à travers toute l’Europe, le transformant aussitôt en figure de proue de ce mouvement artistique en plein essor.
Pour toute une génération, il devient l’une des plumes les plus inspirées et l’une des voix les plus écoutées. Le poète romantique compte aussi parmi les très rares hommes de plume français qui se sont engagés activement en politique…
De la gloire à l’indigence
Combien de vies a vécu Alphonse de Lamartine ? Elles furent nombreuses en tout cas. Après une vie de séducteur mondain enclin aux voyages durant laquelle il accumule les conquêtes, Lamartine devient le grand homme du romantisme avec les Méditations poétiques. Publiés en 1820, elles sont l’un des plus grands succès du moment à travers toute l’Europe et le transforment en figure de proue de ce mouvement artistique en plein essor.

Devenu célèbre, il entame une carrière diplomatique et s’assagit au point de se marier. Sa notoriété ne se dément pas, au point qu’il est élu à l’Académie française en 1830. Il agrémente son existence de nombreux voyages, dont l’un au Moyen-Orient, où il va jusqu’à accepter les titres de « prince » ou même d’« émir ». Son retour est marqué par le deuil de Julia, sa fille, et les soucis financiers qui l’obligent à rédiger en toute hâte son Voyage en Orient en 1835.
En parallèle, il a décidé de se lancer en politique. Devenu député et conseiller général, il devient un personnage éminent, jouant de son charme et de sa stature littéraire, qu’il continue régulièrement de consolider. En 1847, il publie ainsi une Histoire des Girondins qui assoit sa légitimité dans l’arène électorale.
Lors de la révolution de 1848, il appelle de ses vœux une « République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande » et va accéder au pouvoir en devenant ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire. C’est l’apogée de son parcours.
La suite sera émaillée de déconvenues et de déboires. Présumant de son aura politique, il se présente à l’élection présidentielle face à Louis-Napoléon Bonaparte. C’est l’humiliation puisque ne se portent sur son nom que 18 000 suffrages alors que le futur empereur en recueille 5 millions. En 1858, la souscription nationale organisée pour éponger les dettes du « vieux roi » est un autre échec. Lamartine sera contraint de vendre sa propriété et finira ses jours dans l’indigence, soutenu par sa nièce.
