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Timothée Parrique : « La décroissance, ce n’est pas juste une stratégie pour survivre. C’est un nouveau récit qui permet de se projeter dans l’après-capitalisme. »

Rencontre avec un jeune qui bouscule les normes. Timothée Parrique, 34 ans, auteur de « Ralentir ou périr », un essai sur la décroissance tiré à plus de 30 000 exemplaires, popularise les théories de ce mouvement et impose un style particulier : l’« academictainement ».

Margherita Nasi

Timothée Parrique, en septembre 2022, à Paris.

C’est un jeu de plateau qui aspire les participants dans son univers, une jungle peuplée d’animaux sauvages. Seule condition pour en sortir : terminer la partie. Les férus de blockbusters auront reconnu la trame du film Jumanji (1995). Timothée Parrique y voit, lui, une métaphore du capitalisme : « On a créé un jeu, il est devenu tellement réel que le seul moyen de s’en échapper, c’est de gagner. Et les riches le font très bien. »

Moustache fournie à l’image de ses arguments, yeux verts comme la décroissance qu’il prône, Timothée Parrique s’amuse à mixer concepts abstraits et culture populaire. Accoudé face à l’océan sur une terrasse à ciel ouvert d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques), où il vit désormais, le trentenaire s’imagine en héros de film catastrophe. L’intrigue ? Un spécialiste en forage pétrolier creuse un puits dans un astéroïde et y loge une charge nucléaire pour éviter qu’il ne s’écrase sur la Terre : « Je suis comme Bruce Willis dans Armageddon. Sauf que moi, ce sont les sciences économiques que j’essaie de faire exploser de l’intérieur. »

Tel un acteur, il n’hésite pas à se mettre en scène sur les réseaux sociaux, où il est suivi par une communauté de près de 100 000 abonnés. Interviews, podcasts, stand-up, le chercheur sature l’espace médiatique en jonglant entre anaphores, vannes et éclaircissements pédagogiques. Un ovni dans le milieu universitaire. « Fatiguée de parler à la gloire des autres », une économiste, fine connaisseuse de la postcroissance, a même refusé de s’exprimer au sujet de Timothée Parrique.

Erasmus en Suède

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, l’auteur de Ralentir ou périr (Seuil, 2022) a toujours été fasciné par l’économie. Il grandit dans un cadre idyllique, à Bailly, petit village des Yvelines, à proximité de la forêt de Marly : « Mon enfance, c’est un peu La Petite Maison dans la prairie. Mes parents, enfants de paysans, étaient fiers d’être la première génération à s’affranchir du travail agricole. Ma mère est devenue institutrice, mon père était dans la construction. Ils ont eu cinq enfants, et zéro engueulade. » Timothée est le deuxième de la fratrie. En cadeau de Noël, il demande systématiquement une carte de crédit. L’enfant va jusqu’à imprimer des faux billets.

Après un bac S spécialité sciences de l’ingénieur, il s’inscrit en économie et sciences de l’environnement à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, qui a l’avantage de se trouver à vingt minutes en bus de sa maison, même si le cursus est « ennuyeux ». En 2008, quand il est en deuxième année, l’étudiant entend parler pour la première fois de décroissance lors d’une conférence. « L’intervenant a été mal accueilli. J’ai suivi le groupe et ri à ses dépens. L’ambiance, c’était un peu “Apportez les tomates, on va se moquer de ce hippie qui ose évoquer un concept abscons dans notre département d’économie”. »

En troisième année, il part en Erasmus en Suède, à l’université d’Uppsala. L’approche interdisciplinaire proposée par l’établissement lui permet de lier économie et écologie : « Ce mix a fait exploser mon cerveau. J’avais l’impression de vivre une révolution scientifique. Je passais tous les week-ends à lire, à chercher des cours pour m’équiper. Une fois que tu as mis le nez là-dedans, regarder ailleurs est impossible. »

Mythologies contemporaines

En 2014, dans le cadre d’une université d’été, l’étudiant recroise le chemin de la décroissance. Cette fois-ci, le concept – qui prône une réduction de la production et de la consommation, aux antipodes de l’accumulation perçue comme un frein au progrès social et un accélérateur de l’effondrement écologique – ne le fait plus sourire. « Toutes les pointures du domaine étaient réunies à Barcelone dans le cadre d’une Degrowth Summer School. J’ai enfin pu creuser ce concept. C’est tout simplement le plus puissant que j’ai jamais rencontré. »

Il s’engage dans un doctorat sur le sujet, qu’il réalise dans deux institutions : l’université de Stockholm et l’université Clermont-Auvergne, où il se fait connaître pour son obsession de la sieste – vingt minutes tous les jours, un rituel qu’il ne sacrifierait pour rien au monde. « En Suède, toutes les universités ont une salle de sieste. En France, soit la salle en question a des allures d’hôpital, soit elle n’existe pas. A Clermont, j’emmenais mon matériel de camping et je dormais par terre. » Muni de bonnets à pompons, le doctorant se livre parfois à la sieste dans des lieux publics pour légitimer cette pratique, loin d’être incompatible avec une vie studieuse.

Chercheur en économie écologique à l’université polytechnique de Milan, Riccardo Mastini, 35 ans, rencontre Timothée Parrique en 2018, à l’Université autonome de Barcelone. Il est frappé par la « persévérance » du doctorant : « Timothée a su s’affranchir des attentes du milieu académique. Il a consacré quatre années de sa vie à la rédaction d’une thèse hétérodoxe, une monographie qui plus est, sans faire aucun travail de divulgation en amont, c’est assez rare. »

Près de 50 000 téléchargements

La thèse en question, « The Political Economy of Degrowth », est mise en ligne en mars 2020. Unique, elle l’est aussi en matière de consultation, au point que les gestionnaires de la plate-forme de publication soupçonnent un bug. Ils affinent l’algorithme, rien n’y fait : ce lourd PDF de près de 900 pages rédigées en anglais est bel et bien un carton, téléchargé près de 50 000 fois. « Généralement, pour une thèse, au bout de 100 téléchargements, tu ouvres le champagne », sourit Timothée Parrique.

Il explique ce succès par son style – « une écriture fluide, accessible, non pompeuse, à l’encontre des protocoles d’écriture académiques » –, par la conjoncture – « on était au début de la pandémie » – et par sa portée utopique : « La décroissance, ce n’est pas juste une stratégie pour survivre. C’est un nouveau récit qui permet de se projeter dans l’après-capitalisme. »

Au détour du confinement, le thésard à succès s’installe à Anglet. Il planche sur un essai d’économie où il déconstruit la croissance, qu’il considère comme une des plus grandes mythologies contemporaines. En 2022, Ralentir ou périr est tiré à plus de 30 000 exemplaires. Un succès qui dit quelque chose de l’époque, analyse la philosophe et sociologue Dominique Méda : « En n’utilisant jamais le terme de décroissance, nous avons développé ces critiques du PIB et de la croissance, Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice et moi-même, à la fin des années 1990, sans recevoir la même attention. Mais la conjonction de l’urgence du changement climatique et l’usage du terme “décroissance” rendent soudainement ces critiques plus audibles. »

Argumentaire « soviétiforme »

Timothée Parrique est ainsi invité par des universités, des municipalités, des associations, des entreprises, même quand elles semblent à mille lieues de son discours, comme les écoles de commerce ou des grands groupes. « En école de commerce, ce sont souvent les étudiants qui font pression pour m’inviter. Il vaut mieux que ce soit moi plutôt que Jean-Michel l’économiste », ironise le conférencier. Quand il s’agit de grands groupes, il est attentif à la provenance de l’invitation : « Si ça vient de très haut dans l’entreprise, ça pue le “greenwashing” et je refuse. Mais, souvent, je suis sollicité par un responsable RSE [responsabilité sociétale des entreprises] qui s’est radicalisé, il rame à contre-courant. Dans ce cas, j’accepte, à condition qu’on ne communique pas dessus. »

Partout, l’économiste dénonce la logique capitaliste. Il propose un monde alternatif où les entreprises maniant les énergies fossiles sont nationalisées, les pesticides interdits, le temps de travail réduit, les transports routiers taxés et les salaires plafonnés à quatre fois le revenu minimal garanti. Un argumentaire « soviétiforme », s’insurgent ses détracteurs. La décroissance, ce sont plus de 1 000 articles scientifiques publiés depuis 2007, rétorque l’accusé : « La plupart des gens qui la critiquent ne les ont jamais lus, ils remplacent généralement le terme par “communisme”, c’est manichéen et pas constructif. »

Dans un autre univers

Au Pays basque, Timothée Parrique travaille sur son deuxième ouvrage, qu’il décrit comme un « Jurassic Park » du monde décroissant : « J’emmène les lecteurs dans un autre univers. Je leur montre comment les médias peuvent être financés sans faire appel aux revenus publicitaires, ou encore comment l’immobilier peut être régulé. »

Employé par l’université de Lund, en Suède, il écrit toujours depuis Anglet. Il a négocié avec son établissement une clause pour consacrer la moitié de son temps à la recherche, le reste étant consacré aux livres, aux conférences ou encore aux podcasts. Son ami Riccardo Mastini a inventé un terme pour définir l’activité de l’économiste : « academictainment ». Une pratique éloignée du quotidien précaire imposé à de nombreux enseignants-chercheurs.

Travailler sur la décroissance implique d’être aligné avec ses principes, justifie Timothée Parrique : « On ne peut pas se focaliser uniquement sur des articles scientifiques que personne ne lit. A l’université, on glorifie une publication en se basant sur des indicateurs comme le facteur d’impact, qui mesure son succès en fonction du nombre de citations et de l’index de popularité du journal. Je refuse ce système de course à la productivité. Je vis comme si nous étions dans un monde où on respectait la science en tant que quête de la vérité, sans en faire une compétition pour recevoir des financements. »

Sur la côte basque, l’économiste protège ses moments d’écriture. Il coupe son téléphone, ne consulte sa boîte mail que deux fois par jour, fait des siestes, surfe. A l’image de la décroissance, son mode de vie est simple. Et sans doute envié par tous ceux qui sont dans l’impossibilité de caler leur calendrier sur le rythme des marées.

Timothée Parrique, auteur de « Ralentir ou périr »

Timothée Parrique est invité aux « Rencontres citoyennes de Die et de la Biovallée » en janvier 2024

Ralentir ou périr
L’économie de la décroissance

Loin d’être le remède miracle aux crises auxquelles nous faisons face, la croissance économique en est la cause première. Derrière ce phénomène mystérieux qui déchaine les passions, il y a tout un système économique qu’il est urgent de transformer.

Dans cet essai d’économie accessible à tous, Timothée Parrique vient déconstruire l’une des plus grandes mythologies contemporaines : la poursuite de la croissance. Nous n’avons pas besoin de produire plus pour atténuer le changement climatique, éradiquer la pauvreté, réduire les inégalités, créer de l’emploi, financer les services publics, ou améliorer notre qualité de vie. Au contraire, cette obsession moderne pour l’accumulation est un frein au progrès social et un accélérateur de l’effondrement écologique.

Entre produire plus, et polluer moins, il va falloir choisir. Choix facile car une économie peut tout à fait prospérer sans croissance, à condition de repenser complètement son organisation.

C’est le projet de ce livre. Explorer le chemin de transition vers une économie de la post-croissance.

Timothée Parrique est chercheur en économie écologique à l’Université de Lund, en Suède.

https://www.seuil.com/

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