Une « déception intellectuelle »: Daniel Cohn-Bendit prend ses distances avec Emmanuel Macron
L’ancien eurodéputé écologiste Daniel Cohn-Bendit, dans une interview au Monde, rompt avec le président de la République et plaide pour une alliance entre PS et Verts derrière Raphaël Glucksmann.
L’ancien eurodéputé Daniel Cohn-Bendit, figure emblématique des écologistes, plaide dimanche dans un entretien au journal Le Monde pour une alliance aux prochaines Européennes entre les socialistes, les Verts et les radicaux de gauche derrière Raphaël Glucksmann.
L’ancien leader de Mai 68, âgé de 78 ans, y annonce également qu’il prend ses distances avec le président Emmanuel Macron qu’il avait rejoint en 2017. Une rupture qu’il qualifie de « déception intellectuelle » et qu’il attribue notamment au projet de loi sur l’immigration porté par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.
« Ni vexé, ni fâché », l’ancien député écologiste reproche au président de la République « d’avoir tourné le dos à sa ligne du ‘en même temps’ pour installer ‘le centre droit au pouvoir' », résume le quotidien.
Une alliance EELV-Place publique aux Européennes?
Concernant les élections européennes de juin 2024, il conseille aux écologistes de « sortir de l’humiliation totale de la Nupes », l’alliance de gauche qui a implosé sous les poids des désaccords, notamment après le refus de La France insoumise de qualifier le Hamas palestinien de mouvement terroriste.
Ecologistes, socialistes et radicaux de gauche sont « tous d’accord sur la vision de l’Europe », affirme-t-il, appelant à « dépasser les intérêts de la boutique X, Y ou Z ». « Une telle liste avec un vrai programme peut attirer toute la gauche de la macronie », argumente-t-il.
« Je ne dis pas qu’ils vont gagner la présidentielle. Mais un score à 25 % aux Européennes changerait la donne », juge-t-il.
Selon Le Monde, Daniel Cohn-Bendit, qui avait réalisé en 2009 un score record aux élections européennes pour les écologistes, préconise un rassemblement derrière Raphaël Glucksmann.
Ce dernier, issu du petit parti Place publique, avait déjà conduit la liste socialiste aux européennes de 2019 (6,2%). Il est bien placé pour être reconduit dans le même rôle en 2024.
Côté Europe Ecologie-Les Verts, l’eurodéputée Marie Toussaint a été désignée comme tête de liste. Les radicaux de gauche ont annoncé leur volonté de présenter une liste tout en appelant au rassemblement.
MCD
Daniel Cohn-Bendit rompt avec Emmanuel Macron et appelle la gauche à se réunir derrière Raphaël Glucksmann
L’ex-eurodéputé écologiste, qui soutenait le chef de l’Etat depuis 2017, reproche à ce dernier d’avoir tourné le dos à sa ligne du « en même temps » pour installer « le centre droit au pouvoir ».
Emmanuel Macron, alors président du mouvement En Marche !, et candidat à l’élection présidentielle, en déplacement à Berlin avec Daniel Cohn-Bendit, alors député européen.
Daniel Cohn-Bendit le jure. Il n’est « ni vexé, ni fâché ». En ce début décembre, attablé au restaurant d’un petit hôtel proche de la rue Daguerre, à Paris, où il a ses habitudes, l’ancien député européen préfère parler d’une « déception intellectuelle » lorsqu’il évoque sa relation avec Emmanuel Macron. L’ancien leader de Mai-68, qui le soutenait depuis 2017, annonce aujourd’hui au Monde sa rupture officielle avec le chef de l’Etat.
Lui qui fut subjugué par le « en même temps macronien », permettant à ses yeux de dépasser le clivage gauche-droite « invivable », ne se reconnaît plus dans la ligne du président de la République. « Il n’y a plus de “en même temps” », déplore-t-il, mais une politique du « vieux monde » qui ne repose que sur une jambe droite. « Le signifiant de la politique d’Emmanuel Macron était peut-être un mirage », constate-t-il. « J’ai été séduit », reconnaît-il, précisant : « Je ne suis pas la maîtresse vexée, c’est pas ça, hein ! »
Voilà longtemps que les messages du septuagénaire adressés au chef de l’Etat restent sans réponse. Daniel Cohn-Bendit dit se moquer de ce brutal désintérêt présidentiel, même si l’on sent une pointe d’amertume lorsqu’il décrit M. Macron comme un homme qui « consomme les gens comme des fruits. A un moment, c’est plus la saison ».
Mais la blessure qu’il décrit est plus idéologique qu’affective. Alors que le Rassemblement national (RN) poursuit sa progression, « Dany le rouge » affirme avoir « peur de ce qu’est en train de produire le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, et donc Emmanuel Macron », évoquant le projet de loi immigration en cours d’examen à l’Assemblée nationale. « [Gérald Darmanin] fait une analyse : la France est à droite. Et ne cherche que l’accord à droite », observe-t-il, regrettant que M. Macron n’ait pas la « lucidité » – il n’ose employer le mot courage – de « dire certaines vérités » sur le défi migratoire : la France et l’Europe ont besoin d’une immigration de travail – pas seulement de gens qualifiés – et on ne peut imposer de quotas sur le nombre de réfugiés.
« Une certaine incompétence sociale »
« Oui les gens sont affolés. Mais ce que je demande à un président comme Emmanuel Macron, c’est d’affronter [la pression exercée par la droite et l’extrême droite] », s’agace-t-il. Selon lui, aborder le sujet de l’immigration d’une façon aussi droitière n’apaisera pas le pays. Au contraire, « les conséquences seront terribles », redoute-t-il. « Disons que le texte passe – disons même que la version la plus dure du texte, celle votée par le Sénat, passe – le résultat, c’est quoi ? Dans quatre ans à la présidentielle, rien n’aura changé. Et qui est-ce qui va gagner ? Marine Le Pen ! », tempête-t-il, nostalgique de l’équilibre promis par le chef de l’Etat lors de son discours à Orléans en 2017 combinant « autorité » et « humanité ».
Le fil des idées qui reliait Daniel Cohn-Bendit à Emmanuel Macron s’est cassé. Mais le lien était déjà très abîmé. Le premier projet de réforme des retraites, en 2019, lui fait l’effet d’un « choc ». Le projet de réforme à points l’enthousiasme mais pourquoi ajouter cette notion « d’âge pivot », retardant l’âge de départ à la retraite, demande-t-il, alors que cette mesure braque Laurent Berger, le leader de la CFDT ? « Laurent a mal calculé », lui répond le chef de l’Etat feignant d’ignorer la logique du syndicat réformiste : faire passer la partie fondamentale de la réforme et aborder, seulement dans un second temps, l’aspect financier.
« Dire, “j’ai calculé, j’ai raison”, c’est tellement technocratique ! », s’exaspère l’ancien eurodéputé qui énumère, devant nous, les signaux qui, ces dernières années, aurait dû, pense-t-il, l’alerter. Quand le chef de l’Etat commet des dérapages de langages, évoquant « ces gens qui ne sont rien », en 2017, ou ceux qui doivent « traverser la rue » pour trouver un travail, en 2018, il pense à l’époque qu’« Emmanuel Macron est spontané ». Mais il voit aujourd’hui « une certaine incompétence sociale ».
Succession de désillusions
Daniel Cohn-Bendit rappelle, pour illustrer ce qu’il considère comme une méconnaissance du pays, un dîner auquel il a participé en 2018 avec le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, et le couple Macron, lors duquel il défend la légalisation du cannabis, avec son complice, le cinéaste Romain Goupil. Brigitte Macron leur répond, inquiète : « ça va faire rentrer la drogue à l’école. » « Avec Romain, on se regarde et on lui dit : “Mais la drogue, elle est déjà là, à l’école !”. » La suite ne sera qu’une succession de désillusions.
Lors de la crise des « gilets jaunes », début 2019, le chef de l’Etat refuse de se rendre sur un rond-point, comme Daniel Cohn-Bendit lui suggère, et écarte l’idée d’une grande conférence sociale. L’ex-eurodéputé écologiste s’étrangle encore quand M. Macron affirme, en juin 2022, près de trois mois après l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, qu’il ne faut pas « humilier la Russie ». « Mais ça veut dire quoi ? La seule façon de ne pas humilier Poutine, c’est de le faire gagner ! », peste-t-il.
La réforme des retraites de 2022 confirmera le présupposé technocratique de M. Cohn-Bendit. Enfin, la promesse de M. Macron de bâtir une « écologie à la française », en septembre, hérisse définitivement l’ancien coprésident du groupe des Verts au Parlement européen. « C’est en contradiction avec son projet européen », observe-t-il, estimant que ce prisme français « minimise le problème » et « n’a pas de sens ». « Je ne lui reproche rien », assure-t-il, s’estimant fautif de son propre aveuglement : « Si je me retourne et je dis : “ok, c’est le centre droit qui est donc au pouvoir”. Mais alors où est la gauche ? Et là, je suis effondré. »
« Sortir de l’humiliation totale de la Nupes »
Persuadé qu’il y a, dans le pays, « la place aujourd’hui pour une gauche » que n’incarne pas, ou plus, M. Macron, il appelle « les écologistes à sortir de l’humiliation totale de la Nupes [Nouvelle Union populaire écologique et sociale] », qui les lie à La France insoumise (LFI). Pour les élections européennes de juin 2024, celui qui avait mené la liste d’Europe Écologie en 2009, obtenant le score record pour le parti de 20,9 %, conseille aujourd’hui aux écologistes de s’allier avec le Parti radical de gauche et les socialistes pour former une liste commune derrière Raphël Glucksmann, le député européen fondateur de Place publique.
« Ils sont tous d’accord sur la vision de l’Europe », raisonne-t-il, appelant les intéressés à « dépasser les intérêts de la boutique X, Y ou Z ». « Une telle liste avec un vrai programme peut attirer toute la gauche de la Macronie », s’enflamme-t-il, imaginant que cette liste commune puisse insuffler « un nouveau souffle ». « Je ne dis pas qu’ils vont gagner la présidentielle [de 2027]. Mais un score à 25 % aux européennes changerait la donne », juge-t-il. Avant de lancer, en conclusion : « J’en ai assez qu’on me raconte que de toute façon, Marine Le Pen va gagner les élections. Réveillons-nous ! »
Claire Gatinois
Daniel Cohn-Bendit, né le 4 avril 1945 à Montauban (Tarn-et-Garonne), est un homme politique germano-français ; actif en politique aussi bien en Allemagne qu’en France, il obtient la nationalité française en 2015. Né en France de parents allemands militants d’extrême gauche et antinazis, il fait ses études supérieures en France, à l’université Paris-Nanterre. Militant libertaire, il accède à la notoriété durant le mouvement de mai 68, dont il est l’un des porte-paroles. N’ayant pas à l’époque la nationalité française, il est expulsé en Allemagne par le gouvernement français.
À partir des années 1980, Cohn-Bendit mène une carrière politique en Allemagne comme élu du parti écologiste Alliance 90/Les Verts à Francfort-sur-le-Main. Il devient député européen des Verts allemands en 1994 puis est réélu député européen sur une liste des Verts français en 1999, faisant à cette occasion son retour sur la scène politique française. Lors des élections européennes de 2009, il mène la liste d’Europe Écologie en Île-de-France. Sa liste se place deuxième avec 20,9 % des voix, un record pour le parti. Favorable à la mise en place d’une Europe fédérale, il est coprésident du groupe Verts/ALE au Parlement européen de 2002 à 2014.
Publications
- Avec Gabriel Cohn-Bendit, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Paris, Seuil, 1969
- Le Grand Bazar, Belfond, 1975
- Nous l’avons tant aimée, la Révolution, Barrault Éditions, 1986
- Avec Olivier Duhamel et Thierry Vissol, Petit dictionnaire de l’euro, Paris, Le Seuil, 1998, 317 + 2
- Une envie de politique, avec Lucas Delattre et Guy Herzlich, La Découverte, 1998, 270 p.
- Avec Georges-Marc Benamou, Liquider 68 ? : Forum Libération de Grenoble, Frémeaux & Associés, 2008, CD audio
- Forget 68 (entretiens), Éditions de l’Aube, 2008
- Que faire ?, Paris, Hachette, coll. « Tapage », 2009, 179 p.
- La Gouvernance en révolution(s) (entretien), Paris, Charles Léopold Mayer, 2012, 390 p.
- Debout l’Europe !, avec Guy Verhofstadt, Bruxelles, André Versaille éditeur, 2012, 158 p.
- Pour supprimer les partis politiques !? Réflexions d’un apatride sans parti, Montpellier, Indigène éditions, coll. « Ceux qui marchent contre le vent », 2013, 36 p.
- L’Humeur de Dany, Robert Laffont, 2014
- avec Hervé Algalarrondo, Et si on arrêtait les conneries ?, Fayard, 2016.
- avec Patrice Lemoine, Sous les crampons la plage, Robert Laffont, 2018.
