La guerre entre Israël et le Hamas fracture le monde intellectuel…
Nicolas Truong
La guerre ravage tout sur son passage. Et celle entre Israël et le Hamas ne dément pas ce tragique qui traverse les âges. Mais ce conflit, qui mobilise la communauté internationale, a déjà fait un dégât collatéral. « Cette guerre est aussi en train de fracturer une bonne partie du champ des sciences sociales et de la pensée, peut-être de façon irréversible », s’alarme le philosophe Pierre Charbonnier, professeur à Sciences Po. En effet, dès le 7 octobre, des camps se sont rapidement constitués. D’un côté, on accuse d’« antisémitisme » les manifestants de la cause palestinienne ; et, de l’autre, de « fascisme » les partisans de la guerre menée par Israël. Au point que l’on pourrait parler de « campisme », cette manière de se rallier immédiatement à un camp sans prendre en compte la singularité d’un événement.
Un campisme de droite condensé dans la célèbre formule de l’officier de la marine américaine Stephen Decatur (1779-1820), « my country, right or wrong », que l’on peut traduire par « mon pays, à tort ou à raison », maxime d’un alignement sur une politique patriotique, qu’elle soit pacifique ou guerrière, juste ou mortifère. « C’est comme si on disait : “Ma mère, ivre ou sobre” », ironisait l’écrivain britannique G. K. Chesterton (1874-1936), qui voyait dans cette expression la manifestation d’un nationalisme primaire, « quelque chose qu’aucun patriote ne devrait dire, sauf dans des cas désespérés ».
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Pour la droite identitaire, la défense inconditionnelle du gouvernement israélien a pris la forme d’une réaction occidentaliste : Israël serait la pointe avancée de l’Occident dans un Orient musulman. Une importation du conflit orchestrée par le national-populisme intellectuel et médiatique qui compare la situation d’Israël au Proche-Orient à celle de la France et ses banlieues « islamisées ».
« Le campisme est la maladie de la pensée »
Le campisme de gauche est, quant à lui, un héritage de la guerre froide. C’est un réflexe politique qui démonise un ennemi unique – le plus souvent l’empire américain – et conduit à une incapacité à imaginer d’autres formes d’impérialismes, notamment russe, comme lors du déclenchement de la guerre en Ukraine. Ordonnée par Vladimir Poutine, l’invasion du 24 février 2022 a pourtant enterré « la vision obsolète d’un monde en noir et blanc où toutes les victimes du seul impérialisme – américain – seraient miraculeusement unies contre lui », remarque Dominique Vidal, ancien journaliste au Monde diplomatique et spécialiste du Moyen-Orient.
Ce campisme continue toutefois d’imprégner certaines franges de l’anticapitalisme. « Un logiciel marxiste anti-impérialiste et étatiste périmé identifiant rage politique et criminelle, et validant, voire glorifiant, le meurtre », analyse la politologue Catherine Hass sur le site Lundimatin. Une logique selon laquelle « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » qui transforme des exactions contre des civils en actes de résistance, des crimes de guerre en luttes de libération et le Hamas en mouvement progressiste. « Le campisme est la maladie de la pensée », résume Dominique Vidal. Une polarisation qui empêche bien souvent de passer du réflexe à la réflexion. « Le temps de la pensée est écrasé par la tempête de la guerre et de ses atrocités, la réflexion n’est plus d’actualité », résume, de son côté, le philosophe Ivan Segré.
Le différend intellectuel porte tout d’abord sur l’asymétrie compassionnelle. Nombre de chercheurs reprochent à certains de leurs collègues ou amis de n’avoir pas suffisamment témoigné de compassion à l’égard des victimes juives assassinées, ni d’avoir manifesté de solidarité avec les otages en raison d’une indignation sélective. Pis, « une partie significative de la gauche n’a pas condamné les crimes contre l’humanité du 7 octobre », s’indigne la sociologue franco-israélienne Eva Illouz. Ces tueries ne constituent pas une attaque comme une autre, mais des crimes qui ravivent la menace existentielle sur les juifs et l’Etat d’Israël. « Ce massacre ramène les juifs au sentiment que leur insécurité ontologique n’a été résolue ni par la nation ni par la démocratisation des sociétés », analyse Eva Illouz. La rupture s’est d’abord faite sur la compassion, avec cette phrase, « si souvent entendue à gauche, “c’est terrible, mais…” », poursuit la directrice d’études à l’EHESS, qui considère ce « “mais” presque aussi choquant que le silence avec lequel les victimes ont été traitées, et notamment les femmes victimes de violences sexuelles, car ce “mais” trouve toujours des circonstances atténuantes au massacre ».
La compulsivité des réseaux sociaux accentue l’emballement et la polarisation. Or, comme le dit l’Ecclésiaste (3, 7), il y a un temps pour tout, « un temps pour se taire, et un temps pour parler ». La société du commentaire recouvre les événements sous un déluge d’opinions, d’invectives, d’anathèmes et d’intimidations, au point d’annihiler le temps du deuil et de la sidération. C’est pourquoi ce conflit, où prime « le ressenti au détriment de l’argumenté », témoigne de « l’effondrement de l’interlocution », remarquent Anne-Lorraine Bujon et Antoine Garapon, coordinateurs d’un dossier de la revue Esprit consacré au « Proche-Orient déchiré » (n° 308, décembre 2023).
« Naufrage intellectuel et moral »
« Il y a un temps pour chaque chose, une éthique du juste moment, et c’est cette temporalité qui doit être respectée. En de pareilles heures [celles du 7 octobre], il s’agit de condamner et de compatir, et non pas de relancer un débat ni de prétendre l’élargir », expliquait le philosophe et spécialiste de l’islam Abdennour Bidar (Le Monde, 13 octobre 2023).
L’asymétrie compassionnelle ne touche pas que les victimes en Israël. Le « double standard » ou le « deux poids, deux mesures » à l’égard des Palestiniens ne cessent d’être critiqués dans les tribunes et les amphithéâtres des universités. Du côté israélien, les victimes et les otages auraient des visages et des portraits, dont les affiches ont parfois été arrachées ; du côté palestinien, elles seraient souvent réduites à des chiffres et des statistiques qui semblent inexorablement s’accumuler. Avec un décompte macabre nettement plus lourd d’un côté : plus de 17 000 morts palestiniens depuis le début du conflit, et au moins 1 200 du côté israélien, selon les chiffres donnés par les belligérants. « Certaines victimes méritent-elles plus que d’autres la compassion ? », résume le sociologue et médecin Didier Fassin, titulaire de la chaire Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines au Collège de France, tandis que la philosophe américaine Judith Butler insiste sur « l’égale pleurabilité de toutes les vies ».
« Une vie vaut une vie, oui, mais une mort n’est pas identique à une autre mort », réplique la philosophe Julia Christ, membre de la Revue K, publication en ligne dont les articles portent sur « les juifs, l’Europe et le XXIe siècle ». En effet, « tuer en éventrant les femmes enceintes et en brûlant des familles entières n’est pas la même chose que causer des morts civils comme c’est le cas dans la guerre menée par Tsahal [l’armée israélienne] qui, elle, n’a pas comme objectif d’assassiner des enfants, mais de neutraliser le Hamas », poursuit l’autrice de L’Oubli de l’universel (PUF, 2021), qui déplore l’absence de cérémonies des autorités françaises pour ses ressortissants franco-israéliens exécutés.
« Toutes les violences ne peuvent pas être qualifiées de la même façon, sauf à esquiver la potentialité de l’inhumain au cœur de l’humain », renchérit, dans la revue Esprit, la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, accablée par « ceux qui ont tenté de réduire l’horreur du 7 octobre en “l’expliquant”, autrement dit en la dissolvant dans un processus causal ». Un « naufrage intellectuel et moral », déplore Eva Illouz, qui se sent « abandonnée » par sa famille de pensée et qui avoue que ses points de repère se sont effondrés. « Une alliance étrange s’est établie entre les islamistes extrémistes et antimodernes et les combats postcoloniaux de gauche », poursuit-elle, rappelant que « Judith Butler avait déclaré, en 2006, que le Hamas appartenait à la gauche internationale parce qu’il était anti-impérialiste ». Même si cette icône de la gauche critique « a essayé de s’expliquer à ce sujet, admet Eva Illouz, elle a créé une énorme confusion politique et morale ».
En effet, cette gauche globale n’est peut-être pas toujours aussi unilatérale et caricaturale. « Je condamne les violences commises par le Hamas, je les condamne sans la moindre réserve, a écrit Judith Butler, le 13 octobre 2023, sur le site du média AOC (Analyse Opinion Critique). Le Hamas a commis un massacre terrifiant et révoltant », avant de préciser qu’« il serait étrange de croire que toute condamnation nécessite un refus de comprendre, de peur que cette compréhension ne serve qu’à relativiser les choses et diminuer notre capacité de jugement ». Professeure à l’université de Berkeley, cette intellectuelle prisée des campus américains et célèbre dans le monde entier, notamment pour ses travaux sur le genre et la vulnérabilité, estime qu’en publiant une déclaration selon laquelle « le régime d’apartheid est le seul responsable » des attaques du Hamas, les groupes Solidarité pour la Palestine de Harvard (Harvard Palestine Solidarity Groups) « font une erreur et sont dans l’erreur ».
Climat de suspicion
Si Judith Butler reconnaît que ces groupes d’étudiants ont « certainement raison de rappeler l’histoire des violences » qui conduisent les Palestiniens à, comme ils le disent, « vivre dans un état de mort, à la fois lente et subite », ils ont tort, selon elle, « d’attribuer de cette façon la responsabilité et rien ne saurait disculper le Hamas des tueries atroces qu’il a perpétrées ».
« Il est nécessaire de résister à la dissymétrie compassionnelle, mais la symétrie des compassions n’équivaut pas à la symétrie des positions, analyse Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières. Je comprends l’angoisse existentielle des juifs d’Israël, et les pogroms du 7 octobre sont une horreur absolue. Pourtant, ce ne sont pas quelques milliers de combattants fanatisés qui menacent Israël, mais sa politique extrémiste. Car ce à quoi nous assistons est une guerre coloniale. »
Le mot est lâché. Et il constitue sans doute l’un des principaux nœuds des polémiques qui envahissent l’espace public. Pour une partie de l’opinion et d’une génération, le paradigme de la colonisation prime désormais sur celui de l’extermination. D’autant que la « logique d’identification » a remplacé « la politique des alliances », observe le politologue Bertrand Badie. Dans les tribunes de supporteurs des équipes de football du Sud global comme dans la myriade de mouvements sociaux internationaux, « le drapeau palestinien rallie désormais ceux qui souffrent et qui sont ou se sentent dominés », remarque l’auteur de Pour une approche subjective des relations internationales (Odile Jacob, 144 pages, 16,90 euros).
Mais de quelle colonisation parle-t-on ? La plupart du temps, des colonies de peuplement que l’Etat hébreu continue d’encourager dans des territoires occupés depuis la guerre des Six-Jours, en 1967. « Gaza n’est pas une colonie », précise le sociologue Bruno Karsenti, membre de la Revue K. « C’est un territoire souverain », insiste-t-il, reconnu par la communauté internationale lors du partage de la Palestine décidé à l’ONU le 29 novembre 1947, et « l’attaque terroriste du 7 octobre s’est déroulée sur le territoire non moins souverain d’Israël, c’est pourquoi la guerre contre le Hamas est légitime », poursuit l’auteur de La Place de Dieu (Fayard, 512 pages, 28 euros).
« Gaza est toujours occupée, rétorque Rony Brauman, les allées et venues sont contrôlées, la mer et les airs surveillés, avec un blocus qui empêche l’accès aux biens les plus essentiels. » Et Judith Butler d’ajouter : « Si nous ne pouvons pas même poser le débat sur la question de savoir si le joug militaire israélien sur la région relève du colonialisme ou de l’apartheid racial, alors nous ne pouvons espérer comprendre ni le passé, ni le présent, ni l’avenir. »
La critique anticolonialiste s’étend parfois jusqu’à l’Etat hébreu lui-même, dénoncé par une partie de la gauche radicale comme un « Etat colonial ». D’autant que deux « catastrophes », certes incomparables mais tout aussi prégnantes dans les mémoires, se font face : la Shoah et la Nakba, l’extermination des juifs d’Europe pendant la seconde guerre mondiale et l’expulsion des Palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israël (1948).
Les débats politiques et médiatiques sur la guerre menée par Israël depuis le 7 octobre le montrent à foison, ce conflit tourne parfois à la guerre des mémoires. « A les suivre, remarque l’historien Guillaume Blanc, on devrait choisir son camp. » Toutefois, poursuit l’auteur de Décolonisations (Seuil, 2022), « l’histoire n’est pas un supermarché, on ne peut pas choisir. Il n’y a pas dans un univers l’horreur de la Shoah subie par des millions de juifs entre 1939 et 1945, et dans un autre la terreur de la colonisation que subissent aujourd’hui encore des centaines de milliers de Palestiniens. Il n’y a qu’un seul monde, qu’un seul passé. Et l’histoire doit tout prendre. Voilà pourquoi il faut se débarrasser des réflexes manichéens pour pouvoir l’enseigner et l’apprendre ». Un appel à l’histoire pour éviter le conflit des mémoires, un recours à la raison pédagogique afin d’atténuer les fractures idéologiques.
Réactions cinglantes
Beaucoup d’intellectuels, notamment israéliens, comme Eva Illouz, se sont aussi attachés à dénoncer « le régime d’apartheid juridique et politique qui sévit dans les territoires occupés » ainsi que la coalition gouvernementale notamment formée depuis les élections législatives de 2022 par les ultraorthodoxes, le Likoud et des colons messianiques de Cisjordanie et Jérusalem-Est – portés par une idéologie suprémaciste et un projet eschatologique. Le parti Otzma Yehudit (« puissance juive » en hébreu), dirigé par Itamar Ben Gvir, actuel ministre de la sécurité nationale d’Israël, « représente ce que l’on est bien obligé d’appeler, à contrecœur, un fascisme juif », écrivait-elle dans Le Monde, en novembre 2022, qualification qu’elle maintient toujours aujourd’hui. Spécialiste de l’histoire du fascisme et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, l’historien israélien Zeev Sternhell (1935-2020) avait même soutenu qu’« en Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Des mots forts, et pour certains choquants, venus d’intellectuels sionistes appartenant à la gauche et résolus à éviter qu’Israël tourne le dos à ses principes démocratiques.
Pour autant, ces critiques ne prennent pas toujours le même sens dans la mouvance antisioniste. Selon la philosophe Avishag Zafrani, interrogée par la revue Esprit, « l’inflation du lexique antisioniste de l’apartheid, du colonialisme et du militarisme » a contribué à « délégitimer l’existence » même d’Israël – qui est également un « Etat refuge » – et a conduit à « puiser dans les critiques du colonialisme occidental et de l’apartheid sud-africain, dont les coordonnées ne correspondent pas à la situation israélienne ».
C’est une autre comparaison qui, en France, a cristallisé la dispute la plus vive autour de l’approche dite « décoloniale » du conflit. Dans une tribune publiée par le site AOC, l’anthropologue Didier Fassin a relevé de « préoccupantes similitudes » entre un massacre suivi d’un génocide commis au début du XXe siècle en Afrique australe et les exactions perpétrées dans la guerre en cours entre le Hamas et Israël. En 1904, en effet, une partie des Herero, ethnie majoritaire de la future Namibie, alors colonisée par les Allemands, se rebellent contre ces derniers, qui, après avoir rompu l’accord de protectorat, se sont approprié leurs meilleures terres et multiplient les brimades ; les Herero tuent 120 colons. Un massacre qui, en retour, provoquera l’extermination programmée des Herero, dont 80 % de la population a disparu entre 1904 et 1911. Précisant que « comparaison n’est pas raison », Didier Fassin estime qu’« il y a une responsabilité historique à prévenir ce qui pourrait devenir le premier génocide du XXIe siècle. Si celui des Herero s’était produit dans le silence du désert du Kalahari, la tragédie de Gaza se déroule sous les yeux du monde entier ».
Les réactions d’une partie de ses collègues universitaires furent cinglantes. Un collectif comptant, notamment, les sociologues Luc Boltanski, Bruno Karsenti, Danny Trom et la philosophe Julia Christ considère que « Didier Fassin réactive un geste antisémite classique qui procède toujours par inversion : accuser les juifs d’être coupables de ce que l’on s’apprête ou que l’on fantasme de leur faire subir ». D’autres répliques, livrées par la sociologue Eva Illouz dans Philosophie Magazine ou par l’historien du génocide des Herero Joël Kotek dans L’Express, ont insisté sur l’iniquité de la comparaison : aucun ordre d’extermination n’a été promulgué par le gouvernement israélien, à la différence de ceux édictés par Lothar Von Trotha (1848-1920), général en chef du corps expéditionnaire allemand de cette région de l’Ouest africain, au début du XXe siècle.
Des lignes commencent à bouger
Didier Fassin a répondu à ses détracteurs en soulignant qu’il a cherché à dégager une « structure historique » qui peut, aujourd’hui, « conduire au pire ». Interrogé par Le Monde, l’anthropologue déplore aujourd’hui des « manœuvres d’intimidation » et des « campagnes de calomnies » menées par des universitaires contre des collègues qui tentent de « situer les terribles massacres du 7 octobre dans une histoire et qui alertent sur la gravité de la situation à Gaza ». La raison de cette accentuation des tensions en France et en Europe viendrait du fait que « les gouvernements ont communautarisé les prises de position en assimilant toute critique de la politique israélienne à de l’antisémitisme pour la disqualifier », dit-il.
La crise est aiguë et les blessures sont profondes. « Ce qui est terrible, c’est que les juifs et les Israéliens en particulier apparaissent comme des colonisateurs occidentaux qui n’ont rien appris de l’histoire. Et, désormais, lorsqu’on est juif aujourd’hui, même à l’université, on ne le montre pas trop », témoigne la philosophe Julia Christ. « L’ère postcoloniale a peut-être supplanté la période post-Shoah, relève Bruno Karsenti. Le souvenir et la signification de la destruction des juifs d’Europe comme boussole de la politique européenne s’estompent, et c’est grave pour tout le monde, c’est-à-dire pour toutes les minorités, qu’elles s’en aperçoivent ou pas ».
« Beaucoup de mes collègues admettent pratiquer une autocensure pour se protéger », remarque, de son côté, Didier Fassin, qui a signé, le 15 novembre sur Mediapart, avec plus de 1 300 autres chercheurs et universitaires, une tribune dénonçant « des entraves à l’expression d’une pensée académique libre depuis les événements dramatiques du 7 octobre ». De fait, la majorité des universitaires est plutôt silencieuse. « Mais de plus en plus de voix se font entendre dans le monde académique international, y compris en France, pour demander que soit mis fin à l’hécatombe de civils à Gaza », ajoute le professeur, qui souhaite garder à l’esprit « ce que Michel Foucault affirmait dans son dernier cours au Collège de France sur “Le courage de la vérité” : dire le vrai est le courage de celui qui parle, car il s’expose à des risques, et c’est aussi celui de son interlocuteur qui accepte de recevoir ce qui peut le blesser. C’est une condition de la vie démocratique ».
Chaque partie pourrait revendiquer cette philosophie du « dire-vrai » ou même ce que Foucault appelle « la grande colère des faits ». Des lignes commencent également à bouger. Ainsi, dans une tribune au Monde, le philosophe Pierre Zaoui évite de parler de « pogrom » pour le 7 octobre ou de « génocide » pour l’offensive de l’armée israélienne, « ces “mots- épouvante” qui brouillent tout », écrit l’auteur de La Traversée des catastrophes (Seuil, 2010). Pour Pierre Zaoui, « il est plus que temps qu’une majorité de juifs s’écrient à leur tour », comme ce fut demandé aux musulmans après le 11-Septembre, « Not in my name » – pas en mon nom – « face aux violences sans nom que subit depuis plus d’un mois la population gazaouie, et tout particulièrement les enfants ».
La fracture s’est par ailleurs poursuivie sur le terrain du féminisme, des collectifs reprochant à d’autres leur manque de réaction face aux viols, tueries et atrocités sexuelles subis par les femmes israéliennes le 7 octobre. Une polémique récurrente depuis quelques années, et particulièrement marquée lors des manifestations de solidarité envers le mouvement iranien « Femme, vie, liberté ». Plus généralement, la guerre entre Israël et le Hamas réactive une critique lancinante de l’« islamo-gauchisme » et du wokisme par la mouvance conservatrice. « L’antisémitisme est le stade suprême du wokisme », a ainsi lancé l’écrivain Alain Finkielkraut dans Le Journal du dimanche du 5 novembre.
« Ce genre de raccourci affligeant ne nous aide pas », regrette Julia Christ, qui refuse de rejoindre « la critique néoréactionnaire des approches postcoloniales et des études de genre » qui ont, d’après elle, toute leur légitimité à l’université. D’où l’importance de passer de la morale à la politique. Depuis l’université Columbia, à New York, faculté divisée par des manifestations, contre-manifestations et lettres adressées des deux côtés à l’administration, et « où, malheureusement, chaque camp a des atrocités à faire valoir pour cette phase-ci d’une guerre qui a tant duré », le philosophe Souleymane Bachir Diagne observe que « le camp dont la voix est rendue inaudible dans le bruit et la fureur est celui de la paix ». Ce parti, poursuit ce représentant respecté de la pensée postcoloniale, voit bien qu’« il faut réunir la conscience universelle autour de la question palestinienne, qu’on ne peut plus simplement se contenter de “gérer”, et de la solution de deux Etats dont les accords d’Oslo [entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, à Washington en 1993] portaient la promesse ».
Les intellectuels « pourront-ils à nouveau travailler ensemble après des accusations aussi lourdes et des lignes de front si marquées ? », se demande Pierre Charbonnier. Malgré les divisions qui menacent de fracturer durablement la communauté universitaire, la force de la raison et de l’intellectualité finira peut-être par l’emporter. Car c’est souvent au cœur de l’événement que les sociétés ont besoin de la puissance de la pensée pour s’orienter.
Nicolas Truong à suivre dans Le Monde