Sophia Aram : « on a perdu la raison”
Franc-Tireur.
Votre dernier spectacle n’hésite pas à croquer tous ceux qui nous agacent : les antivax, les wokes, les islamistes, leurs complices, les antisémites décomplexés ou cachés derrière le masque de l’antiracisme, les Gilets jaunes, les complotistes, les populistes, les poutinolâtres, les lepénistes, les mélenchonistes… Bref, vous vous attaquez aux plus excités de ce pays, et vous y allez fort. Vous n’avez jamais peur ?
Sophia Aram.
Il y a dans mes spectacles une chronologie. Je me suis toujours adaptée à l’époque. Aujourd’hui, ce spectacle paraît plus fort parce que l’époque dans laquelle on vit pousse très loin les curseurs. On a vécu le Covid, et avec lui les antivax qui étaient d’une violence inouïe. Les gens ne mesurent pas les agressions que j’ai reçues de ces personnes-là, les menaces de mort de leur part. On a basculé dans autre chose dans l’après-Covid. Les faits n’ont plus aucun sens, on se fout de la science, on a perdu la raison. On me demande de comprendre ça par la peur, l’anxiété… mais je m’y refuse. Alors je combats, avec mes armes, avec le rire.

llustration : Laura Acquaviva
Vos spectacles racontent, en creux, vos indignations. La scène, c’est une tribune ?
Sans doute, oui. Je suis assez pessimiste, et la vie m’a malheureusement souvent donné raison. La scène et les chroniques restent de bons remèdes au désespoir. Mon premier spectacle était sur l’école, sur une institution que je ne trouvais pas très au point, avec des parents complètement délirants. C’était fédérateur, assez grand public, mais j’allais déjà très loin dans la dénonciation. Ça partait quand même du suicide d’une maîtresse dans une école… Je voulais montrer la violence que subissent les enseignants, parce que j’ai beaucoup de tendresse pour l’Éducation nationale. Avec mon deuxième spectacle, j’ai attaqué les trois monothéismes, avec Benoît [son mari et coauteur, ndlr], on les a renvoyés dos à dos. À l’époque, on m’avait dit : « Tu es sûre de vouloir faire ça ? » Après, on m’a dit : « Oui, mais toi, tu peux ! » Je n’ai jamais compris ce « toi, tu peux ! » On me disait que c’était blasphématoire, déjà. Nous, on avait décidé de dénoncer la folie des textes, parce que quand on les regarde vraiment, ça ne va pas, ça ne tient pas la route.
Vous avez osé mettre le doigt sur la misogynie des religions sur scène, et ce de façon très impertinente et très accessible, parce que drôle.
Oui, parce que, quand on fait rire, on dédramatise sans rien lâcher de la vérité qu’on veut dire. La place des femmes dans les textes est odieuse, et c’est vrai des trois monothéismes. Quand je joue ce spectacle, on est en 2008-2009.
Et puis arrive le troisième spectacle, après les attentats de Paris, et peut-être le début d’une certaine colère…
Le troisième spectacle, Le fond de l’air effraie, c’est l’après-Charlie. C’est la montée de l’islam politique, et de l’extrême droite aussi. À ce moment-là sont arrivées les premières menaces. J’ai trouvé ça délirant. Et je continue de trouver ça délirant. Personne n’est obligé d’assister à un spectacle. Aujourd’hui, la première question qu’on me pose, c’est : « Es-tu sous protection ? » On est chez les fous ! Tout le monde trouve ça normal d’être protégé quand on dit les choses. On devrait s’indigner que ce soit possible. Dans quelle société vit-on ? Cette résignation me rend dingue.
Alors c’est ça, le courage ? Parler malgré les risques ? Malgré les menaces ?
Le courage, ce sont les Iraniens ou les Ukrainiens qui résistent, c’est d’abord ça. C’est se battre pour défendre des principes, des valeurs, des idées en prenant de vrais risques. Le courage, c’est affronter les choses. Ne pas se voiler la face par rapport au réel, par rapport au monde qui nous entoure. C’est se confronter. C’est affronter tous les maux de l’époque. Aujourd’hui, c’est affronter l’islam politique, affronter l’obscurantisme, d’où qu’il vienne, affronter l’extrême droite, l’extrême gauche, le populisme de manière générale, toutes les contrevérités, les fake news…
Et vous trouvez ce courage de dire, même si l’époque rend des coups et intimide pour cela ? Quitte à vous mettre en danger ?
Cela ne me paraît pas insurmontable. J’ai du mal à parler de « courage », ou alors vraiment avec un tout petit « c ». Je ne cherche pas à minimiser ce que je fais, mais je n’y vois pas d’héroïsme. On est en France, on a un micro, on est dans un pays libre, dans lequel la liberté d’expression existe. Elle est encadrée, mais elle existe, n’en déplaise à certains. On prend des coups, mais ça n’est pas si grave. Les coups, c’est quoi ? Des tweets rageux sur Internet. La belle affaire ! On retourne le téléphone et ça n’existe plus. Le passage à l’acte, c’est une vraie menace, mais je n’y pense pas. Il y a eu des intimidations, mais aujourd’hui on découvre que plus personne n’est à l’abri. Celui qui se balade pour visiter la tour Eiffel peut se faire planter d’un coup de couteau par un islamiste. Donc il faut y aller, il faut parler, dénoncer, décrypter, prendre sa part du combat, sa part de courage, et ne pas se poser de questions.
“On découvre que plus personne n’est à l’abri ’’
Lors d’une conférence organisée par le Grand Orient de France, vous avez dit, avec ironie, à ceux qui n’osent pas dénoncer tout en vous remerciant pour votre « courage » : « Allez vous faire foutre ! » C’est une façon de dire que le nombre protège et que vous n’en pouvez plus, de l’isolement des courageux ?
Oui, le nombre protège, sur la laïcité plus encore que sur tout autre sujet. Ce discours était un cri du cœur. Ça fait longtemps que je suis en colère à cause du manque de prises de position claires sur ce sujet. Depuis Charlie. Je me souviens de l’édito que nous avions écrit avec Benoît à ce moment-là, j’avais une colère indicible. Je me rappelle cette pétition qui a dénoncé le soutien à Charb, et qui disait qu’il était dans la provocation pour faire le buzz. Je me souviens aussi de l’incendie des locaux du journal, en 2011, nous étions très peu nombreux à les soutenir. Et même après ça, les éditos, tout ce qu’on pouvait faire pour faire savoir qu’on était avec eux… On aurait dû être très nombreux, et on ne l’était pas. De la même manière, après la mort d’Ilan Halimi, de Mireille Knoll ou la tuerie d’Ozar Hatorah, on était trop peu nombreux.
On a baissé la garde ?
Oui, si toutes les unes des journaux français avaient publié les caricatures en soutien aux caricaturistes danois, tout aurait été différent. On aurait dû voir les journaux du monde entier s’en indigner. C’est difficile de demander aux gens de s’impliquer, ils ont leurs problèmes, c’est déjà parfois compliqué à gérer. Mais nos élites, nos intellectuels, nos leaders d’opinion, ceux qui pourraient créer des mouvements finalement… je trouve que nous sommes un peu longs à la détente.
Beaucoup de pays basculent à l’extrême droite, certains en France se résignent à cette éventualité, vous non. Il reste trois ans avant la prochaine présidentielle. Pour Sophia Aram, c’est trois ans à se battre ?
On a trois ans devant nous et je refuse de baisser les bras. Je vais continuer à me moquer, à dénoncer les petits commerces des populistes, des extrémistes, de droite comme de gauche, des islamistes aussi. La façon dont tous fracturent la société en faisant de l’origine, de la couleur de peau, de la religion ou du genre, des éléments centraux de l’identité individuelle et collective. Je veux croire qu’il n’y a pas de fatalité. On s’est relevé de plein de choses. On ne s’est pas complètement détruit après les drames successifs que l’on a vécus. Cela donne de l’espoir. La radicalité augmente, les partis extrémistes sont trop nombreux à l’Assemblée, trop nombreux au Parlement européen, ils sont au second tour de l’élection présidentielle à chaque fois, mais ça tient. On a une espèce de digue qui tient encore en France. On se marie ensemble, on rit ensemble, on est amis ensemble.
Vous refusez absolument de mettre un orteil chez Bolloré. Quand on fait de la radio, de la télévision et qu’on est comédienne, quand on fait des films, ça n’est pas si simple…
Ni si compliqué ! C’est une limite que je me suis fixée. Je ne donne pas d’invitation aux journalistes qui travaillent pour ce groupe, et je ne réponds pas aux leurs. Après, soyons honnête, ils ne se bousculent pas pour m’inviter. Mais j’ai refusé de participer à des docs pour Canal+, j’ai refusé de participer à ce genre de choses. Je fais attention, c’est affaire de cohérence. On ne peut pas y aller et taper dessus. Si on était plus nombreux à refuser le jeu de ce groupe, il ne serait pas si puissant. Bolloré, c’est le trumpisme absolu. Avec la place qu’il a acquise dans les médias, on voit bien que sa façon biaisée de délivrer l’information est dangereuse. Et quand ses médias attaquent, c’est en meute.
« Refusez les dogmes idéologiques et politiques, et vous êtes libres ! »
Vous vous sentez seule face aux meutes ?
Je suis humoriste, je suis « seule en scène ». J’ai toujours essayé de refuser les collectifs. Ça me laisse libre d’y aller, ou de ne pas y aller. Donc la solitude face aux attaques, c’est aussi le prix à payer de ma liberté. Je me sens droite dans mes bottes.
Vous n’êtes pas croyante, mais est-ce que vous avez la foi ?
Je suis née en France, de parents qui n’étaient pas français. Je ne sais pas si ça conditionne quelque chose, mais je me souviens qu’à 18 ans mon premier geste n’a pas été d’aller passer mon permis, je ne l’ai jamais passé, ç’a été d’aller m’inscrire sur les listes électorales pour voter. Pour moi, la citoyenneté, l’engagement, la République, c’est quelque chose de très fort et de très important. J’ai foi en ça, oui. Mon éducation y est pour beaucoup, et mes profs aussi. Mes profs de manière générale, d’ailleurs. Mon collège, mon lycée… ils ont été extrêmement structurants. Je crois en l’intérêt général. Je crois qu’on a besoin les uns des autres pour vivre, et même si mes voisins ne votent pas comme moi j’ai envie que l’on puisse vivre ensemble.
Si vous pouviez parler à tous, et que tous vous écoutent…
Je me souviens d’une gamine musulmane qui était venue me voir après mon spectacle Crise de foi. Elle était très en colère que je parle de sexe, de Dieu… Elle devait avoir 17 ans. Je lui avais répondu très librement, sur mon parcours, sur qui j’étais. Je lui avais expliqué pourquoi ça n’était pas grave de ne pas croire en Dieu en France, et pourquoi c’était important de le dire quand on est de culture musulmane. Parce que l’apostasie est condamnée en islam, et qu’en France on a le droit de ne pas croire. Je lui ai dit : « Mais je sais ce qu’on t’a dit, à toi. On t’a dit qu’une fille qui n’est pas croyante, et qui vit avec un non-musulman, c’est une pute. C’est le mot qu’on emploie pour désigner les filles comme moi ! » Elle a regardé ses chaussures et elle m’a répondu « oui ». Alors je lui ai demandé si elle pensait que j’étais une pute. Elle m’a répliqué : « Je ne crois pas. » On a passé du temps. Et puis je lui ai donné ce conseil : « Si tu étais ma fille, je te dirais une seule chose : débarrasse-toi de tout ce qu’on t’a mis dans le crâne et fais le chemin toute seule. Tu arriveras peut-être à la conclusion que tu es croyante, que tu es musulmane ou que tu es autre chose, mais ce sera ta décision. Ne laisse pas les autres décider pour toi. » Elle m’a dit « merci ». Alors peut-être que je suggérerai à tous : « Faites le chemin, travaillez. Refusez les dogmes idéologiques et politiques, et vous êtes libres ! La France permet ça. »
BIO EXPRESS
Humoriste, comédienne, chroniqueuse, elle réalise son premier seule en scène en 2007 avec « Du plomb dans la tête ». Trois ans plus tard, elle joue « Crise de foi ». En 2015, elle interprète « Le fond de l’air effraie » et, en 2019, « À nos amours ». Elle rejouera son dernier spectacle, « Le Monde d’après », à partir du 13 janvier dans toute la France, et sera sur les planches du Théâtre libre de Paris les 22, 23 et 24 février 2024.

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