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« …en espérant un jour rétablir les conditions de la paix » par Nicolas Haeringer !

Nicolas Haeringer
Je cherche encore les mots pour dire ce que je ressens, ce qui me traverse et me bouleverse depuis plus d’une semaine et les attaques du Hamas en Israël.
Pour dire ce qui me traverse et me bouleverse depuis bien plus longtemps, depuis que Gaza est soumise à des opérations militaires permanentes, et que les conditions de vie à Gaza sont littéralement inhumaines.
La nuance est difficile à trouver, et il est notamment complexe de naviguer entre ce qui est semblable & ce qui ne l’est pas.
Ce qui est semblable, ce qui est indiscutable, c’est bien sûr la souffrance. La souffrance endurée par les Palestinien.ne.s en général, en particulier par les habitant.e.s de Gaza ; la souffrance des civil.e.s israélien.ne.s dont le seul tort a été de croire qu’il était possible d’assister à un festival de musique à quelques kilomètres de la frontière, du mur avec la bande de Gaza.
Ce qui est semblable et pour autant incomparable : le propre de la souffrance, de ces tragédies, c’est qu’il est inepte de chercher à les mesurer, de dire quelle souffrance est plus forte, plus légitime que l’autre. Semblable, mais incomparable : c’est en apparence contradictoire, mais peut-être est-ce une première piste. Admettre que la souffrance des palestinien.ne.s et celles des civil.e.s israélien.ne.s ne se discute pas, qu’elle ne saurait être relativisée, mais qu’elle est pour autant incomparable, différente, autre. Il me semble qu’on peut ici prolonger ce que dit Judith Butler : « Peut-être les limites élargies du deuil peuvent-elles contribuer à un idéal d’égalité substantiel, qui reconnaisse l’égale pleurabilité de toutes les vies, et qui nous porte à protester que ces vies n’auraient pas dû être perdues, qui méritaient de vivre encore et d’être reconnues, à part égale, comme vies. »
Reconnaître la pleurabilité de toute vie, sans pour autant prétendre que tout le reste est au même niveau. Non pas pour déprécier l’une par rapport à l’autre, mais précisément pour ne pas en rester à des grandes catégories abstraites. Parce que pour nous qui sommes à des milliers de kilomètres de Gaza, la question, c’est au fond de savoir ce qu’on peut faire (contribuer à faire) pour éviter que ces souffrances ne recommencent, que le cycle de violence ne se reproduise pas à l’infini. Que toutes les vies soient pleurales – or, même si c’est en partie inaudible aujourd’hui, les vies des gazaoui.e.s semblent en effet moins dignes d’être pleurées que d’autres.
La symétrie s’arrête donc ici, d’autant que les responsabilités ne sont pas les mêmes, tant dans les facteurs qui déterminent le cycle de violence que face aux maigres pistes dont nous disposons pour rompre avec ce cycle de violence.
Israël a clairement choisi : il s’agit ni plus ni moins que de réduire la bande de Gaza en cendres. Éradiquer la population gazaouie (ces « animaux humains » selon l’expression du ministre israélien de la défense) comme seule manière d’en finir. Un choix qui semble malheureusement légitime aux yeux de nombreux dirigeant.e.s occidentaux…
Face à cela, il n’y a pas mille et une options. Il n’y en a à vrai dire qu’une : la solidarité avec les Palestinien.ne.s. Pousser de toutes nos forces pour que la volonté éradicatrice (qui fait peser le risque d’un génocide) soit stoppée immédiatement.
En revenir au droit – aux résolutions internationales de l’ONU, aux différentes conventions internationales qui régisse le droit de la guerre. Et à terme laisser les tribunaux internationaux / ou ceux disposant d’une clause de compétence universelle juger. Nous aurons alors la possibilité concrète de reconnaître le caractère indiscutable des souffrances de part et d’autre ; sans pour autant relativiser les responsabilités des un.e.s et des autres.
Soutenir le peuple palestinien dans sa lutte, et de continuer à défendre ses droits, en espérant un jour rétablir les conditions de la paix (qui, truisme qu’il n’est pas utile à rappeler, ne pourra advenir sans justice). Tant que les conditions de la paix (c’est-à-dire la justice) ne seront pas réunies, il est concrètement très compliqué de soutenir les Palestinien.ne.s tout en s’opposant à telle ou telle composante de leur résistance – comme le dit Elias Sanbar, qu’on le veuille ou non, « le porte-étendard » de la résistance palestinienne est aujourd’hui le Hamas.
C’est sans aucun doute possible problématique, mais ça n’est que le symptômes, les conséquences, de l’abandon total des Palestinien.ne.s par la communauté internationale. Dire cela ne signifie pas, concrètement, soutenir le Hamas (pour en revenir à la question de la pleurabilité de la vie, le Hamas nie très clairement la pleurabilité des vies israéliennes, même celle des civil.e.s).
Il y a donc là comme un malaise, un trouble dans le soutien que l’on doit apporter à la résistance palestinienne : le projet du Hamas est funeste, mais dans une situation asymétrique comme celle-ci, poser des conditions à un soutien revient à renoncer à la solidarité.
Il existe pourtant une perspective stratégique qui, pour peu que nous fassions notre travail de solidarité internationale avec toute l’énergie et l’ampleur que requiert la tragédie en cours pourrait bien offrir une alternative au cycle de la violence (et ce alors même que la responsabilité de rompre avec le cycle de violence n’incombe pas aux Palestinien.ne.s) : la campagne BDS. Je ne comprends absolument pas comment on peut exprimer des réserves, des désaccords ou une rupture totale avec la résistance palestinienne telle qu’elle est aujourd’hui portée par le Hamas sans appeler à soutenir massivement la campagne qui offre une alternative au cycle de violence.
Il y a là une voie possible pour rappeler que les responsabilités ne sont pas partagées, qu’elles ne sont pas les mêmes que tou.te.s ne sont pas en situation d’égalité face à la rupture avec le cycle de violence, que toute vie est effectivement pleurable, et qu’il est essentiel d’en revenir au droit.
De ce point de vue, les organisations de gauche qui expriment leur malaise face aux atrocités des derniers jours sans appeler à soutenir la campagne BDS ont donc concrètement renoncé à toute forme de solidarité active avec les Palestinien.ne.s. Et leur malaise a sans doute moins trait aux atrocités de ces derniers jours qu’à leur renoncement.
Nicolas Haeringer
Nicolas Haeringer

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