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Richard Malka : « La critique de Dieu est un marqueur de liberté »

Avocat de Charlie Hebdo, de la liberté d’expression, d’offenser et même d’« emmerder Dieu »*, Richard Malka n’a jamais perdu son sourire ni sa détermination. Caroline Fourest, directrice de la rédaction de Franc-Tireur, qui a fait sa connaissance à Charlie et a souvent bataillé à ses côtés, notamment lors du procès des caricatures, l’a rencontré pour faire un point sur la liberté de dire.

 On approche du 7 janvier. Comment se vit cet « anniversaire » ?

RICHARD MALKA. Comme un moment de recueillement et de nostalgie. Je songe à Charb, à tous nos amis et à l’injustice de leur absence. J’y pense toute l’année, mais ce jour-là, c’est un moment de paix, d’éloignement du tumulte, d’obligation à la profondeur pour éviter la colère qui est vaine. On est dans le combat toute l’année. Là, on se ressource.

La trêve ne dure jamais. C’est une date où il faut sortir du recueillement pour mener la même explication éternelle… Qu’est-ce qui change ?

Cela fait maintenant vingt ans que nous disons la même chose. Pendant longtemps, nous nous sentions toujours plus seuls à le dire d’où on le dit. À savoir, de la gauche. Puis, les choses ont évolué étrangement. Aujourd’hui, tous deux, nous nous estimons plus soutenus que jamais par l’opinion publique, hormis les deux extrêmes et une partie de la jeunesse. Mais, parallèlement, on nous regarde avec des yeux toujours plus ronds : « Comment osent-ils encore dire cela ? » Nos propos sur le religieux, sur la méfiance que l’on doit conserver à l’égard des religions, plutôt qu’un respect obligatoire, correspondaient à un discours assez évident il y a trente ou quarante ans. Les gens auraient ri de nous en disant : « Vous enfilez des perles ! » Désormais, il est devenu transgressif de tenir ces idées voltairiennes à l’égard de toutes les religions. Et franchement dangereux à l’égard de l’islam.

Avons-nous perdu la bataille auprès de la jeunesse ? Il devient difficile de lui expliquer en quoi cet esprit voltairien fait partie de l’héritage progressiste ?

La jeunesse n’est pas univoque. Je me déplace dans des universités, certes plutôt des facultés de droit, mais quasiment sans exception, les jeunes sont heureux d’entendre un discours de liberté. Ils y aspirent. Mais oui, il existe aussi une jeunesse partisane du « il ne faut pas offenser les religions ». C’est la plus bruyante, la plus militante, celle qui s’exprime sur les réseaux. Je ne pense pas que ce soit la plus intéressante, ni qu’elle soit majoritaire. Une autre jeunesse existe, il ne faut pas l’oublier et lui parler.

Mais cette jeunesse-là est matraquée par l’esprit de meute sur les réseaux sociaux…

C’est très vrai et cela me glace le sang à chaque fois. Cette jeunesse-là vit dans la peur d’être lynchée, d’être mise au piquet, que personne ne lui parle plus. Elle craint d’être dénoncée, voire effacée. C’est la réalité. Comment a-t-on pu laisser une partie de nos jeunes ne pas oser dire ce qu’ils pensent ? Il y a toujours eu des fractions militantes cherchant à imposer leurs lois par la terreur. C’était le cas avec l’idéologie communiste. L’ambiance actuelle, c’est un peu la suite.

Une pression étouffante s’exerce notamment à l’université. Comment la desserrer ?

J’en veux terriblement à certaines présidences d’université et aux pouvoirs publics d’avoir atteint ce stade de décomposition intellectuelle et morale. S’il y a un lieu dans ce pays où on devrait apprendre l’universalisme, où tous les points de vue devraient pouvoir s’exprimer, où la liberté d’expression devrait être respectée, c’est bien l’université. Or ce n’est plus le cas. Gilles Kepel en est un exemple parmi mille autres. On ne peut plus faire aujourd’hui une thèse sur l’islamisme. C’est impossible. C’est à nouveau le « pas de vagues, on ne fait pas ça, c’est trop de problèmes ». En revanche, il y a des milliers de thèses sur les gender studies ou le décolonialisme. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en faire mais d’autres sujets doivent aussi pouvoir avoir leur place.

Comment défendre la liberté d’offenser et même d’« emmerder Dieu » ?

En rappelant à la nouvelle génération qu’il n’existe aucune obligation au respect des croyances. Au contraire. Comment ne pas voir que les religions ont causé des centaines de millions de morts ? On va respecter les kamikazes et le fait qu’ils sont attendus par soixante-douze vierges au paradis ? Que les homosexuels doivent être jetés du plus haut étage d’un immeuble ? Il n’y a aucun respect à avoir. On respecte les êtres humains, pas les croyances. Plus on respecte les croyances, plus elles deviennent des dogmes ou des idolâtries moyenâgeuses, et moins on respecte les êtres humains.

 

On a le droit de critiquer les croyances, pas d’inciter à la haine contre ceux qui les portent.

Exactement. Aucune idée, aucune croyance ne doit être à l’abri des critiques, que ce soit le judaïsme, le christianisme, l’islam, le communisme ou le libéralisme. Ce qu’on respecte, ce sont les hommes. Si vous croyez aux fantômes ou à l’existence des licornes, ne me demandez pas de ne pas critiquer vos croyances ; je considérerai que vous avez des croyances absurdes, mais cela ne m’empêchera pas de vous respecter en tant qu’être humain. C’est cela, la distinction. Et c’est celle qui est retenue par la loi. Vous ne devez pas formuler des propos incitant à la haine et à la discrimination à raison de l’origine, de la religion, du genre, de la sexualité.

« À raison de », c’est important…

Oui, très. J’ai le droit de dire que le judaïsme, l’islam, le christianisme sont toxiques, perfides ou sont des escroqueries. Et même qu’il faut bannir ces religions ou ces croyances de la surface de la Terre et les remplacer par la raison autant que possible pour parvenir à sauver l’humanité de ses démons. C’est ce que je crois et c’est mon droit le plus absolu de le dire. C’est, au demeurant, un discours tenu depuis des siècles dans ce pays. En revanche, je n’ai pas le droit de dire que les Juifs veulent dominer le monde ou que les musulmans sont des escrocs et des voleurs. Ce serait de l’antisémitisme ou du racisme.

De plus en plus de gens semblent incapables de faire cette distinction.

C’est bien le problème. Des gens ne comprennent pas ce discours parce qu’ils ont transformé leurs croyances en identité. Ils développent une hypersensibilité religieuse puisqu’ils se définissent au travers de leur religion. Quand on en arrive là, on ne peut plus discuter. Il n’y a plus de dialogue possible, c’est le début du fanatisme.

La frontière est parfois mince entre les deux. Même à Charlie Hebdo, il arrive de ne pas passer des dessins…

Bien sûr, parfois, on est sur le fil. Ce n’est ni facile ni évident. Il y a des discussions, ce n’est pas no limit. Il est même arrivé à une ou deux reprises (en trente ans !) que Charlie soit condamné, à raison, pour des dessins franchement limites.

La caricature qui montrait le pape décapité ?

Oui. Le symbole de la décapitation, on aurait pu éviter. Pour le coup, on riait de la décapitation du pape, pas seulement en tant que symbole mais aussi en tant que personne, ce qui n’est pas sain. On a aussi été condamnés pour avoir mis des croix gammées sur des hommes politiques, simplement parce qu’ils étaient de droite. Là aussi, c’était une erreur, d’ailleurs admise par Charlie, qui n’a pas fait appel. La limite est parfois ténue, mais il faut veiller à protéger les opinions, même transgressives. C’est la définition de la liberté d’expression selon la Cour européenne des droits de l’homme : les idées qui heurtent, qui choquent, qui blessent, participent à la liberté d’expression. Elles sont nécessaires et utiles.

Critiquer les religions est considéré par certains comme une incitation à la haine, mais à l’inverse on a vu des présidentes d’université américaines juger qu’appeler au génocide des Juifs pouvait faire partie de la liberté d’expression, selon « le contexte »…

Il suffit de faire un parallèle avec d’autres communautés pour réaliser que ce n’est pas de la liberté d’expression, mais de l’incitation à la haine. Est-ce que l’on peut dire : « Génocidons les femmes », « Génocidons les homosexuels » ou « Génocidons les Noirs » sur ces campus ? Cela n’aurait pas été admis et tant mieux. Mais pour les Juifs, on se pose la question du contexte ! C’est une régression inouïe qui annonce des temps sombres pour tous. Dans cette idéologie anglo-saxonne victimaire, les seuls que l’on ne reconnaît pas comme victimes, ce sont donc les Juifs. Pourtant, si on regarde l’histoire de l’humanité, ils ont quand même un peu souffert…

Dans l’idéologie « woke », un Juif est un Blanc « + », un Blanc privilégié, ce qui est d’ailleurs une façon de recycler des préjugés antisémites sous couvert d’antiracisme…

C’est ça, c’est orwellien. On crée une histoire qui n’est pas l’histoire. On invente des victimes en niant ce statut à ceux qui, historiquement, figurent parmi les plus persécutés. Cet antiracisme est fondé sur une vision complètement biaisée du passé. Il efface, par exemple, le fait que la colonisation musulmane a été l’une des plus longues de l’histoire, ou qu’elle a réduit en esclavage des millions et des millions de Noirs, enlevé des centaines de milliers d’enfants chrétiens à leurs familles, notamment dans les pays de l’Est, pour en faire les janissaires de l’Empire ottoman. Ce réel-là ne colle pas à leur idéologie, donc on fait comme s’il n’existait pas.

Le problème de réécrire l’histoire à partir des identités d’aujourd’hui, c’est qu’on finit par considérer les « racisés » comme victimes par nature et les Blancs ou les Juifs comme bourreaux…

Mais moi, je ne suis pas plus blanc qu’un Gazaoui ! Comment décidet- on qu’un Arabe n’est pas blanc et qu’un Juif sépharade l’est ? On a la même couleur de peau. Tout cela n’a pas de sens. Cette lecture identitaire et victimaire de l’histoire est dramatique. C’est une explosion nucléaire, ce mélange-là : la culpabilisation permanente, le fait de se vivre comme victime éternelle, cela vous donne tous les droits. Cela vous donne le droit d’aller tuer des enfants dans une maternelle en toute bonne conscience, en pensant que vous êtes du côté du bien. Il faut lutter du matin au soir contre cet enfermement névrotique.

L’autre catastrophe est politique. Comment vit-on, quand on a défendu Charlie pendant des années contre l’extrême droite, le fait qu’aujourd’hui des gens y voient un recours pour défendre la liberté d’expression et la laïcité ?

La montée de l’extrême droite n’est que le produit de la lâcheté de la gauche, de son refus d’aborder certains thèmes et de l’abandon de ses valeurs. Si la gauche avait fait son boulot, n’avait pas abandonné autant de thèmes qui lui appartenaient à l’extrême droite, elle ne serait pas à ce niveau-là.

Mais la gauche Charlie existe !

Je sais bien, mais elle n’a plus d’expression politique.

Certes, mais des Manuel Valls, des Bernard Cazeneuve, des Michaël Delafosse existent. Ils parlent, on ne peut pas dire que cette gauche ait disparu…

Ce sont des individus. Pour qui votes-tu lorsque tu appartiens à la gauche laïque, universaliste, libertaire ? Tu ne sais plus. Le peuple de gauche n’a pas disparu, mais son expression politique, oui, depuis un moment.

Qui sont ceux qui ont le plus oeuvré à cette disparition ?

J’en veux à ceux qui étaient censés représenter la gauche laïque et qui y ont renoncé. J’en veux à ceux qui auraient dû être les gardiens du temple laïque. Donc j’en veux au courant de Benoît Hamon, par exemple, et évidemment à celui de Jean-Luc Mélenchon. Pour moi, la trahison se situe là. D’abord, au sein du PS puis chez LFI. Mais il y a aussi beaucoup à reprocher à tant d’intellectuels qui ont sombré dans le communautarisme.

« La montée de l’extrême droite n’est que le produit de la lacheté de la gauche »

À quand remonte le début de cet abandon ?

Je le date au travers de mes affaires judiciaires, en fait. Au tournant des années 2000, quand on passe des procès menés par l’extrême droite catholique et l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne, ndlr) à des procès menés au nom de l’islam. Je sens bien que cela devient un peu plus compliqué à gauche. C’est le cas au moment du procès des caricatures de Mahomet, bien sûr. Mais quand même. Il y a encore une bonne partie de la gauche à nos côtés. François Hollande vient témoigner. On a des soutiens. Dans les médias, en revanche, cela se tend. Et puis, il y a l’incendie de Charlie en 2011, qui correspond à la période Baby-Loup, où je plaide pour cette crèche laïque, et là, cela devient plus difficile. Les accusations d’« islamophobie » pleuvent sur nous. C’est l’époque des prémices d’une gauche décoloniale, de la fameuse pétition de Rokhaya Diallo et des Indigènes de la République « contre le soutien à Charlie Hebdo ». Élisabeth Badinter commence à me dire que c’est foutu. Moi, je pense qu’elle exagère un peu. J’ai fini d’espérer lors de la troisième polémique visant Charlie à cause du film américain imbécile intitulé L’Innocence des musulmans. Là, il n’y avait plus personne.

On parle d’un film d’extrême droite, stupide et haineux, qui n’a rien à voir avec la ligne de Charlie…

Je sais bien. Mais personne à Charlie n’a soutenu ce film. Les dessins de Charlie dénonçaient seulement les morts entraînées par les manifestations, notamment en Libye, à la suite de l’annonce d’un film idiot… que seuls quarante-cinq personnes avaient vu ! C’est comme les corans brûlés : il y en a trois, et on fait une loi pour interdire le blasphème. C’est absurde, lâche et dangereux.

Après tant de morts, notamment à Charlie, ce sont finalement les autodafés d’individus d’extrême droite qui auront tué le droit au blasphème au Danemark.

Personnellement, je ne soutiens pas le fait de brûler des corans. Il y a plus intelligent à faire que de réduire en cendres des livres, quels qu’ils soient. Mais s’il suffit de trois provocateurs pour rétablir le blasphème, sous la pression de ces grandes démocraties respectueuses des êtres humains que sont l’Iran ou la Syrie, c’est dire le point de désagrégation démocratique où nous sommes arrivés…

Ceux qui cèdent croient acheter la paix.

Ils se trompent, c’est le contraire. En étalant leur faiblesse, ils rendent la confrontation inévitable. Je plaide depuis toujours pour défendre le droit à la caricature, au blasphème et au sacrilège. S’il suffisait d’y renoncer pour vivre tranquillement, on pourrait se poser la question. Mais cela ne marche pas ainsi. À partir du moment où vous renoncez à un droit, on passe au suivant, et l’on vous dit que l’on ne veut plus voir des tableaux du XVIIe siècle comportant des nus. Comme le tableau de Cesari qui a choqué des collégiens des Yvelines. La phase d’après, on vous dira que les élèves n’ont pas envie d’entendre parler d’homosexualité, que c’est une offense à leurs croyances. Idem ensuite pour le darwinisme. C’est ça, l’idéologie de l’offense. Pour moi, c’est un vocabulaire mafieux ; ce sont les mots de ceux qui ne veulent réfléchir à rien, juste censurer le débat et l’altérité.

Le tableau de Cesari sur Diane et Actéon est inspiré des Métamorphoses d’Ovide. À Columbia, des étudiants ne veulent plus qu’on leur enseigne ce livre parce qu’il contient des scènes violentes, notamment d’agressions sexuelles. C’est un monde puritain qu’ils nous préparent ?

C’est la série La Servante écarlate. Il y a deux marqueurs de la liberté universels : la critique de Dieu et le sexe. Ça va ensemble. Le rapport au sexe, le rapport au rire, aux caricatures, ce sont des marqueurs qui ne mentent pas. Ce sont les marges de la liberté d’expression, avec des excès possibles, que l’État de droit doit réguler. Mais interdire ces domaines d’expression, c’est le propre des dictatures.

Une dernière question, plus personnelle… Les gens te demandent souvent comment tu parviens à tenir. Moi qui te connais depuis tant d’années, je ne t’ai jamais vu, à part le soir du 7 janvier 2015, perdre ton sourire. Comment fais-tu ?

Je suis habité par une conviction que j’ai envie de transmettre. Celle de la liberté. On ne peut pas lâcher. Ce combat nous épuise autant qu’il nous régénère en permanence. Il y a des moments de lassitude, de découragement et parfois des gouffres de désolation. Comme le 7 octobre. Mais il y a toujours de l’espoir. Quand on a des convictions, il y a toujours de l’espoir. Et s’il y a de l’espoir, il faut se battre pour qu’un jour ou l’autre, même lointain, les Lumières finissent par l’emporter.

Caroline Fourest
Caroline Fourest à suivre sur FRANC-TIREUR.

* Le Droit d’emmerder Dieu (Grasset, 96 p., 2021).

 

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