Le journal de deux sœurs ukrainiennes
Les lettres d’Olga et de Sasha : « Depuis le 6 janvier, je n’ai plus aucune nouvelle de ce copain d’école qui se bat sur le front. Je ne veux pas croire au pire… »
Paris, le 10 janvier
Chers lecteurs,
Il y a dix ans tout juste, en janvier 2014, j’étais sur la place du Maïdan, c’était la révolution de la dignité. Deux mois avant, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch avait refusé de signer un accord d’association avec l’Union européenne et des étudiants qui manifestaient contre cette décision avaient été battus par la police. Après cela, des milliers de citoyens étaient descendus dans la rue et avaient occupé cette immense place au centre de Kyiv [Kiev, en ukrainien]. C’est peu après que j’ai rencontré Elisa, avec qui nous écrivons ces lettres de guerre. J’étais son interprète pendant ses reportages sur place. Pourquoi ai-je envie de vous raconter cela ? Parce que cela fait dix ans. Dix ans de bataille, de conflit, dix ans que l’on a compris que la nation voisine n’était pas du tout une « sœur » pour l’Ukraine – dire que c’est ainsi que l’on appelait les deux républiques à l’époque soviétique – mais une véritable ennemie.
Sans vouloir être trop négative tout le temps, je dois quand même vous dire que la période n’est vraiment pas facile : les attaques sont redevenues très fréquentes. La nuit du 2 janvier, je me suis réveillée à 5 heures et j’ai vu que Kyiv était attaquée. Je me suis retrouvée en sanglots, comme l’année dernière pendant les mois d’hiver. Maman était dans son couloir pour tenter de se protéger si un missile tombait, ma sœur Sasha aussi. Je n’arrivais pas à avoir des nouvelles de mon père ni de ma grand-mère. Mais quand est-ce que ce cauchemar va finir ? Je ne cherche plus d’explication logique, car il n’y a pas de logique. Parfois, j’ai une pensée très rationnelle et je me demande combien coûte financièrement toutes ces attaques. Il aurait mieux valu investir dans l’économie du pays, non ?
Le mois passé a aussi été celui des fêtes et, cette année, l’Ukraine a célébré officiellement Noël le 25 décembre. C’est l’Eglise orthodoxe d’Ukraine qui en a fait l’annonce. Avant l’invasion, le Noël ukrainien était calé sur le calendrier grégorien. Il était fêté le 7 janvier, comme chez les russes [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « russe » et à « russie »]. Je m’intéresse à cette question de Noël, car elle est très symbolique. J’ai demandé aux étudiants ukrainiens à qui je donne des cours de français en ligne à quelle date ils avaient fêté Noël. Les réponses étaient partagées. Les gens qui venaient de l’est de l’Ukraine le fêtaient encore le 7 janvier. L’autre partie, le 25 décembre. Les gens de l’est du pays sont sans doute plus attachés aux fêtes du calendrier grégorien. Mais je crois que, progressivement, tout le monde en Ukraine fêtera Noël à l’européenne.
Dans ma famille, le « passage » s’est fait tout naturellement, sans polémique ni discussion. Depuis l’année dernière, ma mère et ma sœur fêtent Noël le 25 décembre. C’est aussi une manière de le faire en même temps que moi, en France. Et puis, notre grand-mère maternelle est née le 25 décembre. Se retrouver ce jour-là nous permet aussi de penser à elle. Quant à mon père, il ne l’a pas fêté du tout. Il m’a juste dit qu’il n’avait pas du tout l’esprit à ça après toutes ces attaques sur le pays.
Dans ma dernière lettre, je parlais d’un copain d’école qui se bat sur le front. Nous avons gardé contact ces dernières semaines. Il a son portable sur lui, il peut se connecter de temps en temps. Il est bien revenu de sa dernière mission. Il m’avait dit qu’il était d’accord pour me parler plus en détail de sa vie au front afin que je partage cela avec vous. Mais, depuis le 6 janvier, je n’ai plus aucune nouvelle. Je ne veux pas croire au pire… Je sais qu’il est au point zéro sur la ligne de front, là où les combats sont les plus effrayants, là où l’on perd énormément de compatriotes. Je demande à l’univers qu’il soit vivant. Olga
Kyiv, le 10 janvier
Chers lecteurs,
Avant-hier, j’ai été réveillée par le son brusque et strident de mon portable qui signalait une alerte aérienne sur Kyiv. Il était 7 heures, le ciel était gris et sombre encore, il faisait – 15 degrés. J’ai vite fait défiler les posts sur les tchats Telegram pour savoir quels engins étaient lancés : des drones, des missiles longue portée, des missiles balistiques, d’autres hypersoniques.
Le 2 janvier, il y avait déjà eu à Kyiv une des plus grandes frappes depuis le début de la guerre. Plus de cent trente armes aériennes lancées. Je n’avais jamais entendu autant d’explosions. Les murs de mon appartement tremblaient. Juste après ça, j’avais refait mon petit sac de secours avec ma carte d’identité et mon passeport. A part mon chien, rien d’autre n’est important. Alors, avant-hier, quand cette autre attaque a commencé, je me suis tout de suite habillée, j’ai mis mon manteau, pris quelques couvertures et me suis installée dans le couloir. J’ai essayé de couvrir avec la couette de mon lit le grand miroir de l’entrée au cas où il explose et j’ai enfilé mes baskets au cas où il faille courir. Après un an et dix mois de grande guerre, cette peur est de retour. Comment vous la décrire ? Tous les muscles se tendent et se figent. C’est la sensation que tout s’arrête à l’intérieur de soi, comme si on ne respirait plus et que le seul sens qui continuait d’exister était l’ouïe. Nos oreilles semblent devenir immenses pour entendre le moindre son, même très lointain, qui va apporter la destruction.
Je suis restée une heure ainsi dans mon couloir à suivre la trajectoire des missiles. Là, assise avec Rom, mon chien, blotti contre moi, j’ai découvert des dizaines de posts sur un combattant tué le 7 janvier : un jeune poète ukrainien du nom de Maksym Kryvtsov. Encore un artiste disparu dans cette guerre… On les appelle déjà la « Renaissance fusillée » du XXIe siècle. Cette expression désigne à l’origine une génération d’artistes et d’écrivains ukrainiens qui, dans les années 1920-1930, formaient l’élite intellectuelle de notre pays et qui ont tous été fusillés ou victimes de répression à l’époque stalinienne. Maïk Johansen, Mykola Khvyliovy, Valérian Pidmohylny, Les Kourbas, et des centaines d’autres, des trentenaires avant-gardistes, intelligents, branchés, dirait-on aujourd’hui, et dont vous ne connaissez pas les noms. Ces dernières années, j’ai redécouvert les œuvres de ces gens qui auraient pu donner naissance à l’une des cultures européennes les plus fortes du XXe siècle… Si seulement ils n’avaient pas été fauchés par un régime totalitaire.
Depuis le début de la guerre actuelle, ils sont beaucoup d’artistes ukrainiens à choisir d’aller combattre. Afin de les compter toutes et tous et de ne jamais les oublier, une branche ukrainienne de PEN international – cette association d’écrivains fondée en 1921 à Londres attachée aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté – tient la liste des décès dans le monde de la culture ukrainienne. Elle compte à ce jour quatre-vingt-quinze personnes. Parmi les noms, je reconnais ceux de la poétesse Victoria Amelina, tuée dans une frappe de missiles, d’un monteur de cinéma connu, Viktor Onysko, tué dans le Donbass, de l’écrivain Volodymyr Vakoulenko, torturé et exécuté à Izioum. Je me perds dans ces pensées en lisant le poème que Maksym Kryvtsov a posté sur sa page Facebook deux jours avant de mourir. Je vous l’ai traduit :
« Ma tête virevolte d’un jardin à l’autre, comme un ballon ou comme ces plantes du désert qui roulent avec le vent.
Mes mains attachées feront germer des violettes au printemps.
Mes jambes, les chiens et les chats les démembreront.
Mon sang va peindre le monde d’un nouveau rouge, pantone “sang humain”.
Mes os vont s’enfoncer dans le sol et formeront une carcasse.
Mon fusil de chasse percé de part en part va rouiller, le pauvre.
Mes vêtements et mon barda seront remis aux nouvelles recrues.
Et que le printemps revienne vite pour que je me change en violette. »
Je suis persuadée que, le 24 février 2022, le monde a commencé à découvrir l’Ukraine, comme moi-même, d’ailleurs. Et je veux croire que vous connaîtrez un jour les œuvres de ces magnifiques intellectuels qui étaient aussi des Ukrainiens courageux et amoureux de leur pays. Enfin, je l’espère. Pour que leur sacrifice ne soit pas vain. Sasha