Éloge du bricolage, avec Fanny Lederlin
Fanny Lederlin : « Faire avec les moyens du bord, pour parvenir à une société écologique »

Art du tâtonnement et de l’imperfection, le bricolage pourrait nous guider, selon la philosophe Fanny Lederlin, sur la voie d’une société écologique débarrassée des fantasmes de toute-puissance. Dans « Éloge du bricolage » (PUF, 2023), elle nous invite à renoncer à l’idée d’optimum et à apprendre à « faire avec les moyens du bord ».
Dans Éloge du bricolage (PUF, 2023), vous envisagez le bricolage non comme une simple pratique du quotidien, mais comme un mode de pensée. À quoi ressemble ce rapport bricoleur au monde ?
Le mot « bricolage » vient de bricole, qui désignait au Moyen Âge une catapulte. Le terme a ensuite pris le sens de ruse, de moyen détourné. La logique du bricolage s’oppose à mes yeux à la logique d’ingénieur. Cette dernière fixe des finalités – un but à atteindre, un objet à fabriquer – et, en fonction de la théorie, décide de la pratique. Elle vise un optimum, c’est-à-dire la voie la plus courte et la plus économe en moyens.
Pour penser le bricolage, je m’inspire d’un texte de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, paru en 1962 dans La Pensée sauvage, dans lequel il réfléchit à la « science concrète » des peuples
« Le bricolage a une dimension politique »
Comment sortir de la « logique d’ingénieur » et repenser notre relation aux choses ? Entretien avec Fanny Lederlin, autrice de l’essai Éloge du bricolage, à paraître le 13 septembre aux éditions Presses universitaires de France (PUF).

« Calculante, instrumentaliste, programmatique et planificatrice. » Voilà quelques-uns des adjectifs que Fanny Lederlin mobilise dans son essai Éloge du bricolage (à paraître le 13 septembre aux éditions Presses universitaires de France) pour mieux dénoncer la domination de la « logique d’ingénieur ». Sous sa plume, l’expression désigne l’obsession de la modernité pour le productivisme et l’extractivisme, deux processus qui nous ont, dit-elle, « menés droit dans le mur ».
Pour sortir de ce règne, la docteure en philosophie politique, déjà autrice de l’ouvrage Les dépossédés de l’open space en 2020, mise ainsi sur une notion assez surprenante, jusqu’ici réservée aux rayons manuels et aux tutoriels en ligne : celle de bricolage. Soit un mode de pensée et d’action « alternatif », induit selon elle par « une curiosité, une attention et une préoccupation pratique aux autres, êtres vivants aussi bien que choses », et ouvrant même la voie d’un rapport « plus juste, plus libre et plus viable au monde et à la nature ».
Votre livre s’ouvre sur une description d’une scène du film d’animation Wall-E, dans laquelle le personnage principal, celui du robot, « prend en charge l’existence des êtres et des déchets qui l’entourent ». Pourquoi ?
Dans cette scène d’ouverture entièrement silencieuse, on découvre un robot carré, un peu jaunâtre, monté sur des chaînes qui lui permettent d’avancer. Ce robot a l’air totalement isolé, seul au monde. Petit à petit, on s’aperçoit qu’il a une fonction : c’est un robot éboueur. Il est donc là pour collecter les déchets et les rejeter sous forme de briques, même s’il semble un peu dysfonctionner.
Surtout, ce qui le rend aussi attachant et aussi humain, c’est qu’il préfère s’intéresser aux objets qu’il a devant lui plutôt que de les compacter (ce qui l’amène par exemple à jouer avec un Rubik’s Cube et à le garder dans son sac à dos, puis avec une plante dont il va prendre en soin). On perçoit en lui une espèce d’attention très précise et ludique, très joyeuse, très enfantine aussi
« Le bricolage n’est pas moins scientifique que la logique d’ingénieur »Fanny Lederlin, philosophe
Pour moi, la leçon de cette scène d’ouverture est double : d’une part, Wall-E place les choses inertes et les êtres vivants à la même hauteur ; d’autre part, il instaure une relation pratique avec le monde qui l’entoure, une sorte d’intelligence instinctive qui vient de la rencontre physique avec autrui, au sens très large du terme. Et de cette rencontre physique, corporelle, naît une forme de curiosité, au sens étymologique du terme (du latin cura, soit le « soin »). Celle-ci porte en elle-même une compréhension et un savoir qui me semble particulièrement précieux, en lien avec la notion de bricolage que je tente de réhabiliter dans le livre.
Justement, comment définissez-vous cette notion de bricolage ? Selon le dictionnaire, il s’agit d’une « réparation » ou d’un « travail manuel » sommaire, temporaire… Le bricolage peut-il être plus que cela ?
Dans sa définition triviale, le bricolage correspond en effet à un assemblage plus ou moins provisoire des choses. Mais dans le livre, j’essaie d’enrichir cette notion, en m’appuyant sur notamment sur l’essai La Pensée sauvage, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui a d’ailleurs été étudié au baccalauréat cette année. Dans ce texte, Lévi-Strauss oppose à l’approche scientifique, théorique et abstraite du monde moderne occidental l’approche de ceux qu’on appelait à l’époque les « peuples primitifs », et dont il voulait défendre qu’elle n’était pas moins scientifique, mais une autre forme de science, appelée « la logique du bricolage ». Pour le dire autrement, le bricolage n’est pas moins scientifique que la logique d’ingénieur.
Le bricolage se caractérise donc par un rapport pratique aux choses. Là où la science occidentale commence par l’abstraction, l’approche bricoleuse des peuples dits « primitifs » commence par la pratique. Là où la première range le monde dans des catégories abstraites qu’elle a d’abord formulées, la seconde consiste à mettre en ordre le monde par une approche concrète et provisoire. Or c’est précisément ce caractère provisoire qui fait, selon moi, l’une des forces du bricolage. La grande modestie de ce concept l’oppose à ce que j’appelle « la logique d’ingénieur », dont la science moderne fait partie, mais qu’on retrouve aussi dans toutes les logiques utilitaristes, calculantes et solutionnistes de notre époque.
Pour le dire simplement, nous, Occidentaux modernes, avons fait preuve depuis 300 ans d’une efficacité sans pareille pour maîtriser le monde. C’était le grand enjeu de la modernité : il fallait tout transformer par la technique, par le productivisme et l’extractivisme. Mais ce modèle arrive à bout de souffle aujourd’hui. Même si certains y croient encore, tout indique qu’il nous conduit à une forme d’impasse non seulement écologique, mais aussi sociale et même existentielle. Avec ce livre, j’essaie d’opposer à cette logique d’ingénieur une nouvelle logique bricoleuse, effectivement plus modeste et moins « efficace » au sens classique du terme.
N’est-ce pas là la limite du bricolage ? N’est-il pas condamné aux réparations et aux ajustements mineurs, plutôt qu’à des transformations durables et collectives ? Vous parlez vous-même d’un « agir modeste »…
C’est effectivement l’une des difficultés que j’ai rencontrées en explorant cette image et ce concept du bricolage. Mais l’idée selon laquelle la philosophie et la critique devraient absolument être capables de proposer des projets de transformation structurels, révolutionnaires… est aussi une idée très moderne !
La plupart des pensées contemporaines se concentrent sur la critique du monde actuel pour tenter de le renverser et d’établir un modèle plus juste. Force est de constater que cela correspond aussi au schéma de la logique d’ingénieur, selon laquelle la fin justifie les moyens… Ce mode de pensée est au cœur de toutes les philosophies révolutionnaires : on théorise une fin, une finalité et, en fonction de cette finalité, on se donne les moyens pratiques d’y arriver.
La limite de ce raisonnement, c’est qu’il laisse la porte ouverte à des actions éthiquement répréhensibles et à des conséquences que l’on ne mesure pas forcément au moment de sa théorisation. Les philosophes Günther Anders et Hannah Arendt l’ont bien montré : l’ère atomique et la crise écologique sont des effets directs de cet aveuglement propre à la modernité. « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs » : d’accord, mais qui décide quels œufs doivent être cassés ? Où est la limite ? Il y a une faiblesse éthique fondamentale dans cette logique, dont j’ai souhaité me dégager.
« Avec le bricolage, ce n’est pas la fin qui justifie les moyens, ce sont les moyens qui déterminent la fin »Fanny Lederlin, philosophe
À l’inverse, avec le bricolage, ce n’est pas la fin qui justifie les moyens, ce sont les moyens qui déterminent la fin. On doit faire avec les moyens du bord, les choses qui nous sont déjà données, qui nous entourent, dont nous faisons partie : humains et non-humains, vivants et non-vivants, choses… C’est peut-être moins satisfaisant intellectuellement que de se dire : « Voilà le meilleur des mondes, on y va tout droit ! » Mais c’est pour moi la seule façon de sortir du schéma de pensée moderne qui nous a menés droit dans le mur.
Au-delà de la nécessité de se « dégager » de la pensée moderne, et sans même parler de transformation révolutionnaire, en quoi le bricolage peut-il constituer un projet politique crédible pour la transition que nous traversons ? La question mérite d’être posée à une époque où, précisément, l’urgence écologique impose beaucoup plus que de petites actions quotidiennes…
Certes, le bricolage désigne d’abord un rapport pratique au monde dont les applications les plus évidentes sont d’ordre productif et économique. J’évoque par exemple dans le livre la pratique de la collection – qui consiste à ramasser des objets, souvent anciens, et à les ordonner pour en dévoiler le sens -, ou encore celle du recyclage, qui permet d’élever les déchets au rang de matériaux utiles, et d’inscrire les choses inertes dans un rapport au temps cyclique propre aux êtres vivants.
Mais le bricolage recèle aussi une dimension sociale et même politique. Dans un chapitre intitulé « Agir en amateur », j’explore par exemple la force des liens sociaux qui ne sont pas fondés sur l’intérêt (propre à la logique d’ingénieur), mais sur la réciprocité et l’entraide. C’est le modèle des associations communales, notamment. Plus largement, j’essaie de réfléchir à un mode d’organisation politique qui permettrait de remettre du « jeu » entre l’ordre institué (les institutions, mais aussi l’appareil technologique et algorithmique qui en renforce le pouvoir et donc l’inertie) et des pratiques sociales instituantes, mouvantes et spontanées.
C’est notamment par le détournement et la ruse que nous pourrions y parvenir. En m’appuyant sur le travail du sociologue Michel de Certeau, j’essaie de montrer que nous pourrions collectivement mettre en place des tactiques subversives sous-jacentes, qui permettraient de nous échapper, occasionnellement et provisoirement, du système dominant – en l’occurrence, le capitalisme sous sa forme néolibérale actuelle. Autrement dit, il s’agirait d’ouvrir, à l’intérieur du système dominant, des espaces de liberté où l’on ferait, non pas « avec », mais « sans » le pouvoir, en quelque sorte.
Entrer dans cette nouvelle ère suppose aussi, selon vous, de savoir « se contenter du suffisamment bon ». Que voulez-vous dire par là ? Êtes-vous optimiste quant à la capacité de l’humanité à « savoir se contenter » ?
Dans ses écrits, le philosophe André Gorz parle de la « norme du suffisant ». Pour lui, le capitalisme nous a tellement conditionnés à désirer sans cesse de nouveaux objets que nous avons perdu le sens du suffisant. Il propose donc de se mettre d’accord démocratiquement sur de nouvelles normes : combien de légumes par jour, combien de ressources par personne… C’est une vision assez programmatique mais malgré tout intéressante, car il est certain que nous ne pourrons pas répondre aux enjeux écologiques sans avoir une réflexion sur la limitation de la consommation.
Ceci étant dit, je crains que cette obsession pour la norme nous mène vers une forme de « dictature verte ». On aura beau se mettre d’accord sur une norme dans une société donnée à un instant T, il n’en reste pas moins que celle-ci, une fois décidée, redeviendra extérieure et contraignante, notamment pour les générations futures. Un basculement vers un autoritarisme teinté d’écologie pourrait alors avoir lieu… Il n’est pas exclu que des pays qui tendent déjà vers l’autoritarisme sous sa forme classique actuelle, comme la Russie, finissent par basculer dans cette direction.
« Dans nos expériences quotidiennes et dans notre rapport au monde, il est temps de renoncer à la recherche de la perfection »Fanny Lederlin, philosophePlutôt que de « norme du suffisant », je préfère donc parler de « suffisamment bon ». La différence est qu’il s’agit d’une manière d’être au monde, pas seulement d’une contrainte extérieure. Dans nos expériences quotidiennes et dans notre rapport au monde, il est temps de renoncer à la recherche de la perfection. La clé est d’arriver à se contenter de relations suffisamment bonnes, d’un rapport au monde suffisamment bon. Comme une sorte de moteur intérieur, qui consisterait aussi à accueillir la négativité, la possibilité de l’échec, la possibilité de la frustration, par exemple. En acceptant cette part de « suffisamment bon » dans tout ce qui nous entoure, non seulement nous serons plus heureux, mais nous réussirons surtout à accepter les changements que suppose le passage à une société écologique.
Fanny Lederlin : « Le bricolage est une pratique existentielle »
Dans « Éloge du bricolage » (PUF), la philosophe Fanny Lederlin défend ce qu’elle estime être un mode d’action et de pensée alternatif.
Comment définir le bricolage ? En quoi le bricolage est-il si important ?
Fanny Lederlin : Il y a une définition triviale qu’on connaît tous, puisqu’on bricole tous plus ou moins. Mais le livre essaie de conceptualiser ce terme. Selon moi, le plus simple est de le définir par la négative : la logique du bricolage s’oppose à la logique d’ingénieur. J’identifie cette dernière comme la structure idéologique qui sous-tend aujourd’hui les rapports de production, les organisations sociales. On pourrait dire qu’elle correspond au précepte « la fin justifie les moyens ». Elle a émergé au moment de la modernité occidentale. À l’inverse de cela, lorsque l’on bricole, on fait avec les moyens du bord.
Qu’est-ce qui vous gêne dans cette « logique d’ingénieur » ?
Cette logique mène au productivisme, à l’extractivisme et au néo-management, qui épuisent les ressources naturelles et humaines. Ensuite, elle recèle un écueil moral, bien identifié par la philosophe allemande Hannah Arendt. Cette logique peut également être résumée à l’adage : « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œuf. » Mais les œufs qu’on peut « casser », en vue de la fin qu’on se fixe, ce sont nos proches, nos collègues, nos compatriotes ou la nature.
Eloge du bricolage, Fanny Lederlin

Ce n’est certes pas un livre sur le bricolage, mais une proposition politique fondamentale : et si nous remplacions la logique de l’ingénieur qui nous a menés là où nous sommes par celle du bricoleur ? En d’autres termes, il est possible d’échapper à la maxime qui nous gouverne depuis deux siècles et demi – la fin justifie les moyens – par la mise en œuvre de cette autre : seul l’amour des moyens peut engendrer des actions qui nous inscrivent dans le monde de la nature et des objets, non pas en position dominante, mais dans une relation d’appartenance. Le livre est lui-même bricolé. Pas de démonstration, mais de tout petits chapitres qui font passer d’une facette de la question à une autre. Ce mouvement fait se croiser une multitude d’auteurs, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, avec une insistance particulière sur Michel Foucault, Michel de Certeau et, dans une moindre mesure, Hannah Arendt. Fanny Lederlin (dont on peut lire plusieurs articles dans Études) est tout à fait consciente que chacune de ses propositions ne demande qu’à être récupérée par cette immense entreprise de recyclage de toute chose qu’est la version néolibérale du capitalisme – capable même de recycler les critiques qui lui sont faites. L’autrice ne propose d’ailleurs pas de révolution mais plutôt un jeu avec les interstices qui, reconnaît-elle, peine à trouver sa dimension vraiment politique. Bricoler dans un monde incurable, c’est assurément maintenir la présence de la liberté et de la démocratie, mais comme en attente d’encore autre chose qui n’est évoqué qu’en creux, en particulier dans le très beau chapitre « L’enlacement des vivants et des morts »
« Éloge du bricolage. Souci des choses, soin des vivants et liberté d’agir » ou comment « des hommes et des femmes qui ont à se débrouiller avec les difficultés considérables, avec la complexité inexorable et avec l’incertitude inéluctable du monde d’aujourd’hui » vont-ils faire?
C’est avec la phrase : « Être moderne, c’est bricoler dans l’incurable » du philosophe Emil Cioran, phrase écrite il y a soixante-dix ans que Fanny Lederlin débute son dernier essai Éloge du bricolage. Souci des choses, soin des vivants et liberté d’agir, édité aux PUF.
Hannah Arendt, Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Yves-Charles Zarka, Michel de Certeau, Gilles Clément, entre autres, ont analysé ce monde « moderne » dont nous faisons partie. Alors qu’est-ce qu’adopter une praxis bricoleuse ? Comment « détourner l’ordre des choses pour y substituer des rapports plus harmonieux avec les objets inertes aussi bien que les êtres vivants qui constituent le monde-nature » ?
Le bricolage comme mode de pensée et d’agir
La philosophe Fanny Lederlin propose dans son essai « d’imaginer un monde-nature dans lequel puiser des trésors d’humanité ainsi que des restes de matériaux précieux à recycler, réparer, recharger pour un monde meilleur. Un monde qui serait loin de la logique ingénieur amplifiée par l’appareil algorithmique qui sous-tend nos sociétés ».

Les moyens fixent la fin
Dans cet essai philosophique, le bricolage devient sous sa plume un mode de pensée à l’opposé de la logique d’ingénieur. La logique d’ingénieur, ce serait celle qui utilise les êtres et les choses comme des moyens en vue d’une fin. À ce moment-là, tout ce qui nous entoure devient un instrument tel un œuf qu’on casse pour faire une omelette. Dans le bricolage, pour elle, ce sont les moyens qui fixent la fin. Selon les circonstances, il est des moments où il faut renoncer à la logique d’ingénieur.
Cette réflexion qu’elle a menée sur le bricolage est venue après tout un travail de thèse sur la critique et le pouvoir de la critique : « Il se trouve que ce pouvoir de la critique a été effectivement interrogé par les penseurs de la seconde moitié du XXᵉ siècle dont fait partie Camus, mais également les penseurs de l’école de Francfort, également Hannah Arendt, également tout un tas de penseurs qui a ont été confrontés en fait à ce scandale qui était que la raison qui avait été prônée par les Lumières au XVIIIᵉ siècle, qui avait été l’inspiratrice des révolutions du XIXᵉ, avait fini par aboutir d’une certaine manière – cela nécessiterait des explications plus approfondies – à la tragédie qu’avait été la Shoah, la Seconde Guerre mondiale. Et donc c’est vraiment le point de départ de la réflexion du discours de Suez de Camus qui dit que sa génération n’est plus vouée à changer le monde, mais à empêcher qu’il se défasse. »
Pour la philosophe : « C’est de plus en plus notre cas, c’est plus que jamais notre cas. Et c’est en partant de ce point de départ, l’idée qu’il ne s’agissait plus de changer le monde, mais d’empêcher qu’il se défasse, que je développe effectivement le principe d’une logique distincte de celle d’ingénieur, qui est une logique instrumentale, calculante, une logique, effectivement, selon laquelle la fin justifie les moyens et qui lui oppose une logique au contraire selon laquelle ce sont les moyens du bord qui doivent décider des fins. »
La dimension politique du bricolage
Le bricolage contient, pour elle, une dimension politique un peu subversive qui prend plusieurs formes. Fanny Lederlin : « D’abord, s’opposant à la logique d’ingénieur, elle s’oppose quand même à une force qui est assez irrépressible depuis une quarantaine d’années dans nos démocraties libérales et qui est une force qui conduit la démocratie vers une forme de technocratie, c’est-à-dire l’idée que finalement nos dirigeants politiques prennent appui avec des experts ou bien se considèrent eux-mêmes experts de la chose publique et décident de calculer et de savoir quelles sont les meilleures décisions à prendre, de trouver les solutions aux problèmes de la société, alors que c’est dénaturer d’une certaine manière le principe démocratique qui consiste en fait à débattre d’opinions et ensuite à trancher parmi toutes ces opinions, à vouloir une opinion parmi d’autres et non pas savoir.«
Le film d’animation Wall-E, une leçon
Le film Wall-E, qui date de 2008, sous-tend la réflexion de Fanny Lederlin. Il n’y a plus personne sur Terre parce que les humains n’ont laissé que des déchets amoncelés et des robots type Wall-e, qui est un petit robot éboueur, sont censés les compacter et ranger, nettoyer cette planète pour la rendre à nouveau habitable. Elle explique : « Ce que fait Wall-E dans les premières minutes du film et qui est très étonnant, c’est que, au lieu de compacter les déchets, alors qu’il est programmé pour les compacter, eh bien il se met à les observer, à les regarder, à jouer avec, à en garder certains dans son sac à dos. Et il fait la même chose avec les rares êtres vivants qui subsistent sur la planète, comme le cafard qui est son ami ou la plante qu’il va sauver. J’ai vu dans cette curiosité – au sens étymologique du terme curiosité, ça vient de cura, le soin – qu’il avait à la fois pour les choses et pour les êtres vivants quelque chose qui pouvait être une forme de leçon. »
Ce qu’elle propose dans le livre, c’est l’idée selon laquelle il y aurait une continuité dans la manière que nous avons de nous soucier des choses et celle que nous avons de prendre soin des êtres vivants qui nous entourent : « D’une certaine manière, ça dit que le monde est abîmé, et c’est ce monde abîmé qu’il faut habiter. Et c’est ce que fait Wall-E en y apportant une touche de poésie, une touche de soin, une touche d’attention qui le rend à nouveau viable. »
Patricia Martin