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« Une bombe sociale » : 4 millions de personnes subissent le mal-logement, alerte la Fondation Abbé Pierre

Sans domicile, habitat indigne, surpeuplement, accès au HLM… 70 ans après l’appel de son créateur, la Fondation Abbé Pierre a rendu son 29e rapport sur le mal-logement. Sur l’année 2023, la crise s’aggrave de façon alarmante.

Louise Dugast

Le mal-logement touche près d’un quart de la population

Le mal-logement touche près d’un quart de la population

4 millions de personnes mal logées en France. Une crise « inédite » selon la fondation Abbé Pierre, qui touche en réalité près d’un quart de la population. « Effondrement de la production de logements, mobilité résidentielle en berne, hausse des taux d’intérêt et des coûts des travaux, factures d’énergie insoutenables, raréfaction des terrains à construire »… un grand nombre d’indicateurs ont viré au rouge, laissant penser que cette crise perdura pendant des années.

26 % des ménages ont eu froid à l’hiver 2023. Et pour cause, « le nombre de personnes sans solution d’hébergement s’accroît » de façon exponentielle. À l’hiver, c’est près de 8 351 personnes refusées par le 115 faute de place, parmi lesquelles près de 3 000 mineurs. Un chiffre en hausse de 34 % en un an, et ce, malgré une hausse du nombre de places. Un engorgement qui s’explique en partie par « une chute brutale » de l’accès au logement social. 2,4 millions de ménages étaient en attente de logement social en 2022, mais ce sont paradoxalement les personnes en situation les plus précaires qui ont le moins de chance d’obtenir une place à loyer modéré.

600 000 Français vivraient dans un habitat indigne

Près de 600 000 Français vivraient dans un habitat indigne. Des habitants exposés à des risques sur la santé physique ou médicale, selon l’Agence Nationale pour l’Information sur le Logement (Anil). Les causes sont multiples : perte d’attractivité du territoire dans les anciennes villes industrielles, vieillissement du parc immobilier, défaut d’entretien… De même, nombreux sont les points communs entre les personnes vivant dans ces habitations précaires. La pauvreté des ménages ainsi que l’accumulation des difficultés sont les raisons majeures avancées par la Fondation Abbé Pierre, qui brosse le portrait de ces ménages : locataires victimes de bailleurs indélicats, accédants en échec, propriétaires occupants « ancrés », contraints de rester dans ces logements vétustes.

Dans son rapport, la fondation dénonce un manque d’ambition des politiques publiques « dont le fil directeur semble se résumer à la rigueur budgétaire », entraînant depuis quinze ans une baisse drastique de l’effort des collectivités en faveur du logement. Des financements réduits qui paraissent à contresens des besoins actuels. Pour endiguer ce phénomène, l’association a donc formulé des recommandations au gouvernement, comme la relance du financement et de la construction de logement social, la revalorisation des APL et des minimas sociaux, ou encore la généralisation de l’encadrement des loyers.

Louise Dugast

(1965) Gelderen, Hugo van / Anefo · Creative Commons Zero, Public Domain Dedication
(1965) Gelderen, Hugo van . Creative Commons

L’éternel retour de l’abbé Pierre

Le succès du film L’abbé Pierre. Une vie de combats de Frédéric Tellier témoigne de l’attachement jamais démenti des Français envers l’action de l’abbé Pierre, d’autant plus dans un contexte où la pauvreté et le mal logement atteignent de nouveaux records.

Sorti en salles le 8 novembre 2023, le film de Frédéric Tellier, L’Abbé Pierre. Une vie de combats, a fait quelque 700 000 entrées en trois semaines d’exploitation. On pourra mettre ce succès, tout de même relatif (354 000 entrées en première semaine, 194 000 en deuxième et 121 000 en troisième) au compte d’une excellente promotion, lancée dès le festival de Cannes où le film a été présenté hors compétition, et d’une bonne distribution en salles. Mais on n’impose pas aux critiques et au public un thème dont ils n’ont pas envie1. Il est probable que les qualités propres du film, au premier rang desquelles le jeu magnifique des acteurs Benjamin Lavernhe dans le rôle-titre et Emmanuelle Bercot dans celui de la fidèle secrétaire Lucie Coutaz, n’expliquent pas cette adhésion. Il faut donc tenter de chercher ailleurs.

Paradoxalement, c’est peut-être dans l’erreur de Roland Barthes, en 1957, que se trouve la réponse. On se souvient du passage souvent cité de son livre Mythologies : « Je m’inquiète d’une société qui consomme si avidement l’affiche de la charité qu’elle en oublie de s’interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice2. » Toute la vie de l’abbé Pierre apporte un démenti formel à ces lignes. À certains égards, l’attachement des Français à sa personne puis à sa mémoire montre qu’ils se reconnaissent dans son action qu’ils considèrent comme une forme de « rupture » avec un certain visage de la « charité ».

La première distance prise par le fondateur d’Emmaüs avec l’image de Mythologies consiste en ce que, très vite, au-delà de « l’insurrection de la bonté » de l’hiver 1954, où il fallait faire face à l’urgence, comme dans toute catastrophe climatique, la charte du mouvement Emmaüs précise que les compagnons ne vivent pas de la charité publique, mais de leur travail de récupération-transformation des « rebuts » de la société de consommation. Qu’eux-mêmes ne font pas la charité, mais vendent le « fruit de leur travail » à un prix accessible aux plus modestes qui, par ce fait même, conservent leur dignité. Il y a là une préfiguration de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’économie sociale et solidaire.

Les mêmes communautés sont invitées à se montrer solidaires des « plus souffrants », pour reprendre une terminologie propre à l’abbé Pierre. Et leur organisation marque une deuxième prise de distance avec celle, religieuse, de la charité. En effet, l’abbé Pierre le répète sans se lasser : « Le partage de l’humanité ne se fait pas entre les croyants et les non-croyants, mais entre les idolâtres de soi et les communiants. » Emmaüs est en effet ouvert à tous sans exigence de certificat de baptême ni billet de confession. Le mouvement se veut laïc, indépendant de toute obédience religieuse – un choix qui ne lui vaudra pas que des amis parmi la hiérarchie catholique. Il a rapporté bien des fois sa « convocation », dans les années 1957-1958, à l’archevêché de Paris : Mgr Feltin, l’archevêque, le nonce apostolique et Mgr Rodhain, fondateur du Secours catholique, lui expliquent qu’il est une honte pour l’Église, que les associations caritatives suffisent pour s’occuper des pauvres et qu’il devrait arrêter immédiatement toutes ses activités3.

Ce n’est donc pas un hasard si, en 1985, l’abbé Pierre applaudit à la création des Restos du cœur par Coluche, alors même que beaucoup dans le monde catholique font la fine bouche face à cet amuseur suspect de vulgarité, qui se prend pour un bienfaiteur de l’humanité. En mars 1986, Michel Colucci remet à l’abbé – qui célébrera ses obsèques trois mois plus tard – 1, 5 million de francs (230 000 euros), solde du premier exercice des Restos, que l’association n’a pas pu utiliser dans les délais. Ce sont des épisodes que l’opinion garde sans doute peu ou prou en mémoire, à l’heure où l’institution catholique se trouve discréditée par une accumulation de scandales sexuels. Face à ces crimes, les quelques entorses à la chasteté confessées par le prêtre sur ses vieux jours font figure de peccadilles4. L’idée que cela puisse faire obstacle à la possible canonisation de ce saint Vincent de Paul des Temps modernes nourrit, chez beaucoup, un sentiment d’incompréhension et de scandale.

Les interpellations constantes des responsables politiques et des pouvoirs publics par le fondateur d’Emmaüs nourrissent aussi la mémoire collective française. Celle-ci se souvient parfois qu’il fut à l’origine non seulement de la loi de 1956 instituant la trêve hivernale contre les expulsions, mais de la plupart des législations ultérieures sur le logement social : loi Besson de 1990, lois Solidarité et renouvellement urbain (SRU) qui oblige les communes de plus de 50 000 habitants à offrir 20 % de logements sociaux, loi sur le droit au logement opposable (DALO) pour les plus modestes dont le vote intervint en 2007, au lendemain même de la mort de l’abbé Pierre. Cette prise en compte de la dimension politique du combat de l’abbé Pierre contre l’injustice trouve une autre illustration dans le fait que désormais, le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement en France est reçu par tous, y compris les pouvoirs publics et les services de l’État, comme le document le plus fiable, le plus incontestable, sur le sujet. On est loin, là encore, d’une certaine conception de la charité !

L’intérêt porté au « retour de l’abbé Pierre » n’est pas détachable d’une nouvelle poussée de la pauvreté.

La vie du fondateur d’Emmaüs a connu bien des « traversées du désert ». Elles correspondent à des périodes où la France se croyait définitivement à l’abri de la précarité. C’est vrai pour les Trente Glorieuses, durant lesquelles Emmaüs se développe néanmoins dans l’ombre à travers le monde. Mais lorsque surgit, au début de la décennie 1980, ce que l’on a appelé les « nouvelles pauvretés » (avec leur prise de conscience, en partie grâce à Coluche), chacun se retourne spontanément vers le vieil imprécateur. « Jusques à quand, scandaleusement, resterons-nous tant patients de la souffrance des autres ? », interroge une nouvelle fois l’abbé Pierre devant les membres de l’Institut de France qui l’ont invité, en 1989, au moment même où Hiver 54 sort sur les écrans pour marquer les quarante ans d’Emmaüs. L’intérêt porté, cet automne, au « retour de l’abbé Pierre » à travers le film de Frédéric Tellier n’est pas détachable de son contexte : une nouvelle poussée de la pauvreté dans un pays où tant les Restos du cœur que les Banques alimentaires tirent le signal d’alarme, à la veille d’un hiver où ils craignent de ne pouvoir faire face à l’accroissement de la demande d’aide.

Certains, parfois, s’interrogent : où trouver un successeur de l’abbé Pierre susceptible de mobiliser le pays ? Certes, il existe bien des initiatives qui illustrent la générosité des Français et leur capacité à se montrer solidaires. Mais le paradoxe est tout de même là : à l’heure où le défi écologique et le retour de la question sociale obscurcissent l’horizon, on se souvient que l’abbé Pierre fut, des années durant, la personnalité préférée des Français après le commandant Cousteau et que leurs successeurs se recrutent depuis lors parmi les sportifs, les comédiens et les chanteurs de variété.

L’abbé Pierre écrivait : « Malheur aux sociétés où les rares forces d’interpellation prophétique, c’est-à-dire “voix des sans-voix”, deviennent un jour politiciennes. Non que la politique soit à dédaigner ou à réprouver. Mais qui dira au Prince son fait si le prophète lui devient semblable5 ? » Alors, quel successeur pour l’abbé Pierre ? Peut-être le pape François avec son appel constant à « écouter le cri de la terre et le cri des pauvres6 » ? Deux hommes de Dieu également soucieux de ne pas « confisquer » le combat pour la justice et la solidarité, voire l’amour du prochain, au bénéfice des seuls croyants voire des seuls catholiques. Ce qui, analysent certains, explique qu’ils soient parfois mieux reçus à l’extérieur qu’à l’intérieur de leur Église. Au fond, peut-être est-ce là l’ultime « secret » de l’abbé Pierre : savoir inviter tous, dans une société sécularisée, à prendre part à un même combat pour l’homme, chacun avec ses convictions propres.

René Poujol dans la Revue Esprit

notes

  • 1. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir vu le manuscrit de son livre, Le Secret spirituel de l’abbé Pierre, coécrit avec Jean-Marie Viennet, un proche de l’abbé (Paris, Salvator, 2014), refusé par un premier éditeur catholique au motif que, six ans après sa mort, le fondateur des communautés Emmaüs n’intéressait plus personne.
  • 2. Roland Barthes, « Iconographie de l’abbé Pierre », Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 55-56.
  • 3. Voir J.-M. Viennet et René Poujol, Le Secret spirituel de l’abbé Pierre, op. cit., p. 132.
  • 4. Abbé Pierre, avec Frédéric Lenoir, Mon Dieu… pourquoi ? Petites méditations sur la foi chrétienne et le sens de la vie, Paris, Plon, 2005.
  • 5. Abbé Pierre, « La Voix des hommes sans voix ». Paroles de l’abbé Pierre, présenté par Michel Quoist, Paris, L’Atelier, 1990.
  • 6. Telle est la trame de son encyclique Laudato si’ (2015) et de son exhortation apostolique récente Laudate Deum (2023).

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