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Haïm Korsia, grand rabbin de France : « Nous devons faire vivre chaque jour le rêve républicain »

Même si MCD est profondément Laïque, il donne la parole aux spiritualités. Elles doivent participer à la coconstruction d’un monde meilleur demain. MCD

Le grand rabbin de France invite, en dépit du contexte actuel morose, à réinventer notre capacité à rêver et à faire société ensemble.

Haïm Korsia en 2017 à Paris.
Haïm Korsia en 2017 à Paris.

Une couverture élégamment illustrée par un tableau de Pierre Soulages, un sous-titre en bandeau, Plaidoyer pour la République, aux accents de programme électoral… A lire l’ouvrage Réinventer les aurores (Fayard, 2020), on ne parierait pas spontanément sur le fait que son auteur est un rabbin. Et même le premier d’entre eux : le grand rabbin de France. Les références à Dieu se comptent sur les doigts d’une main ; celles au tandem Moïse-Aaron sont à peine plus nombreuses.

Car Haïm Korsia se définit comme un « amoureux de la République ». Celui qui avait consacré sa thèse de doctorat d’histoire à la vie du grand rabbin Jacob Kaplan, « rabbin de la République », semble marcher dans les pas de son prédécesseur. Abordant aussi bien le mouvement des « gilets jaunes » que les problèmes causés par la mondialisation, mettant en garde face aux dangers de la « panique identitaire » et de la crise écologique, il dresse un diagnostic sombre de l’état de notre société, « au bout de son histoire, ce qui veut dire que nous devons la réinventer ou assister à sa fin ». Irréductible optimiste, Haïm Korsia fait pourtant sien le mot d’Apollinaire « Rallumer les étoiles » – et invite à « retrouver l’essentiel : nos rêves et nos espérances ». A « toujours réenchanter ». Conversation avec un utopiste en action.

Vous avez commencé à exercer le rabbinat très tôt, à 17 ans. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette vocation précoce, à un âge où les jeunes ont plutôt envie de se divertir ?

Je vous rassure, je me divertissais aussi : j’avais le foot, le foot et le foot. C’était formidable en termes de divertissement. Ce qui m’a incité à devenir rabbin, c’est que j’ai eu la chance de rencontrer un homme formidable : le grand rabbin Emmanuel Chouchena, qui dirigeait alors l’école rabbinique. Il m’impressionnait tellement que j’ai voulu le suivre.

Vous avez également été très marqué par votre passage dans les armées, lorsque vous y étiez aumônier général. Pourquoi ?

A mes yeux, c’est le cœur du cœur de l’engagement républicain. Un engagement total. On sait qu’on risque beaucoup plus qu’ailleurs. On risque sa vie, et on risque aussi cette perte d’innocence, en quelque sorte, liée au maniement de la force. Et puis, c’est un espace certes marqué par la hiérarchie, l’ordre, mais où subsiste en même temps une immense latitude, une autonomie d’initiative assez extraordinaire. C’est la conjugaison des deux, comme un oxymore, qui m’a toujours émerveillé.

Depuis 2014, vous êtes grand rabbin de France. Qu’est-ce que cette fonction vous a appris, aussi bien sur vos congénères que sur l’exercice du leadership religieux ?

Plusieurs choses. C’est un accompagnement où il faut essayer de comprendre la société, d’amener les gens à toujours élever leur pensée, à ne jamais s’enfermer dans ce qu’on vit, de demeurer capable de se projeter. La chose la plus difficile qui soit, pour tout système – et ce n’est d’ailleurs pas propre aux religions – est de résister à la tentation d’enfermer les gens. Le populisme consiste précisément à les enfermer dans ce qu’ils disent. La spiritualité – ou toute vision transcendante, qu’elle soit politique, religieuse, philosophique, etc. – est de dire : « Voilà ce que l’on peut atteindre ; ne nous enfermons pas dans ce que nous vivons, ce n’est qu’un passage pour autre chose. » C’est, en somme, sortir de ce que nous sommes. Autrement dit, se dépasser.

« C’est cela, le rêve de la République : cette équité absolue qui fait qu’on est grand par notre action et par ce qu’on offre, et non uniquement par la naissance ou la “bonne” religion… »

Comment se porte la communauté – les communautés – juive de France, dans un contexte de retour en force de l’antisémitisme ?

L’antisémitisme est une réalité. Il faudrait revoir notre façon de lutter contre ce fléau, parce qu’il a changé de visage, même s’il exprime la même haine. Puisqu’on parle beaucoup de virus à l’heure actuelle, je pense que c’est un virus qui mute. Nous devons, par conséquent, muter aussi notre capacité à lutter contre lui. On lutte à fond, mais mal ; pas assez, pas aux endroits où il le faudrait. On a abdiqué à la fois sur la formation et sur une chose essentielle : la fermeté. L’essentiel ici serait de réaffirmer l’engagement profond de la République à reconnaître l’importance de chacun de ses enfants et de veiller à ce que personne ne soit moins heureux ou moins à l’aise du fait de sa religion, son origine ou sa couleur de peau… Qu’il n’y ait pas de place pour un sentiment de sous-citoyenneté ou de surcitoyenneté des uns ou des autres. C’est cela, le rêve de la République : cette équité absolue qui fait qu’on est grand par notre action et par ce qu’on offre, et non uniquement par la naissance ou la « bonne » religion…

Votre livre se présente comme un « plaidoyer pour la République ». Qu’est-ce que vous chérissez autant dans ce système politique, qui concerne par ailleurs d’autres pays ?

C’est bien de la République française que je parle. Le système républicain américain, pour ne citer que lui, est fort différent du nôtre, parce qu’il est conçu comme une juxtaposition de groupes humains, qui donnent naissance à une sorte de melting-pot. La France constitue en elle-même un creuset. Le nom donné à la France en langue hébraïque, tsarfat, désigne d’ailleurs le « creuset » dans lequel le bijoutier faisait fondre son alliage. Lorsque, aux lendemains des attentats de janvier 2015, le premier ministre Manuel Valls a dit devant l’Hyper Cacher que « la France sans les Juifs n’est plus la France », il a exprimé l’idée que notre pays est un creuset qui, s’il lui manque un élément, ne produit plus le même alliage. Dans le système républicain français, chacun est ce qu’il est et l’apporte à la nation sans se diluer dans la masse – ce qu’on appelle le vivre-ensemble. Le rêve républicain, c’est cela. Il faut donc le réinventer, revenir à l’élan premier. De la même manière que Dieu renouvelle tous les jours la création du monde, nous devons nous aussi renouveler chaque jour nos engagements pour faire vivre le rêve républicain.

Vous écrivez précisément : « Mon judaïsme apparaît comme un “avantage collatéral” pour comprendre le monde. » En quoi ?

Il s’agit du même avantage collatéral qu’un catholique aura pour comprendre le monde avec son propre système de pensée, un musulman, un protestant, un bouddhiste, un athée ou un humaniste : chacun a un avantage collatéral dans le sens où, s’il met au service de tous ce qu’il a d’unique, il pourra penser le monde de manière double. Prenons un exemple simple avec le droit de vote. Dans le judaïsme, il est une règle qui dit que « la loi de l’Etat est force de loi ». Par conséquent, voter est aussi un devoir religieux. C’est un avantage collatéral. De même, il est impossible de comprendre la création des Etats-Unis d’Amérique sans connaître la Bible. Tous les discours des pasteurs américains, des années 1740 jusqu’aux années 1800, sont fondés sur l’opposition des Hébreux face aux Egyptiens. Les Américains sont portés par le texte de l’Exode, comparant les Anglais contre lesquels ils sont en lutte aux Egyptiens. Cette compréhension, je peux l’apporter à l’ensemble de la collectivité, la partager. Et chacun partage ce qu’il est avec tous. C’est le principe d’intégration.

Néanmoins, peut-on réellement « comprendre le monde » aujourd’hui, où beaucoup de choses confinent à l’absurde ? Vous-même pointez un « burn-out généralisé de la société ».

Cette situation vient du fait que les gens ont perdu cette espérance qui est le cœur de la vie. Dans ce temps de confinement, j’engage les gens à être heureux, joyeux. C’est la joie qui nous sauve. Sans la joie, il n’y a pas de vie. Si l’enjeu, c’est « manger-boire-dormir », « remanger-boire-dormir », on passe à côté de la vie. Il faut partager ces moments, y compris par téléphone, par visioconférences ou ce qu’on veut, avec d’autres, pour conserver la joie de l’échange.

Vous avez pris part, en septembre dernier, à la Conférence pour la paix, coorganisée à Paris par la Ligue islamique mondiale, suspectée de sympathies envers le wahhabisme saoudien. Que répondez-vous à ceux qui soupçonnaient cet événement d’avoir pour but de redorer le blason de l’Arabie saoudite ?

Je n’ai pas compris les hurlements de certains contre cette conférence, dont l’enjeu était précisément d’inciter l’islam à prendre la route de l’ouverture et de ce qu’on appelle en arabe l’ijtihad, c’est-à-dire la lecture critique et l’interprétation des textes fondateurs de la religion musulmane. Si le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, Mohammed Al-Issa, est certes saoudien, la Ligue ne l’est pas : comme son nom l’indique, elle est mondiale… Se sont côtoyés à cet événement aussi bien des Koweïtiens que des Pakistanais, des Libanais, des Egyptiens… Notre espérance était de les voir affirmer très clairement leur prise en compte des différences culturelles entre les pays. Ainsi, ils doivent, par exemple, intégrer que la France est un pays laïque. Or, Mohammed Al-Issa a reconnu que l’islam politique avait pollué la religion musulmane, et qu’il fallait « rouvrir les portes de l’interprétation ». Dire cela, c’est le début de l’action. Bien sûr, certaines personnes voudraient que les choses se transforment sans aucune action : ces thaumaturges, je les laisse à leur thaumaturgie.

Croyez-vous en l’idée d’un homme – ou d’une femme – providentiel, pour nous tirer du marasme dans lequel nous nous trouvons ?

Chacun et chacune d’entre nous avons cette étincelle divine, c’est-à-dire cette capacité unique à faire les choses. Et c’est cette conjonction d’unicité qui crée le rêve d’une société.

Vous présentez souvent Moïse comme modèle…

Je le propose comme modèle uniquement quand il sait s’adjoindre à son frère Aaron. Seul, c’est beaucoup plus compliqué pour lui, ne serait-ce que parce qu’il est bègue – une infirmité qu’Aaron pallie parfaitement. De même, lorsque Aaron est seul, c’est aussi la catastrophe, parce qu’il ne sait pas dire non. Tout le talent que possède Moïse nécessite la médiation d’une tierce personne pour être transmis. Cette responsabilité partagée doit régir notre société – ce qui a été le principe de tous nos moments historiques.

« Dans ce temps de confinement, j’engage les gens à être heureux, joyeux. C’est la joie qui nous sauve. Sans la joie, il n’y a pas de vie. »

Que peuvent apporter les religions à une époque où beaucoup les voient comme une source de division pour le vivre-ensemble ?

Je ne pense pas que beaucoup de nos concitoyens les perçoivent comme telles. Ceux qui sont aidés par le Secours catholique, le Secours protestant, le Secours juif ou OSE [Œuvre de secours aux enfants, une association médico-sociale et éducative juive] ne pensent sans doute pas cela. Les religions apportent, en outre, leurs connaissances de l’humain à la société. Elles ne demandent plus quelque chose à la société, elles demandent comment elles peuvent lui être utiles. C’est la grande différence entre avant et après 1905 : les religions contribuent au bien commun.

Des mots reviennent souvent sous votre plume : émerveillement, utopie, rêver, réenchanter… Qu’est-ce qui pourrait, aujourd’hui, être source d’espérance pour nous ?

Je pense qu’il faut être capable de rêver. Ne pas s’enfermer dans ce que nous sommes, dans ce que nous vivons. Si on ne rêve pas, on ne peut pas se projeter. Ce que disait l’écrivain Max-Pol Fouchet bien mieux que moi : « Le chemin le plus direct du point A au point B, ce n’est pas la ligne droite, c’est le songe. » Ou encore le psaume : « Quand l’Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des rêveurs » – autrement dit, nous avons su rêver lorsqu’il était dur de rêver, et c’est ce qui nous a permis de réaliser ce que nous avons fait. Il nous faut réinventer cette capacité à rêver, à ne pas s’enfermer dans les données : chômage, économie…

« Si Barack Obama a été président des Etats-Unis, c’est parce qu’un jour, Martin Luther King a dit : “I have a dream”. En partageant ce rêve, il a ouvert le champ des possibles. »

Vous êtes connu pour être un homme d’action. Comment concilier l’action et le rêve, qui risque toujours un peu de se transformer en refuge…

Chez moi, le rêve n’est nullement un prétexte pour ne pas entrer dans l’action. La poésie permet cela. C’est une forme d’action, une parole performative. Cette parole passe par un rêve. Si Barack Obama a été président des États-Unis, c’est parce qu’un jour, Martin Luther King a dit : « I have a dream ». En partageant ce rêve, il a ouvert le champ des possibles.

Qu’est-ce qui est pour vous source d’espérance et de joie dans votre quotidien ?

Les rencontres que je fais, les bonheurs que je partage avec les uns et les autres. Il y a une force immense dans la population. Je ne sais pas pourquoi cette puissance se transforme si souvent en une sorte de nécessité de broyer du noir, d’être pessimiste… Carthage n’est pas détruite. En tout cas, pas la France.

Que vous inspire la crise engendrée par le coronavirus ?

L’obligation de considérer que rien de ce qui est loin de chez nous ou proche de chez nous ne nous est étranger. Rien. Nous sommes une humanité. C’est aussi une remise en question de ce qui est ou non important pour nous : des choses qui nous paraissaient vitales le sont moins, d’autres qui ne l’étaient pas deviennent essentielles. Ce qui fait la grandeur du pays, aujourd’hui, ce n’est plus un prix Nobel, mais les caissières, les soignants, les livreurs : ces métiers, qui ne sont pas ceux qui font rêver le plus, parviennent à tenir la France debout.

Comment envisagez-vous votre vie après le grand rabbinat ?

Le psaume 68 dit l’essentiel : « Source bénie, source du Seigneur, jour après jour. » « Jour après jour. » Voilà le plan du psaume 68.

Virginie Larousse

Haïm Korsia, Réinventer les aurores, plaidoyer pour la République (Fayard, 2020).

Petite leçon (talmudique) de déconfinement, par Delphine Horvilleur

Quels « déconfinés » saurons-nous être ? A la veille de ce 11 mai, qui marque le retour – très – progressif aux activités, la rabbin libérale nous offre une réflexion inspirée.

On raconte qu’au deuxième siècle de notre ère vivait en Galilée un homme nommé Rabbi Shimon Bar-Yoh’ai. Cet homme érudit vécut un jour une crise profonde, non pas sanitaire mais personnelle. Accusé par les autorités romaines d’être une menace pour l’empire, il fut condamné à mort et se réfugia dans une grotte de Galilée. Là, il vécut douze années entières, sans aucun contact avec le monde extérieur, confiné pour échapper à la mort et entièrement immergé dans l’étude de la Thora.

Douze ans plus tard (de quoi nous plaignons-nous ?), la voix d’un prophète lui annonça qu’il pouvait enfin sortir. L’homme se « déconfina », plein de sagesse et d’espoir. Mais en constatant qu’au dehors, le monde vaquait à ses occupations profanes et délaissait l’étude, il fut pris de colère. Selon la légende, partout où ses yeux se posaient, le monde prenait feu.

« Soigner avec les yeux »

Une voix céleste lui hurla alors : « Si tu es sorti de ta grotte pour détruire mon univers, retournes-y immédiatement. » Ainsi, connut-il une seconde vague de confinement, avant d’être autorisé à revenir au monde. Un an plus tard, Rabbi Shimon apprit à poser sur le monde un regard apaisé, et selon la légende, à « soigner avec les yeux ».

Cette très vieille histoire talmudique m’obsède depuis des semaines. Constamment, je me demande quels « déconfinés » nous saurons être à la sortie de nos grottes ? Ces semaines passées hors du monde, dans un monologue forcé avec nos certitudes, a sans doute renforcé chez beaucoup d’entre nous, des convictions existantes, conforté des « Thoras » personnelles en nous convaincant que nos grilles de lecture du monde étaient les bonnes.

Saurons-nous ne pas haïr ?

Tendez l’oreille et vous l’entendrez : tant de gens autour de nous interprètent la crise dans le sens d’un « on vous l’avait bien dit ! » idéologique (sur le capitalisme, l’environnement, l’économie, la politique ou la religion…) Nos doutes risquent de rester bien longtemps confinés.

Comment, dès lors, nous assurer que notre retour au monde ne rendra pas nos regards incandescents, ne nous fera pas jeter au dehors un œil destructeur, empli de mépris pour ceux qui vivent autrement et ne partagent pas notre « vérité » et nos interprétations ?

Comment saurons-nous ne pas haïr ceux qui nous menacent de contamination ?

Aurons-nous besoin comme Rabbi Shimon d’un retour temporaire à l’intérieur de nos grottes pour développer un autre regard et apprendre nous aussi à « soigner avec nos yeux » ?

Post-scriptum : Rabbi Shimon Bar-Yohai est mort le 18è jour du mois de Iyyar, selon le calendrier juif. Hasard amusant, dans le calendrier civil, cette date tombe le 11 mai 2020.

Delphine Horvilleur est rabbin (Judaïsme en Mouvement). Elle dirige les ateliers Tenou’a, en ligne chaque mardi à 20h30 sur le site www.tenoua.org. Dernier ouvrage paru : « Réflexion sur la question antisémite », Grasset, 2019

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