Sélectionner une page
Quotidien politique - Geneviève Pruvost
.

Quotidien politique : Féminisme, écologie, subsistance

Geneviève Pruvost

Fin des sociétés paysannes, cuisines équipées, bétonisation des terres arables, effacement des savoir-faire et cosmogonies autochtones, ignorance des rythmes du monde vivant… Ces phénomènes divers que l’on apprend aujourd’hui à déplorer sont bel et bien liés, nous disent depuis un demi-siècle des théoriciennes écoféministes, critiques de la modernité industrielle. C’est à leurs pensées, méconnues en France, ainsi qu’aux leçons existentielles et politiques qu’il convient d’en tirer, qu’est consacré cet ouvrage. L’auteure explore les alternatives écologiques et anticapitalistes contemporaines pour démontrer que la vie quotidienne est un terrain politique fondateur.
Sans politique du quotidien, sans reconstruction collective et radicale de notre subsistance, il n’y aura pas de société égalitaire ni écologique. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la généralisation du salariat qui a permis d’accéder à la société de consommation et au confort appareillé, mais le colonialisme et le travail domestique féminin. Une autre organisation politique de la vie et des rapports à la nature est possible. À condition d’être redistribué, ancré dans une communauté en prise avec un biotope et des usages, le travail de subsistance ainsi repensé devient un facteur d’émancipation. La fabrique du quotidien apparaît alors pour ce qu’elle est : un enjeu révolutionnaire.

Mara Mies ou le féminisme de la subsistance

Maria Mies, en 2011. (©Sniadecki.files.wordpress.com)
Maria Mies, en 2011

La disparition de l’Allemande, le mois dernier, est l’occasion pour la sociologue Geneviève Pruvost de présenter cette figure de l’écoféminisme pour qui les femmes sont les grandes perdantes de la modernisation.

Geneviève Pruvost (sociologue)

L’écoféminisme connaît ces dernières années en France un regain, en faisant bouger les lignes politiques : il n’y a pas d’un côté la lutte féministe contre les violences sexuelles, sexistes et racistes, et de l’autre, les luttes écologistes et anticapitalistes contre une agro-industrie dévastatrice. Mobilisée contre le patriarcat et le changement climatique, la génération #Metoo crée des collectifs non-mixtes dans les zones à défendre, des Pink blocs dans les manifestations contre les retraites et participe aux actions des Soulèvements de la Terre.

Cet activisme s’inscrit dans une longue histoire écoféministe – un « matrimoine » qui date de près de cinquante ans et reste méconnu. L’une de ses figures de proue vient de décéder le 15 mai 2023, à l’âge de 93 ans : Maria Mies. Elle a cofondé à la fin des années 1970 le féminisme de la subsistance – un courant féministe majeur en Allemagne. Quand Françoise d’Eaubonne, écrivaine féministe antinucléaire, invente l’écoféminisme en France dans les années 1970, elle ignore ses homologues allemandes (et réciproquement) et trace une voix originale sur le plan militant : elle quitte le parti communiste, milite au MLF et pose une bombe dans le chantier de la centrale de Fessenheim qui retarde d’un an les travaux.

Ces deux courants écoféministes ont pourtant en partage un cadre analytique et militant qui jette le même pavé dans la mare : l’exploitation conjointe de la terre et des femmes relève d’une course similaire à la surproduction. Les ressources naturelles et les corps sont sommés d’enfanter au-delà de leur capacité de régénération (1). S’opère là une rupture : dans les sociétés paysannes, la majorité de la population contribue à la subsistance commune, quels que soient son genre et son âge ; dans les sociétés de production-consommation, les hommes sont aspirés du côté des usines et des bureaux, les enfants par l’école, laissant seules les femmes au foyer à accomplir les tâches domestiques.

Paysannes du Sud

A contre-courant des Trente Glorieuses qui font rimer modernisation et émancipation par le travail salarié et les équipements ménagers, le féminisme de la subsistance met au contraire en lumière les coûts humains et environnementaux du « progrès » : les femmes sont les grandes perdantes. D’une part, les paysannes et les ouvrières du Sud s’échinent à fabriquer notre confort moderne à l’autre bout de la planète, d’autre part, les consommatrices travaillent (contre argent), perdant alors l’autonomie (en nature) que procure la transformation de matières vivantes par des communautés paysannes sur des terres communales. Quant à l’égalité qui passe par l’accès à des métiers masculins prestigieux, c’est un mirage : l’écart des salaires et des carrières demeurent, les tâches domestiques sont mal partagées, éminemment dévaluées.

Pour ces écoféministes matérialistes marxistes, de part et d’autre du Rhin, il ne s’agit pas d’idéaliser les sociétés paysannes d’antan, qui comportent leur lot de violences patriarcales mais de pointer les impasses du capitalisme industriel : la subsistance ne coule pas de source. Assouvir les besoins vitaux implique une organisation de l’approvisionnement en eau, énergie, alimentation, vêtements, matériaux de construction. En bref, s’il faut travailler pour vivre, la question est : selon quelle division (genrée, internationale) du travail et quelle redistribution des fruits de ce même travail ?

L’une des spécificités du féminisme de la subsistance allemand est d’avoir très clairement mis en lumière l’emboîtement des appropriations nécessaires au développement capitaliste en proposant une analyse féministe et décoloniale : les richesses en argent et le travail salarié, comptabilisés dans le produit national brut, sont placés au sommet de la pyramide économique mais ils reposent sur la base immergée d’un iceberg, majoritaire en nombre et en temps de travail. Le capitalisme repose en effet massivement sur le travail de la nature, pensée comme gratuite et illimitée, puis le travail agricole, le travail domestique, le travail informel et sous-payé d’une majorité planétaire de petits paysans, petits artisans, des femmes et d’enfants.

L’enjeu n’est pas d’exiger une juste rétribution monétaire, mais une réorganisation d’ampleur qui inscrit la subsistance et l’accès à la terre au cœur des priorités politiques. Pour ce courant féministe, plus proche des écologistes libertaires que des communistes, le travail de la subsistance se déploie dans des biotopes singuliers et ne peut pas être planifié par des administrations étatiques lointaines. C’est l’échelle locale, régionale et confédérale qu’il importe de réhabiliter activement.

Altermondialisme

Le parcours de Maria Mies permet de ressaisir la radicalité de cet écoféminisme, qui ne s’est jamais assagi : née en 1930, la sociologue allemande n’a jamais séparé théorie et pratique. Maria Mies a grandi dans une ferme de production laitière et vivrière en Rhénanie, dans un village où les communs sont entretenus par les villageois. Loin de masquer cette éducation paysanne, elle la revendique dans ses écrits comme une inspiration majeure. Interne dans un lycée qui pratique la pédagogie alternative, elle entame une correspondance avec un Pakistanais qui lui fait prendre conscience de l’ethnocentrisme occidental. Le diplôme d’institutrice en poche, Maria Mies part en Inde en 1963 où elle s’initie au féminisme et à l’anthropologie.

De retour en Allemagne, elle participe au mouvement de 1968, de libération des femmes et aux mobilisations contre la centrale nucléaire de Wyhl. Elle fait la première thèse allemande sur les femmes indiennes contemporaines. Elle enquête ensuite, à la fin des années 1970, sur les effets de la mondialisation des dentellières exploitées à domicile par des entreprises internationales. C’est l’une des premières féministes allemandes à avoir un poste à l’université : elle enseigne à l’université de Cologne en sociologie de la famille et des minorités.

En 1976, elle rencontre Veronika Bennholdt-Thomsen et Claudia von Werlhof qui font respectivement une thèse sur les paysans mexicains et les paysans vénézuéliens. Toutes trois créent « l’école de Bielefeld », qui fera grand bruit en Allemagne jusque dans les années 1990. Le trio dénonce sans relâche la guerre planétaire menée contre la subsistance, les politiques de « développement du tiers-monde » et le recrutement patriarcal à l’université. Activiste très engagée, Maria Mies n’a jamais voulu d’enfant. Elle crée un centre d’accueil pour les femmes battues à Cologne, un programme international féministe en Hollande qui finance la formation de femmes du Sud. Elle s’oppose aux Verts allemands qui se rallient au développement durable, rejoint le mouvement altermondialiste dans les années 1990, cofonde la commission femmes d’Attac, manifeste en 1999 à Seattle contre l’Organisation mondiale du Commerce, participe au Forum social de Porto Alegre en 2001 et coécrit avec l’altermondialiste Vandana Shiva le premier ouvrage traduit en français sur l’écoféminisme.

A 74 ans, l’infatigable militante décide de ralentir le rythme et s’installe avec son mari indien dans son village natal. Cette féministe de premier plan, qui sait tout à la fois conduire un tracteur, organiser une mobilisation et prendre la plume, a dédié sa vie à la lutte contre toutes les formes d’exploitation de la terre. Cet engagement sur tous les fronts est d’une actualité redoutable.

(1) « Ecologie/féminisme. Révolution ou mutation ? », par Françoise d’Eaubonne (Le passager clandestin, 2023).À LIRE

• « La Subsistance. Une perspective écoféministe », de Maria Mies et Veronika Bennholdt (La Lenteur, 2022).

• « Ecoféminisme », de Maria Mies et Vandana Shiva (L’Harmattan, 1999).

Par Geneviève Pruvost (sociologue)
Version papier : 22.00 €

Pourquoi partir de la quotidienneté pour repenser toutes les dimensions politiques de la crise écologique ?

Ce qui m’a intéressée avec cette notion de quotidienneté, c’est que ce n’est pas une sphère à part dans nos existences. Personne ne peut y échapper : il faut bien manger, se laver, dormir, etc. – tout ce registre d’activités que l’on répète chaque jour, inévitablement. C’est un substrat dont il est impossible de se détacher. Plus qu’un espace-temps, la quotidienneté se caractérise comme un régime d’attention assez particulier, dans lequel on suspend son jugement. C’est cette idée qu’on n’est pas en hyper vigilance permanente : on ne va pas se poser à chaque fois cinquante mille questions sur la façon de traverser au feu rouge, ou sur notre manière de cuisiner. Pour autant, on aurait tort de considérer ces habitudes incorporées comme une simple routine.Vous doutiez encore que tout est politique ? Alors lisez Geneviève Pruvost.  Dans Quotidien Politique. Féminisme, écologie, subsistance (La Découverte, 2021), fruit de dix années d’enquêtes de terrain auprès d’alternatives écologiques concrètes (ZAD, communautés autogérées, chantiers participatifs, etc.) et d’un travail colossal de mise en correspondance théorique, la sociologue s’attache à pointer tous les angles morts dans les « coulisses de la fabrique de [notre] quotidienneté en régime industrialo-capitaliste ». L’objectif : renouer avec la matérialité du monde et une plus juste répartition dans ce « travail de subsistance ».

Médaille de bronze du CNRS, Geneviève Pruvost est sociologue du travail et du genre, chargée de recherche au Centre d’étude des mouvements sociaux (EHESS). Ses recherches portent sur la politisation du moindre geste, le continuum entre luttes frontales et luttes feutrées, les alternatives néorurales (zones à défendre, néopaysannerie, écoconstruction, naissance alternative), l’écoféminisme vernaculaire et le féminisme de subsistance. Elle est notamment l’autrice de Penser la violence des femmes (La découverte, 2012) et de Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance (La découverte, 2021), dont le second volet, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, paraîtra cette année.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *