Sélectionner une page

Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite : « La droite radicale aime l’idée des “causes cachées” » pour expliquer la pandémie

Pour le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus, la crise due au coronavirus permet à ces partis européens de développer leur vision complotiste du monde, avec des résultats disparates selon les pays.

Jean-Yves Camus,directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right. Jean-Yves Camus,directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right.

Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et senior fellow au Centre for the Analysis of the Radical Right (CARR) analyse les différents positionnements des extrêmes droites européennes face à la gestion de la pandémie.

Les partis d’extrême droite européens tiennent-ils les mêmes discours face à la crise sanitaire ?

Leurs réponses sont adaptées par pays en fonction des mesures de confinement. Là où il a été le plus strict, les droites radicales ont instruit un réquisitoire contre un pouvoir jugé incompétent et menteur. Là où les mesures ont été plus légères, les critiques des droites nationalistes l’ont elles aussi été. Si les Démocrates suédois et le Forum pour la démocratie néerlandais ont pointé des insuffisances de leurs gouvernements, Jimmie Akesson [leader des Démocrates de Suède, SD, extrême droite] s’est borné à critiquer le « package » financier présenté pour aider l’économie en Suède et le Néerlandais Thierry Baudet [Forum pour la démocratie, FvD] a même soutenu le premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, face aux pays du sud de l’Europe. On retrouve tout de même les points communs habituels entre l’ensemble des partis de droite radicale : tous ont fait porter leurs discours sur la question du retour aux frontières.

Tous tirent donc sur les mêmes leviers idéologiques ?

Ils ont en commun de répéter qu’ils étaient les premiers à avoir averti des dangers de la délocalisation d’industries stratégiques, de l’immigration et d’une mondialisation qui génère des mouvements incessants et massifs des personnes. Norbert Hofer, du FPÖ [Parti de la liberté d’Autriche], ne cesse de rappeler avoir été le premier à réclamer des contrôles sanitaires aux aéroports, tout comme Marine Le Pen sur la fermeture des frontières en France. Ils affirment également tous que l’Union européenne est une création non naturelle, l’ordre du monde étant celui des Etats nations. Enfin, il y a la critique de l’impréparation des gouvernements. Le Rassemblement national va plus loin, en France, avec l’idée d’une « connivence » : à l’intérieur du pouvoir d’Etat par une « immunité de caste » et entre l’Etat et « les lobbys ».

Des discours, qui flirtent souvent avec le complotisme…

La droite radicale aime l’idée des « causes cachées ». Et la pandémie se prête aux questionnements sur l’origine du virus. La droite radicale insérée dans le jeu démocratique ne parle pas de propagation volontaire mais demande – et elle n’est pas la seule – que la lumière soit faite sur l’hypothèse de la « fuite » du laboratoire de Wuhan. Charlie Weimers, député européen des Démocrates suédois, a même ressuscité le thème de l’anticommunisme, accusant la Chine d’en être restée à l’opacité et au mensonge découlant de la nature même du communisme. Mais le sentiment dominant chez eux est que la crise serait un prétexte pour imposer une forme autoritaire de gouvernement se soustrayant au contrôle parlementaire, comme le dit l’ancien phalangiste et désormais élu européen de Vox, l’Espagnol Jorge Buxadé. Les plus radicaux vont jusqu’à annoncer la mise en place d’une société orwellienne : Marian Kotleba, leader de l’extrême droite slovaque, est persuadé que le traçage aboutira à ce qu’on vous implante des puces sous la peau.

Pourquoi la défense des libertés publiques est elle très présente dans leur rhétorique?

Les droites radicales entendent montrer qu’un double standard s’appliquerait. D’un côté, la restriction des libertés du citoyen et de l’autre, le laxisme vis-à-vis de catégories de population qui ne respecteraient pas le confinement. Nigel Farage, fondateur de UKIP [le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni], se plaint d’avoir été visité par la police parce qu’il était allé à Douvres tourner un reportage sur l’arrivée clandestine de migrants. Marine Le Pen, elle, tonne contre des banlieues qu’elle nomme « zones de non-droit », contre les libérations de détenus ou encore contre la réponse jugée faible aux actes terroristes de Romans-sur-Isère [deux personnes poignardées mortellement et cinq blessés dans la Drôme le 4 avril] et de Colombes [deux policiers percutés par une voiture le 27 avril dans les Hauts-de-Seine]. Ses tropismes habituels.

Elle accuse également le gouvernement français de mentir sur « absolument tout »…

L’obsession de Marine Le Pen repose sur l’idée d’un « mensonge d’Etat », positionnement cohérent avec la nature de parti antisystème du Rassemblement national. Celui-ci perdrait sa crédibilité à se rallier à l’union nationale puisque sa vision du monde repose sur l’opposition entre le peuple et les élites, les « enracinés » et les « nomades », les « patriotes » et les « mondialistes ». Le président de la République et l’actuel ministre de la santé [Olivier Véran] expliquent, à raison, qu’on est face à une crise sanitaire inédite et avec un virus que les meilleurs scientifiques du monde n’ont pas encore réussi à cerner. Mais l’électeur lepéniste ne croit pas aux aléas : pour lui le pouvoir « sait » et s’il hésite, c’est qu’il « cache ».

Tous ces arguments portent-ils ?

Certains peuvent toucher juste. D’autant que la volonté maladroite du gouvernement français de dire ce qu’est la « bonne information », les risques du traçage ou encore la question de la responsabilité pénale des décideurs publics sont des barils de poudre. La gestion du retour à l’activité des cultes donne également l’impression à une partie des catholiques qu’ils sont incompris dans leur volonté de pouvoir recevoir de nouveau les sacrements sans lesquels il n’y a pas de vie religieuse.

Les partis d’extrême droite gagnent-ils des points à la faveur de la crise sanitaire ?

Pas partout. En Italie, Matteo Salvini [Ligue] a ainsi tiré à boulets rouges sur le gouvernement Conte. Un exercice obligé, puisqu’il en était sorti… mais qui ne lui profite pas dans les sondages. Pour d’autres, cela semble fonctionner. Le Vlaams Belang belge est ainsi repassé en tête dans les intentions de vote en Flandre. Il a d’ailleurs traité la crise du Covid-19 presque uniquement en fonction des prochaines échéances électorales et de sa concurrence avec la N-VA [parti nationaliste flamand] de Bart De Wever. Un exemple : ce dernier a fait distribuer des documents d’informations multilingues à la population anversoise. Il a été immédiatement pris à partie par le Vlaams Belang pour qui, je cite, il fallait protéger « les nôtres d’abord » et n’informer qu’en néerlandais.

Lucie Soullier

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *