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Agriculture : ces romans qui nous invitent à prendre la clef des champs

Émilie Massemin

Agriculture : ces romans qui nous invitent à prendre la clef des champs

Romans, poèmes… De plus en plus de textes saisissants racontent le monde agricole d’aujourd’hui. Des livres qui, pour beaucoup, permettent d’honorer un héritage familial, à défaut de reprendre les terres.

« C’est l’oncle qui racle la rangée de droite. La tante, celle de gauche. Sans se parler, ils s’appliquent à récurer l’étable, à pousser les bouses entre les grilles, à les faire tomber en dessous. C’est pénible, ça fait souffrir le dos, et les épaules aussi. Il suffit de regarder la tante pour voir comme sa colonne a été modelée par le labeur, courbée en avant, penchée sous les bêtes, même une fois la journée finie. » Dans son premier roman Du même bois (Gallimard, 2024), la dessinatrice Marion Fayolle livre une déclaration d’amour à la ferme de sa famille, à Cros-de-Géorand. Elle y brosse l’âpre beauté du plateau ardéchois, l’odeur épaisse et chaude des vaches dans l’étable et les tendres portraits des générations qui cohabitent et se succèdent là, du pépé et de la mémé aux « petitous ». « Je voulais parler de la campagne et de cette interdépendance entre les corps, les animaux et les paysages. Montrer que ces gens sont beaux, même à l’étable », explique la trentenaire à Reporterre.

Sur les étals des libraires, les œuvres se multiplient qui invitent à prendre la clé des champs. Il y a bien sûr l’incontournable Marie-Hélène Lafon dont l’œuvre, depuis Le Soir du chien (Buchet-Chastel) en 2001, s’enracine dans les monts du Cantal où ses parents étaient paysans. Quelques écrivains partent plus occasionnellement battre la campagne, comme Éric Fottorino avec son Mohican (Gallimard, 2021), histoire d’un agriculteur jurassien qui décide de couvrir ses champs d’éoliennes pour éviter la faillite, et Serge Joncour, dont le dernier roman Nature humaine (Flammarion, 2020) retrace l’histoire d’une ferme du Gers de la canicule de 1976 à la tempête de 1999.

 

De g. à d. : Serge Joncour (« Nature humaine »), Marion Fayolle (« Du même bois ») et Éric Fottorino (« Mohican »).

Surtout, à l’instar de Marion Fayolle, de jeunes auteurs livrent des textes saisissants sur le monde agricole d’aujourd’hui. La poétesse Aurélie Olivier, dont le livre Mon corps de ferme (Éditions du commun, 2023) est un cri qui déchire la violence et le silence de l’élevage industriel breton où elle a grandi ; Benoît Colboc, dont Topographie (Éditions Isabelle Sauvage, 2021) débute sur la déflagration du suicide de son père, agriculteur en Normandie.

« Depuis 2020, l’agriculture et la ruralité reviennent très fortement dans l’actualité littéraire, confirme à Reporterre le chercheur et écrivain Jean-Yves Laurichesse, auteur de Lignes de terre — Écrire le monde rural aujourd’hui (Classiques Garnier, 2020).

Le cliché de la « bête monstrueuse »

Cet intérêt n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, la révolution et les bouleversements politiques et sociaux qui s’ensuivent — suffrage universel direct, démocratisation scolaire — rendent visible la majorité paysanne, jusqu’alors silencieuse. Des écrivains découvrent puis décrivent le monde rural. C’est le cas de Balzac, dont le roman inachevé Les Paysans est publié à titre posthume en 1855, et de Zola, qui publie La Terre en 1887. Sous leurs plumes se forment les premiers stéréotypes associés au paysan, dépeint soit bestial et menaçant, soit brave mais simplet.

« Dans Les Paysans, ceux-ci sont représentés comme une sorte de bête monstrueuse, avec une seule tête et plein de bras et de jambes, qui va dévorer les terres appartenant aux grands propriétaires. Balzac retranscrit très bien la crainte sourde de la noblesse de se faire déposséder de ses privilèges par un peuple essentiellement paysan », décrit à Reporterre l’artiste, éditrice et enseignante Nina Ferrer-Gleize dont la thèse, L’agriculture comme écriture (Gwinzegal, 2023), combine un travail photographique dans la ferme ardéchoise de son oncle et des recherches sur les représentations des agriculteurs au XIXe siècle.

 

L’autrice George Sand est certes moins sévère quand elle décrit la campagne berrichonne où elle séjourne régulièrement, mais ses romans La Mare au diable (1846), François le Champi (1848) et La Petite Fadette (1849) trahissent une vision plutôt folklorique et idéalisée de la vie rurale.

De g. à d. : Balzac (« Les Paysans »), Émile Guillaumin (« La Vie d’un simple ») et George Sand (« François le Champi »).

Rares sont alors les paysans qui prennent la plume pour contrecarrer ces clichés. Émile Guillaumin, métayer et auteur de La Vie d’un simple (1904), est le plus illustre d’entre eux. Dans son livre, qui connut un succès exceptionnel, on trouve décrites avec minutie aussi bien les techniques agricoles de l’époque que « la complexité du milieu paysan, des relations de domination qui peuvent être exercées par les propriétaires terriens, par les guerres napoléoniennes ou les décisions politiques qui impactent directement les paysans », salue Nina Ferrer-Gleize.

 

Le début XXe est marqué par l’œuvre prolifique d’auteurs comme Maurice Genevoix et Jean Giono, qui publie en 1929 Colline, le premier tome de sa trilogie de Pan, dans laquelle il célèbre la beauté et la rudesse de la Haute-Provence et de ses habitants. Mais la Seconde Guerre mondiale porte un coup d’arrêt à cet engouement. « Le maréchal Pétain récupère le thème de la terre pour essayer de refonder une sorte de nation paysanne désindustrialisée, fondée sur des valeurs traditionnelles. Certains auteurs comme Henri Pourrat se laissent tenter par cette idéologie. Les sujets liés à la ruralité sont ensuite complètement discrédités », explique Jean-Yves Laurichesse.

Devoir de mémoire

Il faut attendre les années 1970 pour que la littérature renoue avec l’agriculture. En 1967, la publication de La Fin des paysans, du sociologue Henri Mendras, fait l’effet d’une bombe. « On prend conscience que le monde rural traditionnel est en profonde mutation, qu’une certaine ruralité est en train de s’éteindre, explique Jean-Yves Laurichesse. C’est aussi l’époque des premiers grands questionnements écologistes et d’une vague d’installation de néoruraux du plateau des Millevaches à l’arrière-pays provençal. La production littéraire grandit et se diversifie.

Dans son corpus, Jean-Yves Laurichesse chérit l’expression d’une génération d’auteurs nés dans les années 1930, qui s’attachent à décrire le monde paysan finissant pour en garder la mémoire. Parmi eux, Jean-Loup Trassard, éleveur en Mayenne et auteur de nombreux ouvrages, qui se dit lui-même « écrivain de l’agriculture ».

Il observe aussi avec intérêt la relève, née dans les années 1980, qui s’empare de questions très actuelles : l’élevage et l’animalisme dans Règne animal (Gallimard, 2016) de Jean-Baptiste Del Amo ; la périurbanisation et son cortège de lotissements dans Sangliers (Albin Michel, 2017) d’Aurélien Delsaux ; les ravages des produits phytosanitaires dans La Malchimie (Actes Sud, 2019), où la romancière Gisèle Bienne rend hommage à son frère, ouvrier agricole décédé d’une intoxication aux pesticides.

 

« Montrer que l’héritage peut se faire autrement »

Toutes ces autrices et auteurs ne sont pas filles et fils de paysans. Mais pour celles et ceux qui le sont, écrire peut être une manière d’honorer un héritage familial. « Le moteur, ça a été le sentiment de trahison vis-à-vis de la famille. Personne de ma génération n’a repris la ferme. J’avais envie de la reprendre, mais les animaux ce n’est pas mon truc. Faire un livre, c’était ma manière de montrer que l’héritage peut se faire autrement », confie Marion Fayolle, qui a attendu que le troupeau de son oncle et sa tante soit vendu avant de se lancer dans l’écriture de son roman.

Pour Aurélie Olivier, affectée jusque dans son corps par la brutalité de l’élevage industriel — elle est survivante d’un mélanome, un cancer de la peau plus fréquent chez les agriculteurs —, il est plutôt question de comprendre ce qui lui est arrivé. « Je ne trouvais pas de récit qui me permettait d’avoir une représentation de moi. Ce texte, je l’ai avant tout écrit pour moi, pour essayer de comprendre ce qui m’avait fabriquée », dit-elle à Reporterre. Et pour briser le silence de ce « milieu de taiseux », soumis aux lois imposées par l’agro-industrie : « Depuis mes 16 ans, je n’ai plus jamais rencontré de personnes en mesure de partager avec moi la tristesse des racines essorées par les nitrates […]. Si toi aussi, tu es une exception qui confirme les normes de l’agroalimentaire, s’il te plaît, écris-moi », supplie-t-elle dans son livre.

« Ne pas être dit par les autres, mais se dire soi-même »

 

Il s’agit aussi, pour ces autrices et auteurs qui ont grandi les bottes aux pieds, de donner à voir à travers leur expérience singulière un aspect de la diversité des réalités agricoles. Loin des clichés éculés. Dans son livre, Aurélie Olivier s’en prend à un article du magazine féminin Marie Claire, « Dix bonnes raisons de sortir avec un agriculteur », longue enfilade de clichés sur « les adorables petits veaux qui viennent de naître » et « les promenades en tracteur ». « C’est infantilisant, ignorant, dégueulasse à tous les endroits », s’insurge la poétesse, qui veut en prenant la plume « être à l’origine du récit de soi-même ; ne pas être dit par les autres, mais se dire soi-même ».

De g. à d. : « La Malchimie » de Gisèle Bienne, « Mon corps de ferme » d’Aurélie Olivier, « Sangliers » d’Aurélien Delsaux et « 77 » de Marin Fouqué.

 

En pleine crise agricole, cette littérature peut-elle contribuer à combler le fossé de plus en plus profond de méconnaissance et d’incompréhension entre ruraux et urbains ? Pour Marin Fouqué, auteur de 77 (Actes Sud, 2019), un roman qui prend place dans le morne paysage de monocultures de Seine-et-Marne où il a grandi, puis du reportage À la Terre (éditions XXI, 2023), c’est le but.

Pour ce dernier livre, il séjourne près de Manosque sur la ferme de son ami Valentin, maraîcher bio, et Islemme, ancienne bergère devenue éleveuse. Il raconte la sueur qui coule et les mains douloureuses à force de ramasser les haricots sous la serre, la peur du loup, le casse-tête des déclarations pour les aides de la Politique agricole commune (PAC), les consommateurs qui n’aiment pas les légumes trop tordus. Une démarche qu’il revendique comme politique. « On sait toutes et tous que l’agriculture, c’est difficile. Même les Parisiens depuis quinze générations le savent, dit-il à Reporterre. Avec ce livre, je voulais qu’on le ressente. Ce qui me touche le plus, c’est quand, lors d’une rencontre, un agriculteur est venu me voir pour me dire que mon livre l’a touché et qu’il l’avait offert à sa famille et à ses amis pour qu’ils comprennent. »

Émilie Massemin à suivre sur https://reporterre.net/

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