Des jeunes activistes écologistes, féministes ou antiracistes réinventent le militantisme : « On lutte pour un autre horizon, mouvementé et joyeux »
Constatant un « épuisement généralisé », voire même un « burn-out militant » à gauche après des années de manifestations, une nouvelle génération à gauche repense des pratiques essoufflées.

L’image et le refrain ont été pensés pour rester dans les esprits. Une jeune femme, gilet réfléchissant, casquette et sifflet de cheminot, danse avec énergie devant un wagon de marchandises pris dans des nappes de fumée. A ses côtés, un jeune homme en sweat, micro à la main, entonne sur des notes techno ce qui est devenu un slogan entêtant : « On veut du fret ferroviaire… Du fret, du fret, du fret, du fret ! » Autour de ces jeunes figures, des militants syndicaux de SUD-Rail et d’une poignée d’autres organisations tentent aussi leur meilleur déhanché dans ce clip, publié le 8 février, pour la sauvegarde du fret ferroviaire public et contre la liquidation annoncée de Fret SNCF.
En quelques jours, la vidéo atteint plus de 150 000 vues cumulées sur Instagram et YouTube, permettant de visibiliser le sujet et de communiquer auprès du grand public sur l’avantage écologique du train de marchandises, qui émet « quatorze fois moins de CO2 » que le transport par camion. Un nouveau tour de force créatif de Mathilde Caillard, « techno-activiste », militante climat à Alternatiba Paris de 25 ans, et de son acolyte Rémi Reboux, alias RemRemX, « DJ de manif » de 31 ans. La première avait déjà enflammé les réseaux durant les manifestations contre la réforme des retraites, filmée en train de danser et d’« ambiancer » les cortèges sur le chant composé avec RemRemX : « Pas de retraités sur une planète brûlée ! »
Avec son collectif musical Planète Boum Boum, le binôme galvanise les foules en manif depuis ses chars, ou lors d’actions comme celles organisées contre le projet d’autoroute A69 dans le Sud-Ouest. Par ces actions, ces militants s’inscrivent pleinement dans le mouvement d’une jeune génération issue des combats sociaux, écologistes ou féministes, qui cherchent à repenser les pratiques de leur lutte.
De l’organisation de moments festifs à l’intégration de pratiques artistiques ou de bien-être collectif au sein de leurs mouvements, ils souhaitent montrer un autre visage du militantisme, loin d’un austère sacerdoce.
Moyen de ressouder les troupes
Mathilde Caillard revendique ainsi le fait de danser, librement et avec plaisir, comme un outil politique à part entière. En tant que pratique de « résistance » d’abord : « Danser, mobiliser son corps et le faire collectivement dans la rue est une façon de lutter contre l’apathie. C’est se tenir bien droit, prendre de l’espace, face à un système qui nous voudrait résignés et statiques », explique-t-elle. Mais aussi comme un moyen de ressouder les troupes : « Si, après s’être pris la veille des gaz lacrymo, on y retourne le lendemain à 6 heures du matin, c’est bien parce qu’on a su créer des moments de célébration collective », estime la militante.
Aujourd’hui, ce sont des respirations qu’elle juge d’autant plus nécessaires face à une forme de « lassitude dans les sphères progressistes, mobilisées sur des causes pendant des mois sans que rien ne bouge vraiment ». La question de l’endurance et l’enjeu de l’essoufflement de l’action militante sont, en effet, au cœur des réflexions de ces jeunes générations qui veulent proposer d’autres organisations de la lutte.
C’est en particulier pendant la mobilisation contre la réforme des retraites que Jude (qui ne souhaite pas donner son nom de famille), étudiante en philosophie et militante de 23 ans gravitant dans divers collectifs sociaux, écologistes et queers, a fait le constat d’un « épuisement généralisé ». « On enchaînait les piquets de grève. Il y avait beaucoup de fatigue, des personnes qui ne prenaient pas le temps de manger un repas chaud par jour, ou de faire des nuits complètes. On négligeait nos besoins, et cela a fini par peser sur les collectifs. Il fallait penser la question du soin dans nos rangs », raconte celle qui a cofondé le collectif Tendresse Rrradicale, destiné à réinventer des espaces de care (au sens de « soin ») et de repos dans les milieux militants.
En ligne de mire : la prévention du risque de « burn-out militant ». Le concept est popularisé en 2019 par Anaïs Bourdet, fondatrice du collectif féministe Paye ta shnek contre le harcèlement sexuel. Les membres du groupe avaient fini par jeter l’éponge publiquement, épuisées par l’intensité du travail militant et la charge émotionnelle de l’accueil des témoignages de victimes.
« Sentiment d’impuissance grandissant »
En septembre 2023, un rapport de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire dressant le portrait des jeunes activistes de la génération climat soulignait aussi les « coûts du militantisme » ressentis par nombre d’entre eux, vite usés par un « sentiment d’impuissance grandissant », mais aussi par les risques auxquels les exposent leurs actions : de la violence sur le terrain à « la recrudescence des gardes à vue », alors que l’Etat français a été critiqué en mai 2023 par des membres du Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour un « usage excessif de la force » et une « répression disproportionnée » lors des manifestations.
Gaëlle Guillou, 26 ans et analyste dans le secteur de l’écologie, a commencé son parcours de militance par l’organisation de la Primaire populaire, puis a participé à des actions de désobéissance civile avec le collectif écologiste Dernière Rénovation. « Je me sentais dans l’impasse devant l’inefficience de l’action citoyenne, et ensuite avec les actions de blocage de routes, où j’ai fini par me demander à quoi cela servait, de se confronter à tant de violence, d’être insultée par les automobilistes, de se faire déloger brutalement par les forces de l’ordre. J’étais dans un moment d’abattement, témoigne l’activiste, qui a rejoint le collectif Tendresse Rrradicale. La tendresse, qui tranchait avec tout ça, m’a alors semblé une réponse politique intéressante. »
Le jeune groupe intervient en manifestation pour distribuer des boissons chaudes ou des collations, prétexte pour engager une discussion sur la santé émotionnelle et physique. Avec le slogan « Sous les plaids, les pancartes », il organise aussi des événements où les militants peuvent, après avoir manifesté, se reposer, participer à des relaxations, faire des activités ludiques. « On invite à sortir de cette conception du militantisme comme un acte de performance constante, où il faut s’oublier pour prouver qu’on est le ou la meilleure militante, quitte à s’abîmer », explique Jude.
Dans son livre Politiser le bien-être (Binge Audio, 2023), Camille Teste, activiste féministe de 31 ans et professeure de yoga, plaide pour plus de pratiques de self care collectives dans les organisations militantes. « Notre combat va être long, et ce n’est pas en s’épuisant en deux ans qu’on sera efficace, ni qu’on donnera envie, juge-t-elle. C’est un marathon qu’on doit courir : pour s’y préparer, il faut organiser à l’échelle communautaire des endroits où reprendre son souffle, de vulnérabilité et de ralentissement. »
« Rendre la révolution désirable »
Aussi parce qu’à ses yeux il s’agit de changer les imaginaires portés par les luttes. « Le projet politique de gauche et la façon de l’amener sonnent souvent, comme le dit bien le philosophe Michaël Fœssel, avec tristesse, dureté et grisaille, ou sont sciemment associés par nos adversaires à des images épouvantails, comme celle d’un retour au temps des amish, déplore-t-elle. Je crois qu’on a un rôle politique à rendre la révolution désirable. »
De jeunes groupes militants naissent justement avec la volonté de se positionner sur le front de la « bataille culturelle », comme le dit le collectif Le Bruit qui court. Composé d’une cinquantaine d’artistes entre 20 et 35 ans, engagés pour des enjeux écologistes et de justice sociale, le groupe opte pour des actions de « résistance créative ».
En avril 2023, le collectif monte un canular de grande échelle, faisant croire que TotalEnergies entame la construction d’un pipeline à travers la France. Envoi de lettres d’expropriation, création d’un faux site Web et d’un standard téléphonique, très vite assailli d’appels outrés… La farce visait à alerter sur un projet d’oléoduc géant en Afrique de l’Est. « L’humour fait partie d’une nouvelle panoplie de stratégies qu’on veut mobiliser », explique son porte-parole, Ulysse Vassas, 26 ans.
Nouvelles narrations
« Certaines personnes sont touchées par les chiffres, d’autres par les sens et l’émotion », estime Jade Verda, 25 ans, cofondatrice du collectif écologiste de danseuses et danseurs Minuit 12. Celui-ci monte des chorégraphies dans des espaces culturels et sur des lieux d’action, s’inspirant de mouvements observés dans la nature.
« On s’inscrit dans une tradition ancienne de danse politique », souligne Jade Verda, qui cite la « puissance » de la danse et du chant dans les luttes en Amérique latine, avec l’exemple notamment du collectif féministe Las Tesis, au Chili. « Ou encore de ces Iraniennes qui se sont mises à danser dans les révoltes, au sein d’un pays où la danse est un choix politique dangereux. » L’objectif est de « marquer » par des images fortes. « On ne lutte pas seulement contre, mais pour un autre horizon, mouvementé et joyeux », raconte-t-elle.
Proposer de nouvelles narrations, y compris à travers la fiction, est au cœur du travail de la jeune poétesse et afroféministe Kiyémis – « contre l’idée du “there is no alternative” [« Il n’y a pas d’alternative », slogan de la première ministre britannique conservatrice, Margaret Thatcher], on gagne à montrer qu’il y a bel et bien des possibles à envisager », dit-elle. Avec son émission « Rends la joie » sur Mediapart, elle fait partie de ces militants qui repolitisent le concept de « joie ». « La colère que je ressentais, quoique légitime, avait fini par devenir inhibante, immobilisante, raconte Kiyémis. La joie permettait de me remettre en marche. »
Ces démarches ne sont cependant pas toujours prises au sérieux. « On nous a reproché, y compris dans nos rangs, de “dévoyer” la lutte avec nos danses, se souvient Mathilde Caillard. Ces modes d’action sont perçus comme futiles, et même naïfs. » Mais, pour elle, « c’est une méconnaissance de l’histoire des mouvements sociaux : l’art, la joie, la danse ont toujours fait partie des luttes d’émancipation, y compris celles qui ont obtenu des victoires concrètes, comme au temps du Front populaire ».
Comme le souligne Juliette Rousseau, traductrice de l’ouvrage de Carla Bergman et Nick Montgomery Joie militante (Editions du commun, 2021), qui a fait grand bruit dans les milieux de gauche, et autrice de Lutter ensemble (Cambourakis, 2018), « cette idée que le militantisme serait fait de réunions et d’actions bien sérieuses est récente ». « Quand je regarde en arrière, je suis effarée de voir tout ce qu’on a perdu du combat à gauche », regrette-t-elle.
« On ne dit pas qu’on va faire la révolution ou renverser des gouvernements uniquement par la danse. Mais on utilise tous les outils possibles », défend Jade Verda. D’autant que les images de militants dansant ont effectivement contribué à amener des personnes éloignées de la chose politique à se joindre aux manifestations, lors du mouvement contre la réforme des retraites. Pour Mathilde Caillard, « cela permet d’agrandir nos cercles, alors c’est en soi éminemment politique ».
Alice Raybaud à suivre sur Le Monde
Prévisualiser la vidéo YouTube Martin Dust : « Le but ultime de la lutte, c’est la joie »