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Edgar Morin est le grand témoin de le centième numéro d’Imagine de 2013. L’entretien qu’il nous a accordé a été réalisé sur la base d’idées clés exprimées dans son livre La voie (1). Un ouvrage sous-titré :  Pour l’avenir de l’humanité.

« La prise de conscience de la situation périlleuse actuelle existe – notamment dans votre magazine Imagine par exemple – mais de manière trop dispersée. Nous ne sommes pas assez reliés les uns aux autres. C’est pourquoi je répète : reliance, reliance, reliance ! »

L’improbable peut arriver

Résistant au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale – un épisode de sa vie qui l’a fortement marqué –, infatigable chercheur et sonneur d’alerte au gré d’un immense itinéraire de penseur et d’écrivain, le sociologue-philosophe Edgar Morin (93 ans) est une vraie figure morale et intellectuelle de notre époque. Tout être humain est habité par un dialogue entre un « logiciel égocentrique » et un « logiciel communautaire/altruiste », comme vous l’expliquez si joliment. Comment se fait-il qu’aujourd’hui, dans notre société occidentale, le logiciel égocentrique ait pris le dessus ? L’histoire de notre société coïncide avec un progrès de l’individualisme. Ce qui comporte des aspects extrêmement positifs, puisque cela permet d’échapper aux diktats de la famille ou des parents pour se marier et choisir un métier notamment. Mais le revers de la médaille est que cette évolution a développé la partie égocentrique et égoïste de notre personne. Cette progression de l’individualisme s’est faite en même temps que la régression des multiples solidarités existantes. A commencer par celle de la grande famille. Avec trois générations qui vivaient souvent sous le même toit, par exemple. Ce qui n’empêchait certes pas les conflits mais constituait un tissu de solidarité. Et puis il y avait des solidarités de village, qui se sont désintégrées avec la décadence des campagnes. Il y avait aussi les grandes solidarités professionnelles qui se manifestaient notamment dans l’action syndicale. Elles se sont effilochées avec les différences de statut et d’origine ethnique. Et puis nous avons vu aussi un progrès de l’anonymisation. Autrefois, quand deux personnes se rencontraient dans une rue de village ou dans une cour d’immeuble, elles se reconnaissaient et se saluaient. Cette pra-tique – apparemment superficielle – est en fait profonde. J’ai vécu dans le Paris d’avant-guerre, quand j’étais adolescent, où les gens se parlaient dans le métro. J’ai vécu plus tard dans un grand immeuble de la place d’Italie où les gens ne se saluaient même pas dans l’ascenseur. L’anonymat progresse à peu près partout. Les machines automatiques remplacent les contacts humains. Les pressions pour gagner en productivité et en compétitivité pèsent sur les gens et les renferment sur eux-mêmes. L’anonymat, l’absence de reliance, le déclin des solidarités : tout ceci favorise l’égocentrisme. Mais notre logiciel du « nous » n’est pas mort. Heureusement il fonctionne dans les couples pendant la période de l’amour, même si celle-ci est fragile. Il existe chez les amis, chez les bandes de copains qui se réunissent. Il y a donc une sorte de résistance dans la société civile. Mais ce sont des microrésistances, qui sont le fait de petits groupes, qui ne durent parfois que le temps des vacances ou d’un concert…Ces pulsions de solidarité se réveillent en certaines occasions, comme lors du tsunami en Asie ou du tremblement de terre en Haïti. Elles ne demandent qu’à s’épanouir. A l’échelle de la planète, on observe une extraordinaire accélération du pillage des ressources et de la destruction des écosystèmes. Comment faire comprendre les conséquences de cette prédation – sans aucune commune mesure avec tout ce qui s’est passé dans la formidable histoire de l’Homme sur la Terre – qui affecte tous les êtres vivants et tous les écosystèmes, et qui nous laisse comme hébétés ? La prise de conscience écologique est née à la fin des années 60, début des années 70. Elle n’a pu progresser avec lenteur qu’à travers des catastrophes comme celles de Three Mile Island (2) ou de Tchernobyl et, aujourd’hui, l’alerte à propos du changement climatique. Mais comme on n’en voit que les débuts, tel que le recul de la banquise, et qu’il ne semble pas y avoir de conséquences immédiates clairement visibles, on n’en a pas assez conscience. Il faut préciser que les partis politiques n’aident pas à cette prise de conscience, sauf les écologistes… mais en France ils se bouffent le nez entre eux. « Il faut que nous nous rendions compte qu’en détruisant la Terre, nous nous détruisons nous-mêmes. »La difficulté de la situation est donc tout d’abord liée à la disjonction totale que nous avons opérée, dans le monde occidental, entre l’homme et la nature. Cela commence avec la Bible où Dieu a fait l’homme à son image, c’est-à-dire séparé de tous les autres animaux. Cela continue avec saint Paul, qui promet la résurrection aux humains, tandis que les animaux vont sombrer dans le néant. Au début de l’ère moderne, Descartes poursuit sur cette lancée en affirmant que les animaux ne sont que de pures machines et que la subjectivité n’existe que dans l’homme. La séparation entre l’homme et la nature, et le développement de sciences consacrées à une seule discipline, qui sont incapables de voir l’unité écosystémique et biosphérique de la nature, ont ralenti énormément la prise de conscience écologique. Il faut que nous nous rendions compte qu’en manipulant la nature, nous nous manipulons nous-mêmes. Qu’en la dégradant, nous nous dégradons nous-mêmes. Et qu’en la détruisant, nous nous détruisons nous-mêmes. Cela doit donc nous amener à prendre conscience que nous devons changer nos modes de production, de consommation et même d’existence. Ce qui constitue une énorme difficulté, car nous nous heurtons là aux intérêts des Etats nationaux qui, lors de grandes conférences comme Rio +20 par exemple, doivent s’entendre pour se répartir les sacrifices à accomplir. En matière de lutte contre le réchauffement climatique notamment. Pour résoudre ces problèmes, nous sommes donc amenés à changer à la fois notre pensée et nos modes de vie. Et pourtant, comme vous le dites, tout s’accélère… mais en même temps les gens vivent dans un sentiment de « présent immobile ». Ils sont incapables de sortir du quotidien, parce que l’avenir est bouché, incertain, angoissant. Et en effet on ne peut rien prédire, sinon ces probabilités désastreuses qui nous attendent. On ne pense pas assez au futur et aux générations futures. Et ceci de deux façons : en se demandant d’une part quel monde nous allons laisser à notre jeunesse et, d’autre part, quelle jeunesse nous allons laisser à notre monde. Ce qui pose la question de notre système d’éducation, qui nous empêche de voir les problèmes fondamentaux et globaux. Tout est compartimenté, dispersé entre disciplines séparées, aux mains d’experts spécialistes qui ne voient absolument pas les choses dans leur globalité. Cette carence dans notre système éducatif nous rend aveugles et stupides face aux événements. Enfin il y a les énormes pressions exercées par les lobbies qui veillent à leurs intérêts immédiats, au profit, et qui empêchent d’avancer vers des solutions. C’est le cas pour les pesticides qui tuent les abeilles, ou de l’agriculture industrialisée qui tue la vie des sols et les oiseaux. Et qui, de plus, produit des denrées alimentaires standardisées médiocres de goût et néfastes pour notre santé. Ou de l’élevage industriel, qui continue à être favorisé par des subventions, au lieu d’aider l’élevage bio ou fermier. Que de scandales ! Il faut donc contrôler cet appétit effréné de profit et ce pouvoir financier aveugle. Nous sommes dans un univers de somnambulisme généralisé, dites-vous. Vous comparez cette période à celle qui caractérisait le monde au moment de la montée du nazisme en Allemagne, époque que vous avez bien connue…  J’ai effectivement bien connu ce somnambulisme d’avant-guerre. C’était à la suite de la crise de 1929-30, avec la montée au pouvoir d’Hitler, la guerre d’Espagne… On a très peu écouté et aidé ceux qui voyaient dans quelle direction on allait. Cette crise économique des années 30 a été résolue par les 200 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale. Et si on continue comme maintenant, la crise d’aujourd’hui se résoudra par des désastres épouvantables. Comment réveiller ces somnambules ? On ne peut pas le faire d’un coup de baguette magique. Mais je ne me laisse pas décourager. Il faut continuer à regarder la situation en face pour qu’il y ait un sursaut. Mon dernier espoir se trouve dans la formule du poète allemand Friedrich Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » Je pense que lorsque les gens verront l’urgence et la gravité du danger, ils réagiront. La prise de conscience de la situation périlleuse actuelle existe donc – notamment dans quelques publications, comme votre magazine Imagine –, mais de manière dispersée. Nous ne sommes pas assez reliés les uns aux autres. C’est pourquoi je répète : « Reliance, reliance, reliance !

La Terre patrie

La prise de conscience de cette communauté de destin terrestre doit devenir l’événement clé du 21e siècle, écrivez-vous. Quels sont à vos yeux les signes qui montrent que cette prise de conscience progresse ? Plus cette prise de conscience progresse çà et là, plus la pensée technocratique, la croyance dans la magie de la croissance et de la compétitivité, progresse elle aussi. Nous progressons mais nous sommes toujours dispersés. Nous devons travailler à nous relier. Et faire connaître nos multiples initiatives qui contribuent à construire un autre monde. D’où pourrait émerger cette force historique qui agirait en tenant compte de l’échelle réelle des problèmes ? D’un peu partout. Vous savez, les débuts d’un mouvement sont toujours déviants. Ce fut le cas pour les religions par exemple. Aussi bien Bouddha que Jésus ou le prophète Mahomet étaient des déviants dans leur contexte historique et religieux. C’est vrai aussi pour la science moderne, pour le socialisme, pour l’écologie, comme pour les idées que je défends… Mais l’histoire nous montre que si ces déviances réussissent à ne pas être écrabouillées, si elles parviennent à créer des réseaux formant de petites rivières qui, en s’unissant, vont engendrer un grand courant… c’est ça l’espoir. Mais comment y arriver ? Il n’y a pas de recette magique. Il faut faire du prosélytisme. Que faisait l’apôtre Paul pour le christianisme ? Des épîtres aux Corinthiens, aux Esséniens, aux Romains… et à Tartempion. Il prêchait ! Eh bien, qu’est-ce que l’on peut faire d’autre ? On essaie de prêcher pour éveiller les consciences. Et la catalyse se fera ou elle ne se fera pas. Moi j’espère qu’elle se fera, parce que je sens que je participe physiquement à l’aventure humaine. Il faut arriver à cette conscience de la Terre patrie. Toute la planète est en chacun de nous, à chaque instant de notre vie, et nous l’ignorons. Vous avez vécu une vie extraordinairement remplie, faite d’engagements multiples, dans la Résistance, comme électron libre dans les sphères intellectuelles, citoyennes et politiques. Si vous aviez 20 ans aujourd’hui, vers où iraient vos engagements ? Ils seraient exactement ceux que j’ai maintenant, à 93 ans, mais avec des forces un peu plus grandes (rires).Quels domaines faudrait-il réformer de manière prioritaire ? Tout est à réformer en même temps : l’agriculture, l’alimentation, la consommation, la justice, l’éducation, etc. Et parallèlement, il faut se réformer soi-même, réformer sa vie, ce qui nécessite une nouvelle conscience. De telles réformes se font de manière très dispersée en ce moment et il faut espérer qu’elles entreront en conjonction. La première chose, dès que l’on est une personne, est d’essayer de réformer sa propre façon de connaître et de penser. Je crois que toutes les jeunesses qui ne sont pas encore domestiquées par la vie, notamment le type de vie professionnelle que nous connaissons, ressentent en profondeur de grandes aspirations à plus d’épanouissement individuel, plus de communauté, plus de poésie. La jeunesse est capable de porter ces aspirations. Nous ressentons cela notamment dans les mouvements magnifiques récents comme Occupy Wall Street ou les printemps arabes. Mais nous voyons qu’il ne suffit pas d’avoir des aspirations, il faut une pensée qui les guide. Il faut se nourrir d’une pensée. Et cela manque aujourd’hui.

Vivre poétiquement

Vous défendez cette très belle idée d’essayer autant que possible de « vivre poétiquement ». Pouvez-vous expliquer en quoi, finalement, bien plus que le pouvoir, les honneurs ou l’argent, ce que vous appelez la « poésie » fait une bonne partie du bonheur dans la vie ?Toute vie humaine est polarisée entre d’un côté l’aspect prosaïque, constitué d’obligations, de servitudes, de choses que l’on fait par contrainte et rarement avec joie, et de l’autre côté la poésie, qui est l’épanouissement de soi dans la communauté, dans l’amitié, dans le jeu, dans l’amour, dans la fête… Vraiment, nous avons besoin de vivre poétiquement, car la prose peut nous envahir de tous les côtés. Dans le fond, c’est cela finalement le sens de la vie : la communion, la communauté, la fraternité. Nous sommes perdus sur cette petite planète. Nous ne savons pas pourquoi nous naissons et nous mourons. Et qu’est-ce qui nous rend la vie belle ? C’est fraterniser, c’est aimer. « Attends-toi à l’inattendu »: peut-on dire que ce sont là les mots qui résument le mieux la pensée de ce « sonneur d’alerte au long cours » qu’est Edgar Morin? C’est là une de mes maximes. L’autre, c’est : « Ce qui ne se régénère pas dégénère. » La démocratie non régénérée dégénère. Si sans arrêt nos cellules séniles ne mouraient pas pour être remplacées par des cellules nouvelles, nous mourrions. En réponse à la mort, la vie est un processus de régénération permanent. L’amour lui non plus n’est pas une chose statique, il doit sans cesse se renouveler, sinon il décline. Quant à la deuxième maxime, « Attends-toi à l’inattendu »,je m’explique : si l’on vit bêtement dans le présent comme s’il était éternel, alors on est toujours ahuri de ce qui arrive. Que ce soit l’attaque des deux tours à New York ou des événements plus récents, comme en Syrie. A ces deux maximes, j’ajouterai que le « je » (la personne) et le « nous » (la communauté) doivent vivre ensemble. Le « je » ne doit pas être contre le « nous » et le « nous » ne doit pas être contre le « je ».En parlant de notre société contemporaine, vous dites que « quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre, ou bien se révèle capable de susciter un méta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose ». Et vous ajoutez : « Le probable est la désintégration. L’improbable, mais possible, est la métamorphose. »A quel point pensez-vous pouvoir être réellement compris, dans le cœur des gens, quand vous énoncez une telle analyse choc en parlant de désintégration ?Je vois les aspects positifs et négatifs de ce phénomène ambigu qu’est la mondialisation et je constate que le processus que nous suivons tend à la catastrophe par la multiplication des armes nucléaires, par la dégradation continue de la biosphère, par la multiplication des fanatismes ethniques et religieux, par la domination implacable du capital financier qui fait trembler les Etats et les gouvernements, par la science qui continue à produire des dangers en même temps que des bienfaits, par la technique qui nous asservit au profit de la rentabilité… Bref, je vois que tout ceci – que j’appelle le probable – est négatif. Mais je sais que l’improbable parfois bénéfique est déjà arrivé dans l’histoire. Je donne l’exemple de la petite bourgade d’Athènes qui, par deux fois, a résisté au gigantesque empire perse. Et, grâce à cette résistance, la philosophie et la démocratie sont nées. Je cite encore l’exemple du 5 décembre 1941, quand l’Allemagne nazie a connu sa première défaite en même temps que l’Amérique entrait en guerre avec l’attaque de Pearl Harbour. Ceci, alors que le probable était la domination très durable du nazisme sur l’Europe. Donc, je pense que l’improbable peut arriver et je travaille pour que cet improbable advienne. C’est pourquoi je garde toujours l’espoir de l’avènement d’un monde meilleur. Un monde meilleur est possible, bien qu’improbable. Mais que plus on y travaille, plus on rend son avènement possible.

Propos recueillis par André Ruwet

  • Librairie Arthème Fayard / Pluriel, 2012, 514 p.(2) En Pennsylvanie (Etats-Unis), le 28 mars 1979, où l’on est passé à côté d’une catastrophe nucléaire majeure, le cœur du réacteur n° 2 ayant fondu à 45 %

Edgar Morin chanteur : à 93 ans, le sociologue-philosophe franc-tireur garde une extraordinaire lucidité, mâtinée de joie de vivre et d’un grand désir de fraternité.

Résistant armé, chercheur et infatigable sonneur d’alerte

Tournai, samedi 31 août, vers midi. « Et on ne vous raconte pas ce qui s’est passé cette nuit, vers les 3 heures… »: c’est le présentateur des Inattendues (1), le festival qui marie musique et philosophie et qui se déroule poursuit : « Edgar Morin chantait dans les rues ! » A 93 ans, le sociologue et philosophe français a conservé une part étonnante d’adolescence en lui, une propension à franchir les limites pour bousculer l’ordre établi et puis, par-dessus tout, ce désir de fraternité qui lui donne un charisme incroyable. Le public qui l’applaudissait debout, alors qu’après sa conférence il entonnait trois chansons a cappella, était sous le charme. Quand il se raconte, Edgar Nahoum (enfant d’origine juive séfarade, descendant d’un père athée commerçant de Salonique), dit Edgar Morin (nom qu’il prit dans le maquis), parle du décès de sa mère quand il avait dix ans. Du peu de bagage intellectuel que lui a donné sa famille. De la fraternité qui unissait les jeunes gens de la Résistance. Et puis de sa passion d’apprendre : l’histoire, la géographie, la sociologie, l’économie, la philosophie… Chercheur au FNRS, il a publié une œuvre nourrie des savoirs glanés dans de nombreuses disciplines et « érotisée »par sa curiosité de journaliste-écrivain. Des dizaines d’ouvrages sont aujourd’hui classés de la manière suivante sur Wikipédia : La pensée complexe, La méthode, La conscience planétaire et la politique de civilisation, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur et Penser la crise: l’abîme ou la métamorphose (2).

(1) www.lesinattendues.be

(2) fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin.

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