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Fragile démocratie

Tous les week-ends de l’été, l’équipe éditoriale du Devoir vous propose une réflexion sur les enjeux de société qui façonneront notre monde dans les prochaines années. Des défis individuels et collectifs nous interpelleront sans cesse sur ces questions, que nous aborderons selon l’angle des solutions dans la mesure du possible. Aujourd’hui : les déficits démocratiques.

Il y a une triste ironie dans le fait de plaider dans cette colonne pour une protection accrue de notre démocratie au moment précis où les médias, y compris le nôtre, se voient oblitérés par Meta, qui en ferme l’accès aux citoyens. Au cours de la dernière semaine, le blocage de contenus de nouvelles sur les plateformes Facebook et Instagram pour les utilisateurs canadiens s’est accéléré, et ce, en réponse à la Loi sur les nouvelles en ligne adoptée par Ottawa. Le retrait graduel de tout type de contenu d’information de ces réseaux sociaux efface un accès direct au journalisme de qualité, celui qui renseigne et éclaire la population sur les débats ayant cours dans nos sociétés. C’est une invisibilité qui fait mal.

Oui, le phénomène contribue de manière insidieuse à l’érosion d’un droit fondamental dans une démocratie digne de ce nom : celui de l’accès à une information juste, rigoureuse et de qualité. Il n’y a pas à chercher très loin pour comprendre quel type de ravages la désinformation peut causer, en mettant à mal l’équilibre démocratique de sociétés se targuant de détenir le plus robuste. En raison de la malveillance et des pratiques mensongères éhontées de Donald Trump, ex-président et candidat à la présidentielle de 2024, les États-Unis ont subi rien de moins qu’une insurrection au Capitole en janvier 2021. Il a été démontré que cette attaque à la démocratie fut alimentée par un flux de fausses informations nourri par le président déchu lui-même, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être pointé du doigt.

Aux côtés d’une information de qualité trône aussi la transparence, un indice de plus d’une démocratie en santé. Le Canada et le Québec disposent de législations encadrant les modes de divulgation des informations demandées par les citoyens — les journalistes y recourent aussi dans le cadre de leur travail, mais ils se heurtent de plus en plus à des obstacles, ce qui concourt à une opacité inquiétante. Dans son dernier rapport, diffusé en juin, la commissaire à l’information du Canada, Caroline Maynard, affirmait constater « un déclin constant du système d’accès à l’information à un point tel qu’il n’atteint plus son but ». Du même souffle, elle s’attristait de la fermeture rigide du gouvernement de Justin Trudeau à une modernisation de la Loi sur l’accès à l’information, dont la désuétude met à mal sa mission.

Au Québec, les récriminations ont le même son. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec a réitéré au printemps sa demande de refonte de la loi provinciale sur l’accès à l’information, dont la liste d’exceptions contrevient à l’essence même de la loi. En démocratie, un bon indice de transparence permet de juger du processus de prise de décision politique. Sans accès convenable, la santé démocratique chancelle.

Tous ces accrocs, petits et grands, finissent par miner une des composantes essentielles d’une démocratie saine : celle de la confiance de la population dans les gouvernements et les institutions publiques. La pandémie de COVID-19 a servi d’exutoire à des citoyens se jugeant mal servis par les décideurs. Cela a donné lieu à de formidables terreaux de désinformation, et sous la clameur populiste de certains acteurs politiques — Éric Duhaime, Maxime Bernier, Pierre Poilievre —, le Canada a même eu droit à un embarrassant Convoi de la liberté culminant à Ottawa, qui fut paralysée pendant plusieurs jours. C’est sans compter tout le dossier de l’ingérence étrangère — qui pourrait enfin bientôt aboutir à une commission d’enquête publique, revendiquée haut et fort —, qui a fait perdre au gouvernement Trudeau de précieux points dans son bilan transparence.

Il y a des signaux à surveiller pour valider l’état de robustesse d’une démocratie. Lorsque la confiance de la population s’érode, on verra poindre des sursauts de polarisation dans les débats, ou des courants de désinformation gangrenant les échanges au point d’en masquer la véracité. Les relents populistes apportés par certains acteurs politiques aux visées conservatrices sont à surveiller. Mais il faut aussi s’attarder à la montée des inégalités et porter une attention particulière, paradoxalement, au silence laissé par certains groupes de la société civile dont la voix est absente.

Aux gouvernements de ne pas nourrir les divisions et de savoir intervenir avec la hauteur de ceux et celles qui gouvernent lorsque les esprits s’échauffent. Aux décideurs et aux institutions d’agir en toute transparence et de protéger l’accès à l’information en temps utile. Aux citoyens enfin d’être attentifs et vigilants lorsque notre démocratie s’étiole, et de revendiquer haut et fort le maintien de ses remparts.

Marie-Andrée Chouinard Marie-Andrée Chouinard à Suivre sur Le devoir.ca

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