MeToo et les corbeaux
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Les révolutions sont ainsi. Elles ne savent pas rompre avec des siècles d’excès sans plonger dans un autre. Après tant de silence et d’impunité, à peine avons-nous eu le temps de profiter de la libération de la parole puis de l’écoute, que nous luttons pour ne pas sombrer dans l’ivresse de la délation puis de l’annulation sur simple rumeur.
Jadis, un festival de cinéma était un endroit où l’on venait présenter des œuvres. Sur le tapis rouge montaient côte à côte des abuseurs et des abusés, et la critique se déchirait pour jauger les œuvres créées ensemble. L’époque avait tort de séparer l’homme de l’artiste, mais elle avait raison de protéger l’œuvre de l’homme. Aujourd’hui, nous sommes tombés dans l’excès inverse. La moindre accusation – même non jugée – peut valoir d’être isolé sur un tournage, la mise à l’ombre aux César, et à un film de mourir avant de naître. Au risque de jeter à la poubelle le travail de 120 personnes qui n’ont rien fait et ne sont accusées de rien. En plus de redouter cette malédiction, cette nouvelle édition du Festival de Cannes a dû affronter la rumeur d’une « liste ». Elle tourne dans le Tout-Paris depuis des mois, empêchant des acteurs de travailler, leurs agents de signer des contrats, de futurs films de se monter. Et si le sélectionneur de Cannes, Thierry Frémaux, n’avait pas le cuir épais et une boussole, si sa présidente, Iris Knobloch, ne partageait pas l’intelligence de n’énoncer aucune règle définitive en dehors du « cas par cas », bien des films ne monteraient pas les marches cette année.
La faute à qui ? Aux corbeaux, qu’il faut séparer des victimes. Judith Godrèche, dont le court-métrage Moi aussi est sélectionné à Cannes, l’écrit très justement sur son compte Instagram : « Non je ne fais pas de liste […] J’ai entendu ces rumeurs mais les propager n’a rien avoir avec mon engagement ». Elle y voit une « forme de panique » mais aussi « une manière de faire passer les victimes pour des corbeaux ». Et de fait, il faut les distinguer.
La victime dénonce ce qu’elle a vécu, pour tenter de se réparer et d’alerter, en vue de prévenir d’autres abus. Une accusation qui ne devrait nommer que si elle est prête à porter plainte, à endurer une enquête judiciaire et la violence du contradictoire, sans lequel il n’existe plus ni droit à la défense, ni justice. Le corbeau, lui, balance des noms pour des actes qu’il n’a pas vécus, parfois sur la base d’une simple rumeur ou de témoignages tronqués, en brisant des réputations et des vies, en se prenant pour un procureur, alors qu’il n’est qu’un délateur. Sept ans après MeToo, la presse doit rester à l’écoute des plaignantes, mais aussi prendre ses responsabilités. Un nom n’a pas à être sali pour des accusations qui mélangent tout : une agression ou du harcèlement avec une proposition déplacée. Aux journalistes d’y veiller et de se surveiller. À force de prendre goût au scandale MeToo et à l’audience qu’il rapporte, on peut vite muter en corbeau.
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Festival de Cannes : « La sale rumeur accusant dix acteurs de violences sexuelles dit beaucoup du poison distillé et ce qu’il produit »
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Michel Guerrin
Face au mouvement #metoo et aux enquêtes mettant en cause des figures du cinéma français, le Festival cherche à faire jouer ensemble la parole des femmes et la présomption d’innocence des hommes, relève, dans sa chronique, Michel Guerrin
La course à la Palme d’or est lancée et la fin du monde n’a pas eu lieu, un tremblement de terre n’a pas détruit le palais cannois, un tsunami n’a pas englouti les festivaliers. On dit cela car, la veille de Cannes, un obscur compte X a jeté en pâture sur la Toile dix hommes célèbres du cinéma français, leur promettant le bûcher en raison de leurs violences sexuelles.
Ce qui compte, ce n’est pas cette liste bidon, attribuée, dans un premier temps et de façon aussi bidon, à Mediapart, qui a dû démentir, mais ce qu’elle dit du poison distillé et ce qu’il a produit. Déjà une moisson folle de médias, y compris à l’étranger, a évoqué la rumeur avec plus ou moins d’ambiguïté. La palme est attribuée à Cyril Hanouna, qui, le 6 mai, dans « Touche pas à mon poste ! », sur la chaîne C 8, a lancé que « pratiquement tout le cinéma français est touché », avant de laisser la parole au chroniqueur Gilles Verdez : « Si cette liste de dix noms sort (…), c’est la fin du cinéma français, la fin du Festival de Cannes. » Cyril Hanouna conclut : « Après, on ne sait pas de quoi il retourne. » Evidemment.
Un milieu du cinéma pourtant prompt à s’indigner n’a pas réagi à cette scène hallucinante. Il est vrai que Cyril Hanouna est le protégé de Vincent Bolloré, patron de Canal+, une chaîne qui finance en grande partie le cinéma en France.
Ce qui a eu lieu, selon Le Parisien du 11 mai et La Tribune Dimanche du 12 mai, ce sont des réunions à Cannes ou ailleurs, pilotées par des agences de communication spécialisées dans la gestion de crise. Faut-il que la fébrilité gagne les esprits pour qu’une rumeur epsilonesque, sans un début de preuve, puisse à ce point remuer les cerveaux.
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Impressionnant tir groupé
La rumeur ne dissone pas avec une petite musique récurrente sur des sites d’extrême droite visant à accuser le cinéma français d’être biberonné à l’argent public et de créer des films gauchistes. Elle ne profite en rien au mouvement #metoo, qui se trouve assimilé à des coupeurs de têtes. Elle brouille la question des violences sexuelles dans le cinéma, un dossier que plusieurs journaux (Elle, Télérama, Libération) viennent d’alourdir à travers des enquêtes et des témoignages mettant en cause des personnalités.
Le Monde n’a pas été en reste, publiant, le 15 mai, quatre pages exceptionnelles dans lesquelles cent personnalités, surtout des femmes, tout en demandant une « loi globale » contre les violences sexuelles, posent par groupe devant l’objectif de Sonia Sieff. On peut voir dans ces images un hommage au photographe américain Richard Avedon et à son portrait génial, The Chicago Seven (« les sept de Chicago »), en 1969, des activistes contre la guerre du Vietnam qui ont fait l’objet d’un procès retentissant. De la même façon qu’Avedon traduit visuellement la force du collectif dans un combat politique, #metoo est une réponse collective face aux agressions isolées.
La rumeur sur les réseaux sociaux, les enquêtes dans les médias, les photos et la tribune dans Le Monde, sans oublier la création d’une commission d’enquête parlementaire, forment un impressionnant tir groupé de ce début de mai. Il dit la puissance de Cannes, son statut de plus grand festival au monde, sa caisse de résonance sans égale. Depuis toujours, il marche sur une jambe esthétique et une autre politique, qui se renforcent l’une l’autre et participent de sa légende. Plus il y a de l’actualité et des débats, plus son mythe grandit.
Le Festival de Cannes révèle aussi une fracture qui le dépasse en essayant, tant bien que mal, de faire jouer ensemble la parole des femmes et la présomption d’innocence des hommes. C’est la ligne de Thierry Frémaux, patron des lieux, qui a pu inviter, en 2023, Johnny Depp, perçu par des féministes comme le symbole sur tapis rouge de personnalités qui « abusent, harcèlent, violentent », et qui, le 15 mai, a invité Judith Godrèche, symbole du combat #metoo, à présenter à Cannes son court métrage Moi aussi, à partir de mille témoignages de violences sexuelles qu’elle a reçus.
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Un ancien monde à abattre
Manier l’œcuménisme n’est pas simple tant les positions se radicalisent. David Lisnard, maire de Cannes – tout un symbole –, estime, dans L’Opinion du 12 mai, avec la politiste Chloé Morin, qu’au nom de #metoo, on « terrorise une grande partie du cinéma français », on lynche, on bafoue les principes du droit. Ce duo va jusqu’à comparer les campagnes de presse contre tel acteur aux agissements de la police de la Stasi dans l’Allemagne de l’Est des années 1960.
Le camp d’en face n’est pas en reste, voyant dans la quête de synthèse de Thierry Frémaux la preuve qu’il appartient à l’ancien monde à abattre. Le patron du Festival de Cannes n’arrange pas son cas en brandissant le concept de qualité pour sélectionner les films. Avec pour résultat, dénonce Le Collectif féministe 50/50, que le cru 2024 est constitué de quinze cinéastes hommes contre quatre femmes. Ces dernières ne vont pas plus aimer l’entretien donné à Paris Match par la présidente de Cannes, Iris Knobloch, selon laquelle, si un cinéaste en compétition est mis en cause pour des violences sexuelles, il faudrait tenir compte de son œuvre présentée avant de décider de la retirer ou pas, car « c’est elle la vraie star ».
En ouverture de Cannes fut projeté Le Deuxième acte, de Quentin Dupieux, une comédie déjantée qui, entre autres, se moque des attitudes convenables et vient titiller la question #metoo. Au générique du film, on trouve Vincent Lindon, acteur consensuel et connu pour son engagement à gauche. Il a rappelé, sur France Inter le 13 mai, son adhésion sans faille au combat féministe, mais a appelé à « un peu de nuance et de calme », tout en s’inquiétant du fait qu’« émettre une réserve, c’est être classé dans le camp ennemi ».
Vincent Lindon refuse, par principe, de signer des pétitions, qu’il qualifie de « murmure » où chacun se protège dans le groupe, préférant parler en son nom seul. Quelques réactions, ici ou là, montrent que le temps des louanges unanimes envers lui est terminé.
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Michel Guerrin (Rédacteur en chef au « Monde »)