Les lettres d’Olga et de Sasha : « Même dans les villes les plus bombardées, les gens continuent avec acharnement à aller au travail, à créer des business, à se cultiver »
Depuis le début de l’invasion russe, Olga et Sasha Kurovska, deux sœurs trentenaires ukrainiennes, dont l’une vit à Paris et l’autre à Kiev, donnent régulièrement de leurs nouvelles dans « M Le magazine du Monde ». Elles y livrent, sous forme de lettres, le récit intime de leurs vies bouleversées par la guerre.
Paris, le 10 mai 2024
« Chers lecteurs,
Sasha m’envoie des petites photos avec des châtaigniers tout verts, presque fleuris. J’adore cette époque de l’année à Kyiv [Kiev, en ukrainien], elle a une odeur très particulière que je peux sentir rien qu’en fermant les yeux. Avec la Pâque orthodoxe et surtout l’anniversaire de ma sœur, d’habitude, c’est une période où nous avons beaucoup d’occasions pour nous retrouver en famille. Mais, cette année, je ne serai pas à leurs côtés. Je ne peux pas me permettre de partir avec un nourrisson : les attaques des rachistes [contraction de « russes » et de « fascistes »] sont très régulières.
Ces souvenirs me renvoient au temps où je chantais dans un groupe de rock. J’avais un peu plus de 20 ans et, avec une très bonne copine, on passait nos soirées à sortir et à aller à des concerts. Elle s’appelle Sonia. Elle vit toujours à Kyiv et elle a deux enfants. Je l’ai appelée récemment en visio. Elle n’a presque pas changé : toujours avec ses cheveux roux flamboyants ! Mais elle a un nouveau tatouage que je n’avais jamais vu, la lettre « ï », en jaune et bleu, aux couleurs du drapeau ukrainien. Je vous explique : c’est une lettre propre à l’alphabet cyrillique ukrainien, qui le différencie de l’alphabet russe.
Se faire tatouer cette lettre est devenu très courant chez les Ukrainiens. Je lui ai demandé si elle n’avait pas peur qu’un jour, en Europe, les gens voient dans ce tatouage un symbole de nationalisme. Elle m’a rétorqué que toute confusion dans la compréhension du terme « nationalisme » disparaît avec le premier missile qui vole au-dessus de ta tête ! C’est plutôt du vrai patriotisme, de l’amour pour sa patrie.
Autre changement chez ma copine Sonia : la langue qu’elle parle. Elle vient de Soumy, une ville russophone non loin de la frontière avec la russie [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « russe » et à « russie »]. Depuis le 24 février 2022, elle ne parle plus qu’ukrainien et tout ce qu’elle regarde ou écoute est en ukrainien. Elle a dit à ses enfants de 6 et 9 ans qui regardaient les comptes TikTok d’influenceurs russes que, en faisant ça, ils leur permettaient de gagner de l’argent et donc de payer des impôts au gouvernement qui achète les bombes envoyées sur leur père au front.
Ça a très bien marché : son fils a changé pour le TikTok anglophone ! Le mari de Sonia est médecin, il est parti au front il y a un an, où il est lieutenant dans une unité médicale. Comme il avait suivi un entraînement pendant un mois et demi, ils s’attendaient à ce qu’il soit appelé. Son équipe évacue les blessés des troupes d’assaut.
Depuis six mois, il est en poste à Kherson. Cette ville dans le sud du pays est sur le Dnipro, et les russes sont de l’autre côté du fleuve. Il y a peu de temps, un de ses collègues a été tué par un projectile. Il évacuait des blessés sur une barque. Sonia m’a confié que son mari a beaucoup changé. Il y a plein de petits signes. Par exemple, quand il revient, lors des rotations, il dort très mal. Ou il se baisse brusquement dès qu’il y a un bruit fort. Et puis il a un toc : sa jambe tremble en permanence.
Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas quitté le pays avec ses enfants. Elle m’a répondu qu’elle ne l’avait même pas envisagé : pas question d’aller dormir quelque part dans un gymnase transformé en camp de réfugiés. Pourtant, son mari a insisté plusieurs fois. Elle lui a dit qu’elle voulait rester ici, à Kyiv, pour construire une belle et bonne vie, pas aller en chercher une autre ailleurs. Je suis impressionnée par la force de Sonia. Par son optimisme, aussi.
Sa vie n’est pas simple, depuis un an. Elle a son travail dans une entreprise de veille médiatique et elle s’occupe toute seule de ses enfants. Sa grand-mère, son frère et sa sœur vivent toujours dans leur village, à 5 kilomètres de la frontière avec la russie. Ils refusent de partir. Pourquoi ? Ils disent qu’il y a leur potager et les lapins qu’ils ne peuvent pas laisser. Cette raison m’a d’abord semblé ridicule, mais j’ai finalement compris que c’était juste un prétexte. Exactement comme pour mes proches : leur vie est en Ukraine, ils ne veulent pas et ne peuvent pas la laisser ».
Olga
Kyiv, le 10 mai 2024
« Chers lecteurs,
Il y a une dizaine de jours, j’animais un atelier de conversation en français dans l’école de langue où je travaille. Cette école a été créée par une amie pendant la guerre. Comme d’habitude, pour commencer, j’ai demandé à mes étudiants comment ils allaient. Tout le monde était de bonne humeur et plein de projets. Une élève voulait partir plus tôt pour arriver à l’heure à son cours de danse latine, une autre prévoyait d’aller au théâtre assister à la première, très attendue, de Marie Stuart, par le jeune metteur en scène Ivan Uryvskyi. Ses spectacles sont réputés dans tout Kyiv. Une étudiante a aussi raconté qu’elle revenait d’une toute nouvelle librairie ouverte à Zoloti Vorota, le centre historique. Avant notre club de conversation, elle a pris l’habitude d’y commander un cappuccino avec un petit pain au pavot – une spécialité ukrainienne.
Tout à coup, la sirène a retenti. On a tous regardé nos téléphones pour voir de quel type d’alerte il s’agissait : le décollage d’avions Mig ? L’envoi de missiles balistiques ? De drones ? Cette dernière possibilité étant peu probable, car notre ennemi le pratique plutôt la nuit. En fait, c’était un Mig. On était soulagés, car, en journée, en général, ils ne font que des vols sans attaquer. Ils survolent le pays pour nous faire peur. On a continué notre conversation.
Voilà les deux réalités de nos vies qui se juxtaposent et s’entrecroisent à chaque instant. Pendant que nos villes sont attaquées constamment et que des civils meurent chaque jour dans les attaques russes, pendant que la ligne de front continue à être un enfer pour les combattants et par contrecoup pour leurs familles et leurs proches, la vie s’épanouit. Même dans les villes les plus bombardées, les gens continuent avec acharnement à aller au travail, à créer des business, à se cultiver.
Une des étudiantes à qui je donne des cours en ligne habite à Kharkiv, près de la russie, une ville bombardée depuis des mois et vers laquelle les russes ont déclenché une offensive terrestre le 10 mai. Elle est aussi prof d’anglais là-bas et, depuis quelques mois, elle organise un club de conversation en anglais. Elle a une vingtaine de participants ! Elle m’a raconté avec fierté qu’en cas d’attaque, ils se cachaient au sous-sol d’un petit café pour continuer l’atelier.
L’autre jour, avec mon amoureux, Dima, on est allés voir un ballet contemporain au Théâtre musical, à Podil. On a assisté à une performance sublime du Kyiv Modern Ballet. Deux pièces du chorégraphe Radu Poklitaru étaient présentées : Boléro et La Pluie. La salle était pleine. Dima, qui n’est pas coutumier des salles de spectacle, a vraiment été surpris par la foule. Moi, non. Avec maman, on va très souvent au théâtre et, depuis quelque temps, c’est devenu impossible d’acheter des places sans stress : tout se vend très vite, comme si on se ruait sur des billets de train pour Varsovie.
Il y a en Ukraine un vrai boom théâtral – en plus d’un boom littéraire et d’un baby-boom ! Dans une interview, un de nos acteurs les plus connus, Bohdan Beniuk, a expliqué très clairement que pour lui ce boom culturel était une étape dans le processus de décolonisation de l’Ukraine. Même si ce terme ne me fait jamais plaisir, ce n’est pas facile de réaliser qu’on est « colonisé », cette étape démontre notre volonté collective de comprendre nos racines, de nous définir en tant qu’Ukrainiens. Et d’apporter des réponses à cette question terrible que chacun de nous se pose chaque jour : « Pourquoi les russes veulent-ils effacer la nation ukrainienne ? » On cherche tous notre identité dans notre histoire, notre culture, nos traditions.
A la fin du cours, j’ai demandé à chaque étudiant de continuer la phrase suivante : « Et si on imaginait que les artistes de la Renaissance fusillée avaient survécu… » La Renaissance fusillée, vous savez, c’est toute cette génération d’intellectuels ukrainiens qui, dans les années 1920, réinventait la culture et la politique de notre pays et qui a été terriblement réprimée par les russes.
Je veux partager avec vous la réponse d’une étudiante : « Si on imaginait que les artistes de la Renaissance fusillée avaient survécu, le régime soviétique n’aurait pas existé, ni staline, ni poutine [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « staline » et à « poutine »]. Il n’y aurait pas eu cette guerre. Et, en 2024, l’Ukraine aurait occupé une vraie place sur la scène culturelle européenne avec ses metteurs en scène, ses écrivains, ses poètes, ses peintres et sa culture, qui n’aurait jamais été colonisée. »
Sasha