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Plan de relance de la Commission : une chance historique pour l’Europe ?

Bruxelles a présenté un plan audacieux pour permettre à l’UE de sortir unie et plus forte de la crise liée à la pandémie. Cette chance doit être saisie.

L’Europe, disait Jean Monnet, se forgera à travers les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. Mercredi 27 mai, la Commission européenne a apporté une confirmation spectaculaire à la prédiction de ce père fondateur de l’Union, en proposant un plan de relance audacieux de 750 milliards d’euros afin d’aider les économies du Vieux Continent, dévastées par la pandémie de Covid-19, à se remettre sur pied.

Audacieux, le plan proposé par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, l’est avant tout par sa structure et sa méthode, davantage que par sa taille. Il prévoit, dans les 750 milliards, 500 milliards de subventions accompagnés de 250 milliards de prêts aux Etats membres affectés. Ces subventions, les fameux transferts auxquels les pays les plus riches avaient résisté pendant la crise de l’euro il y a dix ans, sont l’expression d’une authentique solidarité budgétaire au sein de l’Union européenne (UE). Le plan accorde par ailleurs à la Commission la capacité d’emprunter des fonds sur les marchés financiers – et donc de lever de la dette qui sera une dette commune européenne – et de mettre en place des ressources propres. Si ce n’est pas la préfiguration d’un Trésor européen, cela y ressemble fortement.

Il s’agit là de réelles innovations qualitatives, qui, si elles sont approuvées par les Vingt-Sept, feront franchir un saut historique à l’intégration européenne.

Négocier avec les « quatre frugaux »

Ce « si » est important. Des négociations vont maintenant s’engager entre Etats membres, et en particulier avec ceux qui se sont montrés les plus réticents à l’idée d’une mutualisation de la dette et au principe de subventions, auquel ils préfèrent la formule du prêt remboursable. Les « quatre frugaux » en particulier (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark) ont beaucoup été montrés du doigt ces dernières semaines ; ils ne sont cependant pas fermés à la négociation, et le nombre de détails omis dans l’annonce de la Commission laisse la porte ouverte à d’amples marchandages. Il y a fort à parier que ces négociations, dans la bonne tradition bruxelloise, se poursuivront au-delà du prochain sommet européen des 18-19 juin, jusqu’en juillet, lorsque l’Allemagne prendra la présidence tournante de l’UE.

Mais les lignes ont fondamentalement bougé au sein de l’Europe depuis l’irruption de la pandémie meurtrière. Les dirigeants européens ont pris conscience du risque que posait cette crise pour l’existence même de l’UE, dont certains piliers, comme le marché unique et l’espace Schengen, ont été très ébranlés par la violence du choc. La perspective du décrochage brutal des économies du sud, beaucoup plus touchées, par rapport à celles du nord, menaçait de faire exploser la zone euro. L’Allemagne a compris le danger pour elle-même d’un effondrement de ses partenaires du sud. Passé l’effet de sidération, il était donc impératif de se ressaisir rapidement et décisivement.

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron et à Angela Merkel le mérite d’avoir pris l’initiative et réactivé le moteur franco-allemand dans ce moment d’extrême fragilité de l’Europe. En posant clairement les termes du débat, fin mars, le premier a lancé la dynamique de l’action européenne. En opérant un véritable tournant stratégique et en brisant le tabou de la dette commune, en mai, la chancelière a fourni le tremplin qui a permis à la Commission de rebondir avec ce plan ambitieux. Des pas cruciaux viennent d’être franchis. Aux autres pays parmi les Vingt-Sept d’accomplir maintenant le reste du chemin, dans l’intérêt de tous.

En Europe, le filet de sécurité sans précédent du chômage partiel

40 millions d’Européens ont désormais une large partie de leur salaire prise en charge par l’Etat.

Reprise progressive du travail dans une usine de chaussures à Castelnuovo Vomano (Italie), le 4 mai.

Reprise progressive du travail dans une usine de chaussures à Castelnuovo Vomano (Italie), le 4 mai.

La pandémie a mis en place une expérience économique grandeur nature : d’un côté, les Etats-Unis comptent 36 millions de nouveaux chômeurs depuis le début du confinement ; de l’autre, en Europe, au moins 40 millions de personnes sont désormais enregistrées au chômage partiel, une large partie de leur salaire étant pris en charge par l’Etat. Deux visions du traitement social de la crise provoquée par la pandémie : du côté américain, l’acceptation d’un choc violent et immédiat avec l’espoir que la reprise donnera lieu à un rebond dynamique de l’emploi, et du côté européen, la volonté d’amortir le choc au prix de milliards d’euros en prenant le risque de soutenir des emplois qui seront quand même perdus d’ici quelques mois.

Qui a raison ? Pour l’instant, les économistes défendent très majoritairement l’approche européenne, qui doit permettre d’éviter les licenciements de masse et leur cortège catastrophique de conséquences sociales. « Ça fait sens, explique Daniela Ordonnez, économiste à Oxford Economics. Il s’agit d’une crise d’une violence inédite, mais qui doit être de relativement courte durée. Le chômage partiel permet non seulement de conserver l’emploi, mais aussi d’aider à orienter les dépenses des ménages : au moment de la reprise, si les gens ont conservé leur travail, la confiance et le rebond de la consommation seront plus forts. »

Un indicateur en retard

Felix Huefner, économiste allemand à UBS, est d’accord avec ces arguments, mais il avertit : « Le chômage partiel est un très bon outil si le choc économique est limité dans le temps. Si on a une reprise en V(avec reprise rapide), ce sera de l’argent bien dépensé. Mais si on n’a pas de rebond économique, il va falloir débrancher à un moment ou un autre. Plus la crise sera longue, moins cet outil sera utile. »

Depuis le début de la pandémie, la France (12,4 millions de demandes), l’Allemagne (10,1 millions) et le Royaume-Uni (7,5 millions) forment la vaste majorité du bataillon de chômeurs partiels. Au total, selon Oxford Economics, le taux de chômage « fantôme » (chômeurs + chômeurs partiels) atteint 25 % en zone euro, le double du pic d’après la crise de la monnaie unique. Aux Etats-Unis, le taux de chômage en avril était de 15 % mais cet indicateur a du retard et il devrait dépasser 20 % dans les mois à venir.

Infographie Le Monde

La France offre de loin le plus généreux des systèmes de chômage partiel. Il couvre 84 % du salaire net (80 % en Allemagne et au Royaume-Uni) mais surtout le plafond est beaucoup plus élevé, à hauteur de quatre fois et demi le salaire minimum. « On a fait sauter toutes les limites en France et il ne reste presque rien à la charge des entreprises », estime Mme Ordonnez.

Flexibilité

Face à l’urgence, l’Allemagne a de même rendu très généreux son système qui existe depuis des décennies. Normalement, pour bénéficier du Kurzarbeit, les entreprises doivent prouver que le choc qu’elles subissent est temporaire, et seulement 60 % du salaire est pris en charge pendant un an au maximum. Actuellement, presque toutes les demandes sont acceptées, la couverture est passée à 80 % du salaire et peut durer deux ans. Une telle flexibilité avait déjà été utilisée lors de la crise de 2008, avant de durcir de nouveau les critères quelques années plus tard.

Quant au Royaume-Uni, il dispose du système le moins flexible de tous. Le chômage partiel n’existait pas avant l’arrivée du coronavirus. Le gouvernement de Boris Johnson a mis en place cette protection dans l’urgence. Mais les employés n’ont pas le droit de travailler, même partiellement, alors que les heures réduites sont autorisées presque partout ailleurs en Europe.

Pour les Etats, le coût de ce soutien historique à l’emploi sera énorme. UBS estime que cela reviendra à 3,25 % de PIB en France, 2,8 % au Royaume-Uni et « seulement » 1,5 % en Allemagne. La facture pour les cinq pays européens les plus peuplés (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Espagne) atteint 250 milliards d’euros.

L’exemple britannique est instructif sur la dépendance rapide des entreprises à ce système. Initialement prévu jusqu’à fin juin, il a été étendu une première fois jusqu’à fin juillet puis une seconde fois jusqu’en octobre. Progressivement, les entreprises seront appelées à couvrir une plus large part du salaire elles-mêmes, mais les modalités exactes ne sont pas encore définies.

Vitesse de la reprise

L’Allemagne est le pays qui a la plus ancienne expérience du chômage partiel. Lors de la crise financière de 2008, ce système a permis de fortement limiter le chômage dans l’industrie, qui était frappée de plein fouet par le ralentissement économique mondial. Dans un secteur qui utilise des employés qualifiés, dont la formation prend du temps, le système a été très efficace. « Mais cette fois-ci, le problème concerne plus le secteur des services, notamment les restaurants ou l’hôtellerie, où il est probable que les gens ne retourneront pas en masse rapidement, note M. Huefner. Il n’est pas sûr que le système soit aussi efficace. »

Combien des emplois actuellement en chômage partiel finiront pas disparaître ? La réponse dépend avant tout de la vitesse de la reprise, qui dépend du succès du déconfinement. Mais au Royaume-Uni, le Chartered Institute of Personnel and Development (CIPD), l’association représentant les ressources humaines, a publié lundi 18 mai une étude qui permet un léger optimisme. Son baromètre trimestriel indique que 22 % des entreprises s’apprêtent à réaliser des licenciements dans les trois mois, en hausse de « seulement » six points par rapport au trimestre précédent. « Les employeurs ont pour l’instant évité les licenciements de masse, et le système de chômage partiel a joué un rôle-clé », estime Berwyn Davies, du CIPD.

Eric Albert

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