A six mois des européennes, l’UE face à une poussée de l’extrême droite
La victoire du Parti pour la liberté aux Pays-Bas s’inscrit dans un mouvement de fond qui menace les grands équilibres du Parlement européen. Les partis de gouvernement analysent les motivations du vote populiste nationaliste.

Karl De Meyer
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« L’UE est en danger externe et interne », a estimé jeudi sur France 2 l’eurodéputé socialiste Raphaël Glucksmann, en référence au bellicisme de la Russie et à la victoire du Parti pour la liberté (PVV) du populiste eurosceptique Geert Wilders, mercredi aux législatives néerlandaises. Les sondages n’avaient pas du tout prévu la percée du PVV, qui a provoqué un électrochoc auprès des eurodéputés réunis en plénière à Strasbourg.
Le cas néerlandais n’est pas isolé. A six mois des élections européennes, les partis d’extrême droite ont le vent en poupe dans l’UE : à Bratislava, le SNS s’est installé au gouvernement à l’issue des élections de septembre . Si le PiS polonais n’a pu conserver le pouvoir à Varsovie le mois dernier, il n’en est pas moins resté le premier parti du pays. Une carte d’Europe élaborée par le think tank allemand SWP montre que les partis d’extrême droite et de la droite dure participent déjà au gouvernement dans cinq Etats membres.
Ces partis sont en première ou en deuxième position dans les intentions de vote dans beaucoup d’autres, notamment en France, où le Rassemblement national est crédité de 28 % des voix aux européennes . En Allemagne, l’AfD arrive en deuxième position derrière les chrétiens-démocrates. En Autriche, le FPÖ domine l’échiquier politique.
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« Après une phase d’enracinement dans les paysages partisans nationaux, nombreux sont les partis d’extrême droite à être entrés dans une phase de rapprochement du pouvoir, soit en intégrant directement des exécutifs, soit en apportant leur soutien à des gouvernements minoritaires, comme en Suède : dans les deux cas, leur influence est souvent significative », constate Benjamin Biard. Le chercheur belge au CRISP (Centre de recherche et d’information sociopolitiques) souligne « les succès de la stratégie de dédiabolisation et de respectabilisation menée par Marine Le Pen en France, par exemple ».
Dans une interview donnée au site Politico avant même de connaître le résultat des élections néerlandaises, Stéphane Séjourné, président du groupe centriste au Parlement européen , avait alerté : « Il y a un risque que l’Europe soit ingouvernable » si les forces pro-européennes du Parlement de Strasbourg (conservateurs, socialistes, centristes, et verts) recueillent moins de 50 % des voix en juin prochain.
Alerter les électeurs
Jeudi matin, son conseiller, Antoine Guéry, précisait : « Ce scénario n’est certes pas le plus probable, mais le seul fait qu’il soit possible, qu’on puisse avoir une minorité de blocage au Parlement européen qui empêche les partis démocratiques de travailler, nous oblige à alerter les électeurs. Ils doivent être conscients que la machine européenne, aujourd’hui fonctionnelle, pourrait ne plus l’être. »
La montée des partis d’extrême droite bouscule la politique européenne
Les partis de gouvernement « traditionnels » vont devoir analyser les motivations de l’électorat d’extrême droite. Selon Benjamin Biard, il ne s’agit pas que d’un vote protestataire. « Certes, ces partis captent avec leur discours antisystème le vote des citoyens qui ont une faible confiance dans les institutions démocratiques, mais il y a aussi un vote d’adhésion aux volets migratoires et/ou sécuritaires qui sont au coeur de leurs programmes. » Parmi les autres ressorts, le chercheur repère « une réaction à des difficultés socio-économiques ou encore un sentiment d’abandon par les partis de gouvernement ».
Volatilité des intentions de vote
Eric Maurice, de la Fondation Robert-Schuman, remarque de son côté que « ces formations d’extrême droite instrumentalisent souvent la question climatique et les législations vertes européennes qui alimentent un ressentiment dans certaines catégories de la population se sentant menacées. Tout ce qui touche à la voiture, aux limitations de vitesse, au chauffage, se révèle très sensible ».
Même si les groupes ECR (où siègent les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, le parti Vox espagnol, le PiS polonais) et ID (Rassemblement national, AfD) semblent pouvoir étoffer leurs groupes au Parlement européen en juin, Benjamin Biard invite à la prudence : « Beaucoup de choses peuvent encore se passer d’ici là, des événements qui peuvent modifier l’agenda politicomédiatique. Remarquez par exemple le recul spectaculaire du mouvement agriculteur-citoyen BBB aux Pays-Bas, entre mars et novembre. »
Karl De Meyer (Bureau de Bruxelles) à suivre sur lesechos.fr