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RN, les assistés de l’Europe

 
Fiammetta Venner
Rocard le disait en plaisantant  : en général, les partis politiques envoient leurs « emmerdeurs » au Parlement européen. Ceux qui ne sortent pas du sérail ou n’entrent pas dans le moule. Il en faisait partie. En quinze ans de mandat à Bruxelles, cet ancien Premier ministre, bourreau de travail et Européen convaincu et, a su user de toutes les possibilités offertes par ce siège pour défendre ce qu’il croyait utile et juste. Les élus du RN sont aux antipodes de cet esprit. Méprisant l’UE, ces Européens de « papier » en font le moins possible, tout en profitant de ses subsides, de ses moyens et de ses salaires… Des assistés, confortablement rémunérés.

Parfois, ils ne prennent même pas la peine de travailler, si l’on en croit le scandale dit des « emplois fictifs ». C’est un ex-député européen du parti qui l’a dénoncé : Aymeric Chauprade. Cet ancien enseignant à l’École de guerre, proche de Moscou, a longtemps servi de « cerveau géopolitique » à Marine Le Pen. Il a même été l’un de ses plus proches conseillers en 2010. Mais une fois élu, il découvre un système qui va profondément le choquer, où on lui demande – à lui et aux autres eurodéputés – de reverser une partie de son salaire et d’embaucher des assistants, qui ne viennent pas travailler : « Tout le monde comprend, quand on a un minimum de culture générale, que l’on est dans une logique d’emplois fictifs […]. Certains ont grincé des dents, mais il y a une discipline quasi stalinienne dans ce parti. » Ce système n’est pas nouveau. Dans Marine Le Pen démasquée (écrit avec Caroline Fourest en 2011), l’ancien eurodéputé FN Jean-Claude Martinez nous a raconté avoir dû embaucher comme assistante, sur fonds européens, une grande amie de Marine Le Pen : Huguette Fatna. « On me l’avait imposée. Elle gardait les enfants de Marine. Huguette n’a jamais mis les pieds à Bruxelles ou à Strasbourg. » Son contrat prévoyait même que son lieu de travail était le manoir de Montretout, la résidence des Le Pen ! Le député a mis le holà lorsqu’on lui a demandé d’embaucher leur garde du corps, Thierry Légier. Martinez n’a pas été reconduit… Mais Légier a trouvé un autre député FN pour le recruter. Puisque son nom apparaît dans l’affaire des emplois fictifs. En tout, 27 personnes (11  eurodéputés ou ex-eurodéputés, 16  assistants et collaborateurs) ont été renvoyées devant un tribunal correctionnel. Un préjudice estimé à 6,8 millions d’euros par le Parlement européen. Marine Le Pen – que Chauprade accuse d’être au coeur du système – plaide le « flottement » et a commencé à rembourser près de 330 000 euros. Elle risque l’inéligibilité si elle est condamnée. Le procès aura lieu à partir du 30 septembre prochain, soit après les européennes. Jordan Bardella n’est pas mis en examen dans l’affaire. Mais son nom apparaît : lorsqu’il était âgé de 19 ans, il a perçu un mi-temps comme assistant de l’eurodéputé FN Jean-François Jalkh.

Même sans tenir compte de ce scandale, le but du RN semble être de profiter de l’UE, de ses postes et de ses salaires, davantage que d’y peser. Comme les fonds européens sont désormais très contrôlés et doivent aller à des activités concrètes, le RN et le groupe nationaliste auquel il est rattaché, Identité et Démocratie (ID), ont même du mal à dépenser l’enveloppe attribuée ! En 2021 (derniers chiffres publics), le groupe ID n’a utilisé que 1 191 906 des 4 620 461 euros mis à sa disposition. De l’argent inactif, faute de députés européens assez travailleurs. Les élus du RN auraient pu s’en servir pour soutenir une école de pensée, produire des rapports sur leurs zones d’intérêt, donner un coup de pouce à des experts proches de leurs idées… Ils se sont contentés du strict minimum. À peine 60 publications en cinq ans. Dont un fascicule de douze pages sur le tourisme, trois études et deux colloques : l’un sur le wokisme et l’autre sur l’intelligence artificielle.

AU SECOURS D’ORBÁN

Ce rappel, qui aurait dû nuire à Jordan Bardella, ne lui a pas fait perdre un point dans les sondages. Le député européen est réputé pour sa présence spectrale à Bruxelles. Durant les cinq ans de son mandat, il n’a présenté que 76 amendements quand Manon Aubry, de LFI, en a rédigé plus de 4 800 ! Il n’a pas non plus daigné écrire le moindre rapport, il en cosigne un seul, sur l’IA, comme « rapporteur fictif » – la bureaucratie a de l’humour. C’est pourtant un outil essentiel pour faire valoir ses idées au Parlement européen… Qu’on se rassure, ces rapports sont généralement préparés par les assistants des députés. Mais au RN, même eux ont mieux à faire ! Gilles Lebreton, député RN, est l’un des rares à s’être impliqués. Il en a rédigé neuf, dont un adopté : celui sur l’intelligence artificielle. Une hyperactivité visiblement mal récompensé par Marine Le Pen. Car Lebreton ne figure pas parmi les candidats reconduits par le parti.

À l’inverse, Bardella, promu tête de liste, s’est comporté comme un cancre. Il n’est quasiment jamais venu à la seule commission où il est inscrit : celle des pétitions. Elle permet pourtant d’échanger avec des Européens qui veulent faire avancer des dossiers et des critiques. Rassurez-vous, Bardella passe quand même une tête, trois fois par mois, pour faire acte de présence et pointer… Puisque, au Parlement européen, l’absentéisme est pénalisé et retenu sur salaire ! Mais qu’il vienne ou pas ne change pas grand-chose (en dehors de ses appointements, bien sûr). Parmi ses absences remarquables, on notera qu’il ne siégeait pas le 16  février  2023, jour où le Parlement dénonçait les « conditions inhumaines » dans lesquelles était détenu le dissident russe Alexeï Navalny… finalement mort en détention. Bardella s’est également abstenu de voter la résolution dénonçant le sort des Ouïghours en Chine, car le texte « idéalisait bien trop les Ouïghours » à ses yeux. Et la protection des données ? Trop idéalisée ? Il n’a pas non plus voté leur régulation.

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80 RN : Un ramassis de fachos et d’incompétents.
Sur le plan sociétal, on est loin du visage moderne affiché par le RN, et bien plus proche du vieux FN. Ainsi, le jeune Bardella a voté contre les mesures de prévention sur le harcèlement sexuel, destinées notamment à sensibiliser les députés européens, au prétexte d’un « contenu marqué par le wokisme ». Tout en disant partager « l’indignation », il s’est également opposé à un texte s’élevant contre un meurtre homophobe en Slovaquie, jugé intrusif et qui, selon lui, « s’attaqu[ait] à la Constitution slovaque, et se permet[ tait] d’intimer à un État souverain de modifier sa législation en matière de politique familiale et d’éducation ». En réalité, la résolution demandait simplement de ne plus discriminer les homosexuels… Au nom du même principe de « souveraineté », Bardella a refusé de condamner la criminalisation en cours de l’éducation sexuelle en Pologne, où le moindre enseignant informant les jeunes des dangers d’une sexualité non protégée peut être blâmé ou assimilé à un pédophile. Et bien sûr, comme toujours, il tient un prétexte : cette éducation sexuelle ferait « la promotion de la théorie du genre ».

Bertrand Pauvert, expert ayant contribué à l’un des rares rapports d’Identité et Démocratie, au sujet de la déchéance de nationalité, aurait pourtant gagné à suivre une bonne formation sur le sujet. Ce professeur de droit public est accusé par ses élèves d’avoir dit en cours (le propos a été enregistré) : « Si le viol est inévitable, détends-toi et profite. » Pour illustrer la supériorité du droit européen sur le droit national, il se serait mis derrière l’un de ses étudiants pour mimer une sodomie… Un bel expert. Le féminisme n’est décidément pas le fort du RN. Faut-il s’en étonner ? Ses députés se sont abstenus de voter la ratification de la Convention d’Istanbul : un outil juridiquement contraignant qui permet de lutter contre les violences faites aux femmes. Pareil sur l’égalité des salaires. Abstention.

AGENTS DE L’ÉTRANGER ?

En fait, à bien regarder les votes du RN, il existe toujours une bonne raison de défendre la loi du plus fort, loin des beaux discours tenus pour ripoliner son image. Ainsi, Marine Le Pen aurait découvert l’écologie. Depuis 2019, elle réclame que les échanges commerciaux soient soumis à des normes environnementales. Dans les faits, ses députés ont systématiquement boudé toute tentative de régulation écologique. Le RN s’est par exemple abstenu de voter la taxe carbone aux frontières, qui permet de pénaliser des produits environnementalement douteux. Même sur l’agriculture, ses votes sont ambigus. Si le RN a bien voté la PAC, il a refusé d’en valider le budget. En pratique, c’est refuser 9 milliards d’euros destinés aux agriculteurs français ! En théorie, le RN est aussi censé défendre la « relocalisation » ou lutter contre la concurrence de la main-d’oeuvre étrangère, favorisée par le dumping social. En pratique, il a refusé de voter des textes sur le salaire minimum ou l’encadrement du travail détaché ! Plus inouï encore, ils ont voté contre 9 des 10 textes du Pacte sur la migration et l’asile permettant à l’Union européenne de davantage protéger ses frontières contre l’immigration illégale, leur obsession.

Au final, s’il existe un dossier où les eurodéputés du RN se montrent d’une constance troublante, c’est le soutien à Poutine. Cinq des leurs (Virginie Joron, Philippe Olivier, Hervé Juvin, Jean-Lin Lacapelle et Thierry Mariani) figurent sur la liste noire du Parlement européen pour avoir bénéficié de voyages payés par le Kremlin en Russie, en Crimée et au Kazakhstan, en échange de déclarations et communiqués positifs sur de faux référendums. Oui, car quand des députés RN écrivent, c’est essentiellement pour expliquer que des référendums fantoches destinés à annexer des territoires ukrainiens ou à reconduire un tyran sont démocratiques… Sur Rue 89-Strasbourg, Virginie Joron peste : « Mettre un pied en Crimée n’est pas un crime contre l’humanité. » Non. En revanche, se servir de son mandat de député européen pour servir de caution à Poutine mérite une sanction. Qui reste légère. La réprimande ne vaut que pour les missions officielles d’observation électorale au nom du Parlement européen. Ces activités honteuses pourront reprendre dès leur réélection ou continuer par d’autres moyens, à travers des fondations ou des groupes d’amitié. Au Parlement, les députés RN ne se sont pas contentés de voter contre le soutien aux prisonniers politiques et aux dissidents russes, comme Alexeï Navalny, ils ont aussi refusé, en novembre 2021, de condamner les violations des droits humains de la milice Wagner. Une milice qui menace directement les intérêts français et met nos compatriotes en danger, notamment en Afrique !

LES PIRES RECONDUITS

On aurait pu penser que le RN cacherait ses éléments les plus poutinolâtres. Pas du tout. Thierry Mariani et Virginie Joron ont fait partie des premiers désignés pour rempiler ! Mariani a même remplacé Bardella lors du premier débat télévisé de la campagne européenne, malgré son soutien décomplexé au régime de Bachar el-Assad et sa fascination pour Poutine. Le même Mariani assurait qu’il n’envahirait jamais l’Ukraine. Il est officiellement mis en examen pour trafic d’influence dans le cadre d’une enquête sur son association, Dialogue franco-russe, qu’il préside avec l’un des oligarques du maître du Kremlin.

Quant à Virginie Joron, également reconduite, quand elle ne sert pas de cheval de Troie de la Russie au sein du Parlement européen, elle s’y fait le relais de tous les réseaux antivax et complotistes (voir notre portrait). Le 18 avril 2023, elle y invitait Alexandra Henrion-Caude : généticienne et ancienne directrice de recherche de l’Inserm, elle a pris position contre le vaccin (notamment ARN, qu’elle croit capable de contaminer notre ADN !) et le pass sanitaire.

Persuadé que l’Europe était une technocratie mondialiste, Jean-Marie Le Pen envoyait ses militants les plus techniques siéger à Bruxelles. D’anciens députés FN reconnaissent avoir commencé à comprendre le fonctionnement de la démocratie européenne à leur troisième mandat. Marine Le Pen, elle, se moque d’avoir des élus compétents et ne veut pas les voir effectuer plus de deux tours de piste. Cinq de ses députés ont d’ailleurs quitté leur mandat européen en cours de route, pour lui préférer un mandat national ou un autre groupe. Sur les 23 élus de l’ancienne mandature, le parti n’en a reconduit que 9 en position éligible, souvent les plus douteux.

CASTING EN TOC

Parmi les prises de guerre censées renouveler l’affiche, on ne présente plus Malika Sorel, qui a tout essayé avant d’atterrir 2e sur la liste du RN. Et, bien sûr, l’ancien patron de Frontex, Fabrice Leggeri (3e), si fier de pouvoir dénoncer depuis un siège de député ce qu’il n’a pas réussi à faire lorsqu’il était aux manettes. Côté casting « vu à la télé », Matthieu Valet (7e), porte-parole du Syndicat indépendant des commissaires de police. Chef adjoint de la BAC du Val-de-Marne, il a géré les émeutes de juin 2023… Mais serait en disponibilité depuis qu’il a écopé d’un blâme pour avoir détourné des bons SNCF. De quoi préparer à un mandat européen ?

Faute de députés assez travailleurs, le groupe ID n’a utilisé qu’un quart des subventions.

Derrière les petits nouveaux, on trouve en position éligible des noms bien connus des vieux de la vieille du FN. Comme l’avocat Alexandre Varaut (13e). Son père, monarchiste, était l’avocat de Papon. Le fils a repris le flambeau du combat catholique pro-vie, anti-IVG et anti-homos. Il est marié à Mayté Varaut, de l’Association des amis de Jérôme Lejeune (qui milite contre l’IVG), et a défendu les militants de La Manif pour tous, mais aussi Frédéric Chatillon, l’ancien leader du GUD, Marine Le Pen et David Rachline.

La 15e position échoit à Gilles Pennelle, un vieux briscard de l’extrême droite. Ancien du mouvement néofasciste du Parti des forces nouvelles (ce qu’il dément malgré les preuves), il est adhérent au FN depuis 1987. Il a suivi Bruno Mégret, puis fréquenté les païens de Terre et Peuple, avant de rejoindre Marine Le Pen en 2011. Pendant la campagne, il déclarait : « La submersion migratoire est une menace sans précédent pour la France et les Français. Pour l’Union européenne, ce n’est pas un problème mais un projet. » Ce qui ne l’empêchera pas d’y siéger.

Julien Sanchez (17e), lui, ne risque guère d’avoir le temps d’occuper son siège de député européen… qu’il cumulera donc avec son poste de maire de Beaucaire, pour lequel il a été mis en cause par la chambre régionale des comptes d’Occitanie. Il est accusé de recrutements irréguliers, de gestion hasardeuse, et de dépenser des sommes faramineuses pour sa com. Se chargeant lui-même des finances, il accumule les factures impayées. Au point que les huissiers et les frais d’avocats font exploser le budget de sa commune. Dans Libération et Mediapart, les témoignages des employés de la mairie décrivent un climat exécrable : « Certains ont été traités par des proches de Sanchez de mongoliens, d’handicapés. » Manque d’hygiène, harcèlement moral, décisions problématiques, maltraitance psychologique, rien ne manque au tableau de chasse de cet élu local. Une gabegie et un naufrage que le RN semble juger appropriés pour siéger au Parlement européen… Et ce n’est qu’un timide aperçu du niveau des cadors que le RN s’apprête donc à envoyer en force pour représenter la France.

Image Fiammetta Vener
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