« Les personnes pauvres vivent l’ère du soupçon permanent »
La députée européenne écologiste Marie Toussaint, tête de liste pour les élections européennes, lance avec l’avocat Emmanuel Daoud une campagne contre la « pauvrophobie d’État ». Pour empêcher les mesures qui aggravent la précarité, ils proposent un droit de veto social.
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Faïza Zerouala
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Marie Toussaint, députée européenne (Les Écologistes) et tête de liste pour les élections européennes de 2024, s’est illustrée dans la campagne l’Affaire du siècle, ce recours contre l’État pour son inaction climatique. Cette fois, aux côtés de l’avocat Emmanuel Daoud, elle s’attaque à la la « pauvrophobie d’État ».
Elle a présenté, lundi 8 janvier lors d’une conférence de presse, cette nouvelle campagne de lutte contre les politiques menées contre les personnes pauvres accompagnée d’une pétition. Elle vise pêle-mêle le déremboursement des frais dentaires, la volonté de supprimer l’aide médicale d’urgence ou encore celle d’imposer un travail d’intérêt général pour les familles jugées « défaillantes », une idée de la ministre des solidarités et des familles, Aurore Bergé.
L’élue souligne aussi que les discours et débats publics contre les « assistés » et les « oisifs » qui toucheraient des allocations sans travailler nourrissent et renforcent ces préjugés. Outre les outils juridiques, Marie Toussaint plaide pour l’instauration d’un « droit de veto social » qui permettrait de bloquer au niveau des institutions européennes toute loi susceptible d’aggraver les inégalités.
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Qu’est-ce que la « pauvrophobie d’État » ? Que mettez-vous derrière ce terme ?
Marie Toussaint : Ce que je nomme pauvrophobie d’État est la multiplication de gestes politiques hostiles aux personnes en situation de pauvreté. Le paradoxe, c’est que la pauvrophobie, c’est-à-dire la discrimination sur des bases socioéconomiques, est reconnue depuis le 24 juin 2016 dans la loi française, grâce à la mobilisation du mouvement ATD Quart monde. Mais si elle est majeure, cette avancée juridique n’a pas entraîné une vision nouvelle de la pauvreté.
Pis, l’État, qui devrait être garant du respect des droits de tous et toutes, inscrit trop souvent son discours ou ses pratiques dans une logique qui relève de la pauvrophobie, comme l’a révélé l’hallucinant ciblage algorithmique de la CAF. Faute d’une volonté de s’attaquer aux racines des inégalités, les politiques sociales actuelles oscillent entre soutien institutionnel et logique de surcontrôle, voire d’assujettissement, des personnes en situation de précarité. Notre mobilisation vise à rééquilibrer le balancier des politiques publiques, vers davantage de bienveillance et moins de suspicion.
Pourquoi lancer cette campagne maintenant ?
Nous vivons un moment de basculement. L’amplification de la crise sociale ne produit pas spontanément de la solidarité mais, au contraire, elle attise les oppositions, avec des millions de personnes qui craignent de vivre un déclassement social, et ciblent les plus malheureuses qu’elles dans une logique de concurrence.
Le discours anti-assistance prospère, avec l’idée fictive selon laquelle les « assistés » usent de privilèges indus. La puissance de ce discours, c’est qu’il réunit des affects de droite et de gauche dans la stigmatisation des plus pauvres, accusés d’être des parasites qui vivent des allocs.
Faute de perspective de progrès social, on tape sur le dos des plus précaires, qui sont deux fois victimes de la crise : d’abord parce qu’ils sont en première ligne de la dégradation des conditions d’existence, mais aussi parce que de surcroît on les désigne comme boucs émissaires. Ajoutez à cela une dimension raciale et vous obtenez la martingale de la loi immigration : pénaliser les plus fragiles pour faire croire à la population générale qu’on la protège. C’est insupportable.
Existe-t-il une sorte de validation, au sommet de l’État, de cette pauvrophobie ? La phrase la plus emblématique en ce sens étant celle d’Emmanuel Macron qui parle de « ceux qui ne sont rien ». Mais il y a aussi les attaques plus frontales envers les plus fragiles, avec la baisse des APL, les travaux d’intérêt général pour les familles jugées défaillantes, le RSA conditionné à des heures de travail, la loi immigration…
C’est mon propos, oui. Il y a une autre phrase qui était peut-être une blague et qui dit beaucoup de la pauvrophobie des cercles dirigeants : celle de François Hollande qui se moquait des « sans-dents ». Se moquer des « sans-dents », c’est rire des pauvres défigurés par leur précarité. Donc, on peut soupçonner que cette pauvrophobie est plus profonde que celle strictement liée à Emmanuel Macron, qui de fait, répand aussi cette idéologie anti-pauvres. Considérer des gens comme « rien » reste vraiment très problématique.
N’oublions pas par ailleurs que la parole est performative. Quand on passe son temps à décrier les pauvres, à les dénoncer comme responsables de tous les maux, cela a des conséquences concrètes, surtout dans un moment où la précarité s’accroît à nouveau.
Il faut se rendre compte que les pauvres vivent l’ère du soupçon permanent. Par exemple, la loi pour le plein-emploi stigmatise le pauvre « oisif » comme le fraudeur par excellence, le flemmard qu’on doit remettre au travail. Or, quand on connaît la débrouillardise, l’intelligence à la fois émotionnelle et de situation, la capacité d’abnégation et d’énergie requises chez quelqu’un qui n’a pas assez pour finir les fins de mois, on sait qu’on est avec des gens qui n’ont pas besoin de leçons mais de soutien.
Quelles sont les autres conséquences concrètes pour les personnes qui en sont victimes ?
Le domaine de la santé offre des exemples criants. Je pense par exemple au choix de dérembourser les soins dentaires. Quand on est pauvre et qu’on n’est plus remboursé, on renonce à se soigner. On est alors condamné à vivre avec des affections extrêmement douloureuses et handicapantes.
Par ailleurs, les institutions médicales, dont la mission est de prendre soin, ne sont pas épargnées par une culture porteuse de stéréotypes sociaux. Je connais moi-même beaucoup d’histoires de personnes qui essayent d’aller voir le médecin et qu’on traite mal. Ce n’est pas seulement qu’on ne les soigne pas, non, c’est qu’on les diagnostique mal. On les culpabilise en leur disant qu’ils fument trop, boivent trop et mangent mal, et on pense a priori, avant examen, que leurs comportements expliquent leur état de santé. Parfois au risque de passer à côté de leurs maladies.
Enfin, il y a eu un rapport de l’ONU consacré au sujet en 2022, qui explique que la pauvrophobie dissuade des personnes pauvres de solliciter certains droits. Est-ce que vous partagez cette analyse ?
Absolument. Les sommes non perçues sont colossales. Plus on rend compliqué le recours aux droits sociaux, moins les ayants droit les sollicitent. Quand on est mal reçu dans les services compétents, on n’y va plus. L’humiliation et la honte affectent jusqu’à la santé mentale des personnes les plus pauvres, qui finissent par se couper du monde. La misère est la plus triste des camisoles. C’est bien simple, quand on essaye de s’en sortir par tous les moyens et que, en permanence, la société et les politiques vous accablent, on peut finir par perdre pied. On se retrouve enfermé dans un cycle de pauvreté. C’est un cercle vicieux.
Que proposez-vous pour lutter contre cette pauvrophobie ?
Il ne s’agit pas de simplement changer des comportements personnels, mais bel et bien d’affronter une vision politique qui estime que les plus pauvres sont des rebuts de la société. J’appelle l’Union européenne à faire de la lutte contre la pauvreté sa colonne vertébrale, à rebours des politiques néolibérales qui ont été menées ces dernières décennies.
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En premier lieu, je plaide pour un retournement systémique en matière de lutte contre la pauvreté avec un « droit de veto social » qui inverserait la logique de l’action publique. Au lieu de creuser les inégalités puis de se demander comment en limiter les effets, il faut procéder autrement. Il est temps de nous appliquer à nous-mêmes un principe de précaution social.
Pour ce faire, il faudrait passer toutes les politiques publiques au prisme de la réduction des inégalités en interdisant toute mesure qui soit susceptible de les aggraver. Concrètement, ça voudrait dire que, dans l’Union européenne, on ferait des études d’impact social préalables à l’adoption des lois, des projets, des budgets. Toute mesure socialement nuisible aux 10 % ou 20 % les plus pauvres serait retoquée. Le droit de veto social doit aussi entraîner une rupture avec le paradigme actuel.
Lequel ?
Celui qui veut qu’on décide du sort des pauvres sans eux. Il faut redonner du crédit à la parole des premiers concernés. C’est-à-dire qu’on ne veut pas seulement secourir les personnes pauvres mais bel et bien les associer au processus de décision de toutes les politiques qui les concernent.
Le droit de veto social s’appuie sur une volonté de redistribution du pouvoir normatif. L’expertise populaire doit avoir le droit de cité dans toutes les décisions de politique sociale. Nous réclamons le pouvoir pour les plus pauvres, à commencer par le pouvoir de bloquer les mesures qui vont aggraver les inégalités.
Cela se ferait à l’échelle européenne, mais comment agir en France ?
Mais la France pourrait prendre cette initiative de droit de veto social dès aujourd’hui si elle le souhaitait ! On peut même le faire à cadre institutionnel constant. On pourrait par exemple associer le Conseil national de lutte contre la précarité, qui fait déjà intervenir des personnes en situation de précarité. C’est une question de volonté politique.
Vous n’oubliez pas le versant juridique que vous souhaitez porter en vous associant pour cette campagne avec l’avocat Emmanuel Daoud, qu’on a pu voir à vos côtés pour l’Affaire du siècle, ce recours formulé contre l’État en raison de ses manquements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre…
Nous souhaitons rappeler avec Emmanuel Daoud qu’on peut agir au pénal, contre la Caisse d’allocations familiales, contre l’État, pour discrimination socioéconomique. Dans le cas de cet algorithme, on a toutes les preuves dont on a besoin pour avancer. Mais il faut des personnes qui osent se saisir de cet outil-là. Ce qui n’est pas le plus simple, quand on est en situation de précarité.
Il y a aussi une responsabilité civile et administrative. Il est aujourd’hui très difficile de saisir le tribunal pour carence fautive, pour absence d’action sur la pauvreté et discrimination socioéconomique comme on l’a fait dans l’Affaire du siècle sur la question du climat. Mais je crois qu’est venue l’ère où la justice doit se préoccuper de ces questions d’inégalité extrême, d’absence de lutte réelle contre la pauvreté, et rappeler l’État à ses obligations en la matière.
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