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Après la dissolution, les syndicats lancent la mobilisation sur le terrain

À l’issue de sa première réunion depuis les élections européennes, l’intersyndicale ne s’est accordée ni sur un appel à soutenir des partis politiques pour les législatives à venir, ni sur une demande de désigner des candidats uniques à gauche. Mais sur le terrain, les actions ont déjà démarré.

Cécile Hautefeuille, Dan Israel et Khedidja Zerouali

L’union est un combat, pour les partis politiques comme pour les syndicats. Moins de vingt-quatre heures après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, les huit organisations représentant les salarié·es s’étaient donné rendez-vous lundi 10 juin à 18 h 30 au siège de la CGT. De leur côté, les partis de gauche venaient de démarrer des négociations qui ont fini par déboucher, tard dans la soirée, sur l’annonce de leur souhait de « soutenir des candidatures uniques » au premier tour des élections législatives, le 30 juin prochain.

Le message syndical aura été moins fort à l’issue des trois heures de la réunion, calée de longue date mais initialement prévue pour parler de la réforme de l’assurance-chômage, qui pourrait toujours être déclenchée par le gouvernement avec la signature d’un décret d’ici au 1er juillet. Le communiqué qui en est sorti est signé par la CFDT, la CGT, l’Unsa, la FSU et Solidaires, mais laisse de côté FO, la CFE-CGC et la CFTC.

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Sophie Binet (CGT), Marylise Léon (CFDT) et Frédéric Souillot (FO), dans une manifestation de défense des fonctionnaires, le 19 mars à Paris.
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Le texte ne mentionne pas explicitement le scrutin à venir, préférant tirer le bilan des élections européennes et de l’abstention, déplorant que la France soit « le pays dans lequel les listes d’extrême droite font le score le plus élevé ». Le communiqué commun se concentre ensuite sur les « exigences sociales » des syndicats, à même selon eux d’éviter l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.

La liste est longue et ambitieuse : augmenter les salaires et les pensions, annuler les réformes des retraites et de l’assurance-chômage, « défendre les services publics », « éradiquer les violences sexistes et sexuelles » ou régulariser « tous les travailleurs et travailleuses étranger·es sur la base d’un certificat de travail ». Le texte conclut en appelant « à manifester le plus largement possible ce week-end pour porter la nécessité d’alternatives de progrès pour le monde du travail ». Rappel de la force motrice de l’intersyndicale pendant la bataille contre la réforme des retraites, au premier semestre 2023.

Mais à ce stade, pas d’appel en direction des partis de gauche pour qu’ils présentent des candidats communs, pas de demande explicite à ne pas donner de voix à l’extrême droite dans les urnes ces prochaines semaines… L’appel syndical peut paraître timide en contraste avec l’annonce du début d’accord trouvé par les partis de gauche moins d’une heure après sa parution.

Dans la journée pourtant, la CFDT avait assuré dans son propre communiqué qu’elle « mobilisera[it] toutes ses forces pour que l’extrême droite n’accède pas au pouvoir», et la CGT reprenait carrément le terme de « front populaire », clamant que « l’unité de la gauche est indispensable » pour une défaite des camps macroniste et lepéniste.

Mais dans la foulée, Force ouvrière avait aussi réaffirmé sa traditionnelle réticence à prendre toute position pouvant être interprétée comme partisane, indiquant en trois paragraphes expéditifs qu’elle comptait bien rester « sur le terrain syndical pour porter ses revendications en toute indépendance et défendre les intérêts des salariés ». La CFE-CGC, elle, appelait seulement « l’ensemble des Français à la vigilance et au discernement nécessaires à imposer par leur vote une restauration des équilibres entre le pouvoir politique et les corps intermédiaires ».

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Indépendance vis-à-vis des partis

Le prudent texte syndical est le fruit d’un équilibre fragile entre ces diverses prises de position. « Tout va aller très vite d’ici au 30 juin, et cette temporalité est une faiblesse pour nous, reconnaissait un des leaders syndicaux avant de démarrer la réunion. Nous sommes capables de nous mettre rapidement d’accord sur la communication, mais certains débats n’ont pas été tranchés. »

« Il faudrait que les huit organisations soient ensemble pour envoyer un message à la gauche, espérait-il encore. On ne fait pas campagne mais on a une responsabilité de trait d’union depuis la réforme des retraites, on représente mieux des sensibilités politiques différentes. » Son espérance aura été déçue dans cette première phase de discussion. Mais parmi les hauts responsables des syndicats ayant signé le texte commun, on se dit très satisfait d’avoir réussi à s’entendre en si peu de temps.

Appeler au vote pour tel ou tel candidat, ça serait une grosse dérogation à notre principe d’indépendance vis-à-vis des partis politiques. Mais en même temps, l’urgence de la période nous incite à repousser les limites. : Murielle Guilbert, codirigeante de Solidaires

« C’est presque un exploit, nous avons obtenu une déclaration commune alors que les syndicats sont toujours hostiles à une trop grande proximité avec les partis politiques, considère un cadre. Et nos positions sont très diverses, du soutien assumé à la gauche à une volonté plus large de tenir un front républicain. »

Les connaisseurs ne se disent pas franchement surpris de ne pas compter la CFTC et FO parmi les signataires, les troupes de ces deux organisations étant davantage poreuses aux sympathisants d’extrême droite. Quant à la CFE-CGC, « son dirigeant François Hommeril est plus à gauche que sa base, ça a bien marché pour la bataille des retraites, mais cela ne peut pas fonctionner à chaque fois », glisse un responsable.

Bien sûr, les choses peuvent encore évoluer. Ainsi, chez Solidaires, plus aucune porte n’est fermée. « Appeler au vote pour tel ou tel candidat, ça serait une grosse dérogation à notre principe d’indépendance vis-à-vis des partis politiques, rappelle Murielle Guilbert, codirigeante du syndicat. Mais en même temps, l’urgence de la période nous incite à repousser les limites, car le danger est réel. »

Le sujet sera, assurément, sur la table lors du conseil national exceptionnel de Solidaires, le 12 juin, qui réunira les dirigeant·es des structures locales et départementales et des fédérations. « Nous comptons venir avec un mandat clair des structures de terrain, indique Haïkel Guémar, secrétaire national de Solidaires Informatique. Va-t-on appeler à la grève ? À d’autres formes de mobilisation ? Une chose est claire : on ne va pas laisser le RN accéder au gouvernement. On peut aussi envisager de signifier aux responsables politiques que les guéguerres de partis, ça suffit. » 

Le côté offensif de ces déclarations, tenues dans la journée de lundi, se trouve quelque peu démonétisé par l’annonce d’union des partis de gauche. « Tout le monde est pris de court. Au vu des mandats actuels de chaque organisation, il leur était pour l’instant difficile d’aller au-delà du slogan traditionnel, appelant à “ne pas donner une voix à l’extrême droite” », pointe Théo Roumier, syndicaliste de Sud Éducation, l’un des premiers à appeler publiquement à « l’unité de la gauche politique ».

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Actions de terrain et manifestations

En attendant, les syndicats se lancent dans l’action. À l’annonce de la dissolution dimanche soir, dans la remuante union départementale de la CGT des Bouches-du-Rhône, c’était la sidération. Mais il n’a fallu que quelques instants à son secrétaire général, Olivier Mateu, pour retrouver les mots. Fidèle à lui-même, sans concession : « C’est la guerre contre les travailleurs, contre les quartiers populaires, contre les immigrés, contre le vivre-ensemble, contre le progrès social…, dit-il. C’est la guerre tout court que nous impose Macron avec sa décision. Maintenant, c’est chacun à son poste de combat et on y va. »

Pendant la réforme des retraites, son organisation s’était illustrée pour ses actions coup de poing, de l’électricité gratuite offerte aux précaires par les électriciens en passant par le blocage des ports et des docks. Aujourd’hui, « face au danger du fascisme », ils sont prêts à réitérer. « Si vous me demandez si la grève est la bonne option, je vous dirais toujours oui, lâche Olivier Mateu. Et qu’ils ne viennent pas nous dire que notre grève est politicienne. En s’opposant à l’extrême droite, on défend les droits des travailleurs. » 

La mobilisation se fera aussi dans les entreprises. Car le syndicaliste le reconnaît, le RN trouve des voix dans le camp des travailleuses et des travailleurs : « Dans les boîtes, on leur rappellera qu’ils n’ont aucun intérêt à voter contre leurs propres intérêts. » 

Haïkel Guémar, de Solidaires Informatique, est sur la même ligne. « On pourrait préparer une saison 2 des Jeux olympiques du zbeul », propose-t-il. Au printemps 2023, en pleine mobilisation contre la réforme des retraites, son syndicat avait créé le site internet « 100 jours de zbeul » (en référence aux « 100 jours d’apaisement » souhaités par Emmanuel Macron), invitant à chahuter les déplacements des membres de la majorité.

L’opération avait été un cauchemar pour les député·es Renaissance et les membres du gouvernement, empêchés de se déplacer pendant plusieurs semaines. « Cette fois, on pourrait pourchasser les candidats d’extrême droite », suggère le responsable syndical.

Les mobilisations ont déjà démarré. Dans la soirée de lundi, de larges manifestations ont eu lieu dans la plupart des grandes villes de France. On y trouvait nombre de jeunes mobilisé·es contre l’extrême droite. « La mobilisation contre le péril fasciste, pour la paix, pour nos droits, passe aussi par la rue », soutient Éléonore Schmitt, porte-parole de l’Union étudiante, organisation issue de la fusion entre l’Alternative et l’aile majoritaire sortante de l’Unef.

Comme leurs homologues des organisations professionnelles, les syndicats étudiants et les organisations de jeunesse des partis de gauche se sont rencontrés le 10 juin. « On est tous dans la même optique, peu importe nos différences », indique Éléonore Schmitt. « Après, est-ce que la Fage [le syndicat étudiant classé plus à droite – ndlr] va aller jusqu’à appeler à voter pour la gauche ? je ne sais pas, mais ça serait un signe positif. »

Au sein du mouvement social, l’organisation étudiante est largement rejointe dans son souci de pousser les candidatures uniques de la gauche. Un appel de 350 intellectuel·les et artistes demande la même chose, tout comme la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat des avocats de France ou encore Greenpeace.

Pour Benoît Teste, le secrétaire général de la FSU, c’est cette effervescence militante qui mènera à la victoire. « On est sidérés par ce qu’on entend depuis dimanche soir dans les médias, qui continuent de jouer le match majorité présidentielle contre RN, confie-t-il. L’éventualité d’une victoire de la gauche n’est même pas évoquée ! Est-on dans le déni en se disant que cela reste possible ? je ne crois pas. Il faut faire campagne pour un autre projet de société, et pas contre le RN. »

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Cécile Hautefeuille, Dan Israel et Khedidja Zerouali à suivre sur mediapart

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