La gravité des événements survenus dimanche soir nous conduit à rompre avec le format habituel de notre infolettre hebdomadaire. D’autres textes d’Esprit suivront dans les semaines à venir, au fur et à mesure des réunions de notre comité de rédaction.
Ne laissons pas la démocratie se dissoudre !
Depuis la double annonce dimanche soir du résultat des élections européennes en France et de la dissolution de l’Assemblée nationale, le choc ne se dissipe pas. En vingt ans que l’extrême droite s’est installée dans le paysage politique et médiatique, que ses scores montent élection après élection, l’expression selon laquelle elle est « aux portes du pouvoir » s’est galvaudée. Elle décrit pourtant la réalité aujourd’hui, à l’issue d’un scrutin qui a certes vu l’extrême droite se renforcer dans certains pays (aux Pays-Bas et en Allemagne notamment) mais reculer aussi chez nombre de nos voisins. La situation française est donc particulière à deux titres : parce que l’extrême droite y a obtenu près de 40% des suffrages ; et parce que le chef de l’État, au motif de prendre acte de ce résultat, a pris le risque de lui confier les clés du pays.
Ce n’est pas tant le choix de la dissolution en elle-même, que la méthode et le calendrier retenus, qui nous semblent inacceptables. La décision d’Emmanuel Macron a pris de court tous ceux qui auraient dû, selon ce qu’exigent nos institutions, être consultés. Elle a mis devant le fait accompli la majorité, ses alliés, les parlementaires et leurs collaborateurs, mais aussi les administrations, les agences de l’État, toutes celles et ceux qui travaillent au rythme du temps politique, brusquement suspendu. Elle affaiblit la voix de la France et prend à revers nos partenaires européens et nos alliés, dans un contexte international extrêmement tendu et alors que la situation de l’Ukraine est critique.
Ce geste est présenté par le Président comme une réponse démocratique à la défiance exprimée par les Français, un « retour au peuple ». Si l’argument est déjà discutable à propos d’un referendum, il l’est plus encore lorsqu’est dissoute, après deux ans, une assemblée élue démocratiquement pour cinq. Si l’hémicycle était en ébullition permanente, c’est aussi qu’Emmanuel Macron, sans y disposer d’une majorité, continuait de se comporter comme si c’était le cas. Et il y avait d’autres choix possibles pour prendre acte du mécontentement des Français, à commencer par celui de proposer à l’automne un nouveau gouvernement, porteur d’inflexions pour la poursuite du quinquennat. Au lieu de cela, le fantasme de celui qui veut rester « maître des horloges » impose une brutalisation du temps de la délibération démocratique : une campagne éclair, un second tour au début des grandes vacances d’été et, encore une fois, le risque du chaos brandi comme seul principe de légitimation.
Rien n’est cependant écrit d’avance, et il nous faut collectivement, dans les prochaines semaines, jeter toutes nos forces dans la bataille pour que le pire n’advienne pas. Cela commence, sur un plan intellectuel et politique, par le refus de la rhétorique consistant à renvoyer dos-à-dos les « extrêmes », face auxquels s’imposerait le choix de la « modération ». Les dernières années ont apporté la preuve que ce discours est non seulement problématique sur le fond, mais manque systématiquement sa cible. Alimentant les colères et les exaspérations par l’arrogance dont il témoigne, il ne fait en définitive qu’accélérer la montée de l’extrême droite. En France, mais aussi en Europe, les électeurs ont suffisamment exprimé leur rejet de l’idée selon laquelle « il n’y a pas d’alternative ». Face au séisme qui menace d’emporter notre démocratie, il faut faire tomber le masque du Rassemblement national et comprendre l’idéologie, inégalitaire et racialiste, qui lui est spécifique. Il faut rappeler les mesures indignes qui figurent à son programme, les conséquences concrètes qu’aurait son arrivée au gouvernement en matière de politique sociale, de droit du travail, d’éducation ou de culture.
Mais le succès du Rassemblement national ne s’est pas construit en un jour. Si l’urgence aujourd’hui est bien de l’empêcher d’accéder aux leviers du pouvoir, il faut également, à plus long terme, trouver le moyen de répondre, sur le plan du sentiment politique et pas seulement dans le registre de la compétence ou de l’efficacité, au puissant désir de protection qui s’exprime dans les sociétés contemporaines, que l’extrême droite partout entend détourner à son profit. Que l’on songe au creusement des inégalités, au sentiment d’abandon et à la perte de repères, aux bouleversements technologiques ou au péril climatique, c’est de la gauche que doivent venir les propositions capables de faire durablement reculer l’attrait des politiques d’exclusion, de violence ou d’injustice. La responsabilité qui pèse sur ses dirigeants, mais aussi sur les intellectuels et l’ensemble des citoyens, est immense. Vous pouvez compter sur la rédaction d’Esprit pour y prendre sa part, aujourd’hui, dans la campagne qui s’ouvre, et au-delà.
La rédaction de la Revue Esprit
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La mémoire défaite
Michaël Fœssel
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La stratégie de l’extrême droite est d’avancer masquée, et de défendre un programme nationaliste et raciste sous les oripeaux de revendications sociales. La mémoire historique et la critique morale restent nécessaires, pour se souvenir que le projet politique qu’elle porte est toujours l’inégalité de droit entre humains.
La matinale de France Inter un jour de mars 2023 : à propos de la réforme des retraites, l’invité politique s’en prend à l’injustice de la politique gouvernementale, préconise (du bout des lèvres) le retour à la retraite à 60 ans, dénonce l’usage antidémocratique de la Constitution par la majorité présidentielle et soutient les manifestations syndicales. Dans un appartement parisien, un couple d’universitaires prête une oreille distraite à ce discours, mais leur fille de 12 ans écoute avec attention. Élevée dans un ethos progressiste, amoureuse des livres, elle épouse le discours de ses parents sur le néolibéralisme qui mène au pire. Son jugement sur ce qu’elle entend à la radio est sans appel : « Il est de gauche le monsieur ! » Ce jour-là, l’invité de la matinale de France Inter était Jordan Bardella.
On imagine la consternation des parents. Mais dans le récit qu’ils me firent de cet épisode, c’était plutôt le désespoir de ne pas avoir su quoi répondre qui dominait. Que dire, sinon : « Oui, le discours du monsieur ressemble à celui de la gauche mais, lui, il est d’extrême droite » ? Même s’il entre toujours une part d’arbitraire dans l’identification des places politiques, on ne s’en sort pas en indiquant la position qu’un élu occupe dans une assemblée. Il faut des preuves. L’hésitation des adolescents n’est d’ailleurs pas la plus à craindre : leur oreille est plus sensible que la moyenne aux énoncés racistes. Qu’on interroge un dirigeant du Rassemblement national sur l’immigration, et l’illusion devrait se dissiper.
Elle ne se dissipe pourtant pas toujours, ne serait-ce que parce que le Rassemblement national pratique l’euphémisme en matière de xénophobie. Tant d’autres répètent ses thèses sur l’immigration que ce parti peut se permettre de parler retraites et justice sociale sans que l’on ne se soucie plus de déterminer le lieu idéologique depuis lequel il parle. Au point d’apparaître « de gauche » sur des sujets où la majorité de la population française continue à l’être, même si elle l’a oublié. De là une question qui ne s’adresse pas seulement aux parents soucieux d’offrir à leurs enfants des moyens de se repérer dans le paysage politique contemporain : quelle faculté faut-il mobiliser afin de reconnaître, sous les apparences du discours « républicain », ceux qui, dans l’entre-deux-tours de chaque élection présidentielle, nous sont présentés comme des adversaires résolus de la démocratie ?
L’abandon de la critique morale
Puisqu’il s’agit de reconnaître l’ancien sous les apparences du nouveau, la mémoire politique devrait figurer en bonne place dans la liste des facultés de résistance. On ne peut pas reprocher aux adolescents de ne pas posséder cette mémoire : où pourraient-ils l’avoir acquise si les plus grandes autorités en la matière ont renoncé à la leur transmettre ? C’est François Hollande, et non un ignorant dans le domaine de l’histoire politique, qui a déclaré en 2015 que « le discours de Marine Le Pen ressemble à un tract communiste des années 1970 ». Depuis lors, le déni de la formule « extrême droite » pour caractériser ce qui nous arrive politiquement s’est généralisé. Ce déni a ses versions savantes et ses versions grand public1. À la charnière des deux, on trouve la promotion de concepts politiques tirés de l’oubli (le populisme) ou forgés pour l’occasion (« l’illibéralisme »), mais toujours avec le même effet : au prétexte de saisir la nouveauté, établir une frontière étanche entre le pire d’hier et ce qu’il y a d’inquiétant aujourd’hui.
Le refus d’utiliser la formule « extrême droite » a néanmoins un inconvénient de taille : il entérine la revendication contre-mémorielle du principal parti français issu de cette tradition. Comme il faut bien trouver quelque chose à reprocher à ce parti, on s’en prend à ce qu’il y a d’utopique dans le discours économique de Marine Le Pen. Et nous voilà ramenés à la matinale d’Inter et au désarroi des parents : le problème avec le Rassemblement national d’aujourd’hui, c’est qu’il est « de gauche »…
Depuis une vingtaine d’années, la mémoire n’a plus bonne presse lorsqu’il s’agit de combattre l’extrême droite. Les liens entre cette faculté et la morale sont ténus : en politique comme en religion, le souvenir prend facilement l’allure d’un impératif (« Souviens-toi ! »). Or on a répété sur tous les tons que, face au Rassemblement national, la critique morale était contre-productive. Récemment encore, Emmanuel Macron a recadré la Première ministre sur ce thème : « pas de morale, des arguments rationnels ». Par exemple, le programme économique de Le Pen est irréaliste parce qu’il ressemble trop à un programme « de gauche », qu’il est incompatible avec les engagements européens de la France et qu’il entraînerait une gabegie financière sans limite. À la faveur de ce recentrage sur la question du réalisme économique, il ne reste plus rien des principes au nom desquels on combattait autrefois le Front national même lorsque, d’aventure, une mesure préconisée par ce parti pouvait apparaître comme socialement juste. Il n’y a plus alors qu’à espérer que la majorité de la population demeure convaincue par le réalisme des politiques gestionnaires, ce qui est contredit par les consultations électorales comme par les enquêtes d’opinion2.
En rappelant que nombre de fondateurs du Front national étaient des collaborateurs fiers de leurs engagements, Élisabeth Borne s’est pourtant contentée de convoquer un peu de mémoire historique contre les confusions du présent. Au-delà du simple rappel à l’histoire, elle l’a sans doute fait dans un souci « moral », escomptant que la présence d’anciens Waffen SS à l’origine de ce qui est devenu le premier groupe parlementaire d’opposition en France était encore en mesure de perturber le scénario de la dédiabolisation.
La Première ministre a-t-elle eu tort de considérer que l’édification d’un surmoi mémoriel demeure un bon moyen de restaurer un cordon sanitaire contre les ambitions de l’extrême droite ? On peut en douter. Aussi longtemps que le Front national était exclu du front républicain au nom de la mémoire des principes et de celle des faits, il plafonnait à 15 %. Avec, il est vrai, l’aide de son président d’alors, qui ne perdait jamais une occasion de rappeler les fondamentaux de son courant de pensée. Plus récemment, l’échec (relatif) d’Éric Zemmour a montré que l’indifférence mémorielle ou l’inculture historique des Français n’allaient pas jusqu’à tenir pour rien les réhabilitations de Pétain au prétexte de son prétendu « sauvetage » des Juifs français. En 2022, les électeurs tentés par le vote d’extrême droite ont préféré la copie devenue respectable à l’original pur et dur. Ils ont profité de l’amnésie générale pour se convaincre de l’innocence de leur vote.
L’extrême droite est un bon exemple du rapport qui, qu’on le veuille ou non, existe entre morale et politique. Malgré ses appels au bon sens contre le moralisme de la gauche, l’extrême droite a une morale : elle aussi – elle surtout – se présente comme le « camp du bien », contre lequel conspirent les adversaires de l’identité nationale. À des principes universels, cette morale substitue des valeurs, en l’occurrence des évaluations pulsionnelles qui installent les sujets dans une panique relative à leur propre survie. Ce n’est pas un hasard si le bréviaire littéraire de l’extrême droite française contemporaine s’intitule Le Camp des saints et met en scène un îlot de vertus menacées par l’invasion du mal migratoire3. Ce schéma moral (« nous, le bien, contre les aliens ») est susceptible de variations, mais le dispositif formel est toujours le même. En parlant, à propos de l’intelligence artificielle, de « l’autre grand remplacement », le Rassemblement national met, par exemple, l’inquiétude suscitée par les nouvelles technologies au service de sa morale apocalyptique de toujours4. Suivant sa logique manichéenne, il place les robots aux côtés des étrangers dans le rôle des ennemis de la patrie : selon l’extrême droite, les ennemis ont toujours quelque chose d’inhumain. Pour répondre à un tel imaginaire de la disparition, il faut une autre morale, universaliste et fondée sur des principes davantage que sur des valeurs. Il est bon, aussi, d’avoir une mémoire qui rappelle que ce sont les politiques d’extrême droite, et non les submersions migratoires, qui ont placé le monde au bord de sa fin.
La différence des temps et la permanence du même
La mémoire politique qu’il serait utile de mobiliser face à l’extrême droite n’est d’ailleurs pas seulement de nature morale. L’ironie qui accueille de plus en plus souvent ceux qui osent encore se référer au passé des « années sombres » se prévaut de la différence des temps. Où sont les chemises brunes ou noires que la gauche a si souvent brandies comme autant d’alarmes ? Et comment ne pas voir dans l’hommage rituel des nationalistes d’aujourd’hui à la démocratie ou à la République un abîme qui les sépare pour de bon de leurs prédécesseurs ? Mais, précisément, s’il s’agit de leurs « prédécesseurs », encore faut-il être en mesure de repérer le même sous la différence des temps, à moins que les représentants autoproclamés de l’héritage national aient le privilège exorbitant de n’être les héritiers de personne.
Certes, l’extrême droite d’aujourd’hui ne milite plus en faveur de « l’homme nouveau », son horizon d’attente n’a plus rien de messianique. Les plus jeunes, c’est-à-dire souvent les plus radicaux, exhibent leur virilisme sur YouTube et opposent leur musculature au féminisme castrateur et aux ravages anthropologiques de la pensée woke. Il faut bien admettre qu’il y a loin entre ces « héros » postmodernes et individualistes et le culte des masses caractéristique du fascisme. L’écart est encore plus visible avec l’idéal présenté par l’extrême droite mainstream. À la place de la « bête blonde », cette dernière promeut le Français moyen, directement issu des dialogues de Michel Audiard, des Trente Glorieuses et des bars PMU, où l’on avait encore « le droit de dire quelque chose » sans apparaître raciste. Son époque bénie (la France d’avant 1968) a quelque chose de rassurant. Certes, du fait de la vivacité de la mémoire historique qui régnait alors en France, l’extrême droite n’y existait plus qu’à l’état groupusculaire… De là à dire que l’extrême droite contemporaine répète comme farce ce que celle du passé incarnait comme tragédie, il n’y a qu’un pas.
Il est vrai que la mémoire du pire risque de s’échouer sur les dissemblances entre hier et aujourd’hui. Mais de quel passé parle-t-on lorsqu’on se réfère à l’extrême droite ? Paul Ricœur avait raison d’insister sur les limites d’un devoir de mémoire promu de manière abstraite : « L’injonction à se souvenir risque d’être entendue comme une invitation adressée à la mémoire à court-circuiter le travail de l’histoire5. » Mais le philosophe substituait au devoir de se souvenir le « travail de mémoire », c’est-à-dire l’effort pour se figurer dans le présent ce qui emprunte au passé sans le reproduire à l’identique. Ne plus oser parler d’extrême droite pour désigner le Rassemblement national ou CNews, c’est confondre cette mouvance politique avec ses versions historiques les plus ostensiblement criminelles, à savoir le fascisme et, plus encore, le nazisme. Depuis quelques années, la reductio ad hitlerum n’est plus seulement le fait des vigies de l’histoire qui crient au loup chaque fois qu’elles remarquent une entorse au pacte républicain. Elle est au moins aussi présente dans les jugements qui refusent toute comparaison avec le passé sous prétexte que l’extrême droite serait soluble dans des mouvements paramilitaires, explicitement racistes et qui assument leur haine de la démocratie.
S’il y a eu des abus de mémoire dans le débat public, ils tiennent à cette réduction de l’extrême droite au nazisme. Mais le travail d’une mémoire informée par l’histoire suffirait à établir que l’extrême droite a connu de nombreuses variantes. La Hongrie de Horthy ou l’Action française n’ont fait la preuve de leur compatibilité avec l’hitlérisme que lorsque la question des alliances s’est imposée. Plus prudents, l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar sont restés à l’écart de la lutte, ce qui a joué un rôle important dans leur « dédiabolisation ». Aujourd’hui, en Espagne, un parti comme Vox profite de cette paresse de la mémoire pour prétendre que défendre l’héritage de Franco le place, au pire, dans les parages d’un certain conservatisme. En Italie, Giorgia Meloni a pavé sa route vers le pouvoir de déclarations visant à dédouaner Mussolini du pire au prétexte que, sans Hitler, le Duce aurait sans doute maintenu son régime dans les bornes d’un État autoritaire, certes, mais pacifique.
Si la mémoire a une vertu politique, c’est d’attester que le passé a eu lieu et qu’aucun entrepreneur en révision de l’histoire n’a les moyens de l’effacer. Il ne s’agit pas ici d’indignation morale, mais de la capacité de lire et d’entendre ce qui se dit aujourd’hui à la lumière de ce que l’on sait s’être passé autrefois. L’un des principaux ressorts des succès contemporains de l’extrême droite consiste à faire accroire que ses solutions n’ont pas encore été essayées, à la différence de toutes les autres, du marxisme au capitalisme néolibéral. Pour se convaincre du contraire, il ne faut plus compter sur le fait que ces mouvements avancent à visage découvert : même si tel était leur intérêt électoral (ce qui n’est pas le cas), les lois actuellement en vigueur en matière d’expression raciste le leur interdiraient.
Mieux vaut se souvenir qu’il y a extrême droite, quelle qu’en soit la variante, lorsque l’inégalité de droit entre les humains et les discriminations qui s’ensuivent sont mises au principe d’un projet politique. On cessera alors de s’étonner des emprunts qu’au gré des circonstances et de leur intérêt électoral, les partis de cette mouvance font au libéralisme culturel. Féministe, laïque, tolérante aux revendications des minorités sexuelles, favorable à la justice sociale, l’extrême droite ne l’est que sur la base d’un partage drastique entre le bon peuple, qui peut éventuellement accéder à de nouveaux droits, et les passagers clandestins qui, à ses yeux, complotent contre nos libertés et nos traditions.
Le Rassemblement national brandit sa tolérance à l’égard du droit à l’avortement pour prouver qu’il a changé. Mais on change soit selon la substance, soit selon les accidents. La substance de ce mouvement est et demeure la préférence nationale (rebaptisée « priorité nationale »), autrement dit l’installation d’une inégalité originaire au principe de toute politique. Partout où une inégalité de ce genre (par définition indépassable) a été mise en œuvre, elle s’est imposée par la violence. En partant de là, on peut interroger l’équivoque qui se trouve au centre des discours de l’extrême droite sur l’immigration. Là où il dit « immigrés », le Rassemblement national parle explicitement des étrangers, voire des clandestins, qui pourraient, dans l’état actuel de la législation, être expulsés du territoire national. Mais il vise de manière subliminale (et la plupart de ses électeurs le comprennent) les Français issus de l’immigration depuis deux ou trois générations. Cette équivoque non plus n’est pas nouvelle, elle constitue même le vague dont l’extrême droite a historiquement eu besoin pour faire croire que ses mesures pourraient être adoptées sans une altération profonde de l’État de droit6. Il faudrait donc demander ce que, une fois parvenue au pouvoir, l’extrême droite compte faire de ces « étrangers » qui sont pourtant de nationalité française, que rien dans l’état actuel du droit ne permet d’expulser et qu’aucun lieu sur terre n’est susceptible d’accueillir. Où, sinon dans la mémoire de ses anciens discours, trouvera-t-on des raisons de lui demander des comptes sur sa sémantique ?
Amnésie et confusion politique
Que la mémoire collective puisse établir des digues en matière politique, le consensus mémoriel européen d’après 1945 suffit à l’établir. En France, la mémoire du régime de Vichy n’a d’ailleurs pas d’abord été celle de ses crimes : Henry Rousso a montré qu’il faudra attendre la fin des années 1960 et le choc du film Le Chagrin et la pitié (1969) de Marcel Ophüls pour que le mythe résistantialiste s’effrite et que la compromission de l’État français dans la Shoah commence à être reconnue7. La première mémoire de Vichy était faite de son échec désastreux et de la complicité des prétendus « nationaux » dans l’abaissement de la France au rang de puissance supplétive. Mutilée de sa dimension morale, cette mémoire vive avait néanmoins le mérite de savoir que les solutions de l’extrême droite ont bel et bien été essayées dans l’histoire. Même selon les critères de ses promoteurs, elles avaient perdu toute crédibilité.
Certes, la mémoire collective ne se décrète pas et il est vain de prétendre ressusciter l’atmosphère d’une période, celle de l’après-guerre, où le souvenir venait en renfort de la raison. C’est pourquoi il sera toujours vrai de dire que, face à l’extrême droite d’aujourd’hui, il ne suffit pas de convoquer une mémoire du pire qui, par définition, s’affaiblit à mesure que les années passent. Pour limiter l’influence du Rassemblement national, il faut donner à ses électeurs des motifs matériels ou symboliques, mais issus de leur expérience présente, de ne pas voter pour lui. Réduire les inégalités, restaurer les services publics, prendre à bras-le-corps les défis du réchauffement climatique sont, parmi d’autres, des impératifs auxquels ne peut se soustraire aucun responsable politique qui prétend lutter sérieusement contre l’extrême droite. Ce que Horkheimer écrivait à propos des années 1930 demeure exact aujourd’hui : « Qui ne veut pas entendre parler du capitalisme devrait aussi se taire sur le fascisme8. »
Mais comment ne pas voir que le Rassemblement national revendique, lui aussi, la lutte contre la précarité sociale, qu’il prétend renforcer la présence de l’État dans les territoires ruraux et que, même de manière tardive, il s’attache à établir un programme en matière d’écologie ? « Il promet ces réformes sociales et équitables, répondra-t-on à juste titre, mais nous savons bien qu’il ne les mènera pas. » Mais ce savoir-là, cette manière de ne pas être dupe, on l’emprunte précisément à une mémoire. Cette faculté partage avec l’imagination le pouvoir de rendre présent ce qui est absent. L’extrême droite a d’ores et déjà remporté la plupart de ses batailles sur le terrain de l’imaginaire, ce que l’on reconnaît en admettant qu’elle a su imposer son « hégémonie culturelle » sur un grand nombre de sujets. À la différence du passé, l’absence forgée par l’imagination demeure invérifiable aussi longtemps que cet imaginaire ne parvient pas au pouvoir. C’est (longtemps) après son accession aux responsabilités que les promesses de l’extrême droite en matière de justice sociale et de progrès apparaissent à la majorité de la population comme des mythes. La mémoire, elle, atteste d’une absence vérifiable, puisqu’elle a été présente et qu’elle le demeure sous forme de traces. En ce sens, le souvenir possède une force critique au moins égale à celle de l’image. Il a surtout l’avantage de se placer sur le même terrain qu’elle : celui de l’absence, si facilement investie par les fantasmes.
Cette mémoire aujourd’hui en passe d’être défaite et que le discours public devrait remobiliser ne porte du reste pas seulement sur l’extrême droite. Elle est au principe de toute orientation lucide dans les coordonnées fixées par la modernité politique. De fait, amnésie et confusion conceptuelle vont de pair. Pour le sujet qui nous occupe, le souvenir qui mériterait d’être réactivé d’urgence est celui du clivage entre la droite et la gauche, une manière imparfaite mais raisonnable d’échapper aux clivages culturalistes entre « eux » et « nous », dont les traductions politiques ne peuvent qu’être violentes.
Aussi longtemps que la mémoire des faits et des discours d’extrême droite était vive, il n’était pas nécessaire de définir ses partisans pour savoir les reconnaître. Aujourd’hui, cette mémoire s’est considérablement affaiblie et nous sommes ramenés à l’exigence de définir l’extrême droite pour pouvoir la reconnaître. Mais le piège se referme puisque, pour procéder à une telle définition, il faut recourir à un clivage entre la droite et la gauche qui a lui-même tendance à être oublié.
En France, cet oubli a été présenté comme un gage de modernisme, comme si, à la polarisation générée par les crises du présent, il était impératif de répondre par la fiction d’un consensus fondé sur la seule « raison ». On a souvent remarqué que le « et de droite et de gauche » promu au début du macronisme entretenait un parallélisme périlleux avec le « ni de droite ni de gauche » des nationalistes9. Fondés sur des projets antagonistes, les deux mots d’ordre partagent néanmoins le présupposé qu’il est possible de faire de la politique selon des clivages radicalement différents de ceux fixés par l’histoire des démocraties modernes, voire de ne plus faire de politique du tout, comme Marine Le Pen tente d’en convaincre les électeurs en mettant en avant ses solutions pleines du plus élémentaire « bon sens » et son affection forcément rassurante pour les chats.
Oublier le clivage gauche/droite, c’est se condamner à réunir dans la formule vague « les extrêmes » tous ceux que l’on présente comme des adversaires irréductibles. L’abandon du front républicain au profit d’un « arc » du même nom, mais beaucoup plus étroit puisqu’il exclut une bonne partie de la gauche, présente l’inconvénient pratique d’affaiblir mécaniquement le nombre de républicains. Il aggrave surtout une confusion politique dont l’extrême droite ne peut que profiter. Le Rassemblement national refuse d’être assimilé aux « extrêmes ». Mais il craint plus encore d’être repérable sur la cartographie traditionnelle de l’espace politique, à savoir à la droite de la droite. Cela l’obligerait à tenir un discours clair sur les vertus qu’il prête aux inégalités économiques et à la concurrence, et à préciser les modalités de sa politique fiscale imprégnée de capitalisme national – autant de clarifications qui risqueraient de le rendre moins attractif auprès des classes populaires et qui, quoi qu’il en soit, rendraient improbable la confusion de son idéologie avec celle d’un parti « de gauche ».
La gauche porte, elle aussi, une responsabilité dans cet oubli du clivage auquel elle doit pourtant son origine. Soit parce que, réformiste, elle a brouillé les pistes en épousant, une fois parvenue au pouvoir, les canons de la politique néolibérale, soit parce que, radicale, elle a cédé un temps aux sirènes du « populisme », qui est le principal opérateur de la négation de ce clivage.
La preuve paradoxale de la persistance de ce clivage se trouve dans le jugement de la jeune fille citée au début de cet article. À propos de Jordan Bardella, la proposition « Il est de gauche, le monsieur » est une erreur de diagnostic. Mais cette erreur est fondée sur le bon instrument de discrimination en matière de jugement politique : le clivage droite/gauche qui, en dépit de ses multiples variantes, permet d’organiser le conflit de manière démocratique. Refouler ce clivage au profit de différends anthropologiques (« nous contre les autres ») ou d’oppositions formelles (« la raison ou le chaos »), c’est se condamner à ne rien comprendre à ce qui arrive, au prétexte qu’aucune mémoire n’est à la mesure de la nouveauté du présent. En cette matière, l’organisation de l’amnésie ne fait que précéder celle de l’injustice.
Michaël Fœssel
notes :
1. Un exemple de leur recoupement : « Le RN incarne quelque chose de très différent de ce qu’a été l’extrême droite du passé » (Marcel Gauchet sur Europe 1, le 13 avril 2022).
2. Voir Dominique Albertini, « Sondage Viavoice : Marine Le Pen en voie de banalisation », Libération, 4 septembre 2023. Loin de n’être en tête que sur les questions de sécurité et d’immigration, le Rassemblement national recueille davantage de confiance que les autres partis réunis sur la santé, le pouvoir d’achat, l’éducation, la retraite et l’emploi.
3. Jean Raspail, Le Camp des saints, Paris, Robert Laffont, 1973.
4. Nicolas Massol, « Intelligence artificielle : la nouvelle passion de l’extrême droite », Libération, 22 avril 2023.
5. Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000, p. 106.
6. Voir Gérard Noiriel, État, nation, immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2001.
7. Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy (1944-198…), Paris, Seuil, 1987.
8. Max Horkheimer, « Pourquoi le fascisme ? » [1939], trad. par Jean-Louis Schlegel, Esprit, mai 1978, p. 63.
9. Voir Zeev Sternhell, Ni de droite ni de gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Seuil, 1983.
Revue Esprit : Fondée en 1932 par Emmanuel Mounier, la revue est marquée par le krach de 1929, envisagé comme un révélateur de la fragilité du capitalisme et de la vision libérale de l’individu qui lui est associée. Dénonçant l’enrôlement des masses dans le communisme et le fascisme tout en refusant la posture esthète associée aux auteurs de La Nouvelle Revue française, la revue est inspirée par les idées de Péguy et de Bergson et s’inscrit alors au sein de la nébuleuse des non-conformistes des années 30. Elle rompt néanmoins avec la Droite à l’occasion de la crise du 6 février 1934, sur fond de désaccord quant à l’importance de l’opposition au fascisme – de manière significative, le numéro de janvier 1934 est déjà intitulé « Des pseudo-valeurs spirituelles fascistes ».
Après 1934, Esprit approfondit les conséquences sociales et philosophiques du personnalisme, dont il devient l’expression la plus connue, tandis que se crée autour de la revue un réseau national et international de groupes destinés à diffuser ses idées. Un débat a lieu au sein de la revue entre Mounier et l’un de ses principaux inspirateurs, le philosophe Jacques Maritain. Ce dernier souhaite en effet faire de cette dernière l’organe d’une refondation du catholicisme, tandis que Mounier souhaite la maintenir à l’écart de toute dimension institutionnelle, en dépit de sa foi catholique et de son attachement à l’héritage intellectuel chrétien. Lors de la guerre d’Espagne, la revue prend le parti des républicains, ce qui l’oppose aux représentants du catholicisme français.