Philippe Marlière : « Il n’y a qu’un seul extrême, c’est le Rassemblement national »
Rémi Noyon
Philippe Marlière, professeur de sciences politiques.
.
Entretien Peut-on vraiment renvoyer dos à dos le Rassemblement national et la France insoumise ? Le coauteur des « Tontons flingueurs de la gauche », professeur de sciences politiques, met en garde contre cette rhétorique.
Dans cette campagne de second tour, les consignes de désistement républicain ont, au mieux, été données du bout des lèvres. Lors du premier tour, le camp présidentiel a renvoyé dos à dos « les extrêmes ». Que vous inspire cette rhétorique ?
Philippe Marlière : Mettre sur un pied d’égalité le Rassemblement national et le Nouveau Front populaire – en ciblant LFI et Mélenchon – est une tactique de campagne opportuniste, qui ne repose sur aucune analyse politique sérieuse. Pour la première fois, l’extrême droite peut remporter une majorité absolue et gouverner la France ; le régime de Vichy ne procédait pas à des élections. Nous pouvons nous réveiller le 8 juillet dans un pays qui s’éloigne du socle des valeurs républicaines, ce qui changerait en profondeur le sens de ce qu’est être français. En fait, il n’y a qu’un seul extrême, c’est le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella.
De nombreux électeurs considèrent pourtant que le RN a changé et ne peut plus être qualifié d’extrême droite. Est-ce votre avis ?
Non. Marine Le Pen a fait un ripolinage de façade, réussissant à faire croire que le RN est désormais le défenseur de la République et de la laïcité. C’est aberrant. Créé en 1972, avec l’appui d’anciens vichystes, de membres de l’OAS et même de Waffen SS, ce parti s’inscrit dans la tradition de l’extrême droite qui, de l’affaire Dreyfus jusqu’à aujourd’hui, en passant par les ligues de l’entre-deux-guerres et l’Algérie française, entend régler ses comptes avec la Révolution française et les valeurs d’émancipation et d’égalité qui en ont découlé. Certes, Marine Le Pen ne tolère plus les saillies antisémites et racistes de la part de ses cadres. Mais à la différence de l’Italien Gianfranco Fini, ex-leader du MSI, parti postfasciste, qui a désavoué la filiation avec Mussolini, Marine Le Pen n’a jamais explicitement renié la filiation avec le vichysme.
Au-delà du lien avec l’extrême droite historique, il suffit de lire le programme du RN. Jordan Bardella entend mettre fin à deux cents ans d’héritage républicain. La suppression du droit du sol, la mise à l’index des binationaux et la préférence nationale – une politique raciste et discriminatoire à l’égard des étrangers – pointent vers le fantasme d’un peuple purifié, homogène. Il y aurait des Français plus français que d’autres, des Français de sang et des Français de papier. Au-delà d’être un mythe – la France a toujours été un peuple de brassage –, ce projet ouvertement discriminatoire s’écarte des valeurs cardinales de la République. De la même manière, l’interdiction du voile musulman dans l’espace public va à l’encontre de la loi de 1905 qui garantit le libre exercice du culte. Le RN propose un horizon antirépublicain et antilaïque. Le fait que ce parti soit d’extrême droite – malgré les dénégations de ses dirigeants – fait l’objet d’un consensus académique et juridique, le Conseil d’Etat vient de le rappeler.
Pourtant, vous êtes mal à l’aise avec la comparaison avec les années 1930. Pourquoi ?
Dans la lignée de ce qui s’est passé en Hongrie ou en Pologne, le plus probable est qu’un gouvernement RN vienne détricoter par petites touches l’Etat de droit, par le biais de mesures « techniques », en apparence anodine. En Russie, après sa prise de pouvoir en 2000, Poutine a commencé à faire passer deux lois « bénignes » – une sur le régime d’enregistrement des partis, l’autre sur les seuils électoraux – qui ont rencontré peu d’opposition. Mais ces réformes ont été le point de départ d’une remise en cause aujourd’hui générale de l’Etat de droit. Le glissement est lent, mais inexorable, vers un affaissement de nos libertés démocratiques. Un hypothétique gouvernement Bardella pourrait dénoncer le « gouvernement des juges » qui ferait appliquer la loi, ou les garde-fous posés par le Conseil constitutionnel ou le Conseil d’Etat. Au nom d’une volonté populaire mythifiée qu’il prétendrait représenter, il s’en prendrait, peu à peu, à l’Etat de droit, garant de nos libertés publiques et protections sociales.
La menace « d’extrême gauche » a été agitée par le gouvernement Attal. Est-ce une accusation justifiée ?
On peut être très critique de Jean-Luc Mélenchon, mais je trouve absurde de qualifier LFI d’extrême gauche, et a fortiori de considérer comme « extrême » le Nouveau Front populaire, qui va jusqu’à l’aile droite du Parti socialiste, incarnée par François Hollande. Mélenchon était intrinsèquement un social-démocrate de gauche, un ex-socialiste qui admirait François Mitterrand. Quand il crée le Parti de Gauche en 2008, c’est pour refonder une social-démocratie que le PS a, à ses yeux, trahie. Par la suite, il a intégré des préoccupations plus contemporaines, telles que le féminisme et l’écologie, et s’est adressé explicitement à certaines minorités, en intégrant les critiques des antiracistes sur l’universalisme français, ce que certains ont dénoncé comme du « communautarisme ». Mais, aujourd’hui, le programme du NFP est un réformisme de gauche assez classique. Il n’est pas question de renverser le capitalisme ou les institutions de notre démocratie libérale, comme le souhaiteraient par exemple Lutte ouvrière.
Accusé de tolérer, voire d’encourager, l’antisémitisme, LFI a été qualifié d’antirépublicain, et Edouard Philippe a appelé à faire barrage au RN et aux candidats issus de la formation mélenchoniste…
Mélenchon a fait le choix de la stratégie du « bruit et de la fureur », du clivage permanent. C’est manifestement très contre-productif, mais être outrancier ou ne pas porter de cravate à l’Assemblée ne fait pas de vous un ennemi de la République. Tout se passe comme si la volonté de réduire les inégalités économiques, de faire bouger les lignes de partage des richesses constituait désormais un dangereux projet menaçant notre démocratie. C’est le discours d’une partie des partisans d’Emmanuel Macron et de la droite. Mais vouloir taxer les riches ne fait de vous ni quelqu’un d’extrême gauche, ni un antirépublicain ! Le programme commun de 1972, qui a servi de tremplin à Mitterrand pour se faire élire en 1981, était bien plus radical ; des nationalisations massives étaient censées être une première étape dans la rupture avec le capitalisme.
Il reste le sujet brûlant et douloureux de l’antisémitisme. Malgré les vives critiques des juifs de gauche, Mélenchon n’a jamais accepté de se remettre en question et d’admettre qu’il véhiculait parfois des tropes antisémites. Un leader de gauche antiraciste aurait dû dire : « Je vous écoute, qu’est-ce qui vous a blessé et comment pouvons-nous lutter en interne contre ce fléau ? » Au lieu de cela, il a sans cesse renvoyé à l’instrumentalisation – certes réelle – de ces accusations par l’extrême droite et les élus Renaissance, et silencé les voix juives de gauche. Le RN profite de la situation pour se présenter, à tort, comme le défenseur des juifs, et stigmatiser LFI – et par ricochet l’ensemble de la gauche, qu’il présente de manière générale comme antisémite.
Comment expliquer que ce que vous décrivez comme trois OPA du RN – sur la République, sur la laïcité et sur la lutte contre l’antisémitisme – puisse fonctionner aussi puissamment ?
Ce n’est pas seulement lié au travail de « dédiabolisation » mené par Marine Le Pen. Ces succès électoraux découlent d’un fort sentiment d’injustice sociale. Les quinquennats de François Hollande et d’Emmanuel Macron ont creusé les inégalités sociales. Le PS l’a payé très cher sur le plan électoral et Macron est en train d’en faire les frais. Ce dernier s’est fait élire sur l’idée d’affermir les libertés publiques, sur son pan de gauche, et de dynamiser l’économie, sur son pan de droite. Au lieu de cela, il a accru les inégalités et repris la rhétorique de l’extrême droite sur l’immigration et l’islam. Ce faisant, il a crédibilisé le programme de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. Aujourd’hui, hélas, des classes populaires et moyennes dirigent leur frustration vers les précaires en dessous d’eux, souvent des immigrés, plutôt que vers les riches ou les très riches d’au-dessus. Ajoutez à cela le travail de sape idéologique des médias Bolloré, le cynisme de ceux qui renvoient au récit des « deux extrêmes » et vous obtenez la situation explosive et confuse actuelle. Alors qu’il veut mettre à bas l’héritage révolutionnaire de 1789, le RN est aujourd’hui en mesure de décerner des brevets de républicanisme à ses opposants politiques. C’est le monde à l’envers et une situation extravagante eu égard à l’histoire de ce parti.
Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à l’University College of London. Ses recherches portent sur la social-démocratie, la gauche radicale et l’idéologie républicaine en France aujourd’hui. Il a notamment coécrit, avec Philippe Corcuff, « les Tontons flingueurs de la gauche. Lettres ouvertes à Hollande, Macron, Mélenchon, Roussel, Ruffin, Onfray » (Textuel, 2024).