Sélectionner une page

La culture de la peur : pour la soumission ou l’émancipation ?

La très ancienne stratégie de domination LA PEUR ( des sorcières, des juifs, des « indios », des protestants, etc. Pour RN : LES ÉTRANGERS Le sociologue Zygmunt Bauman appelle des «cibles de substitution», les délinquants, les «voyous», la «racaille» et, pour finir (ou pour commencer) les étrangers. Alarmer et inquiéter les électeurs, jouer de leurs émotions, alimenter leurs peurs est devenu à ce titre une recette commode pour des campagnes électorales, en mal de solutions. Source : La culture de la peur : pour la soumission ou l’émancipation ? https://www.ecoledelapaix.org/IMG/pdf/textescafe61-2.pdf

mardi 26 /04/18h

1)Définition
La peur1 est originairement une attitude devant un danger précis ou un événement estimé tel.
Qui pousse à l’évidence à l’éviter; c’est aussi une émotion qui paralyse l’activité et le
jugement. Dans nos sociétés, elle a constamment été l’objet de réprobation, les éléments les
plus archaïques de notre éthique valorisant le courage2, cette vieille valeur militair3e. Une telle

.

.

.
évaluation prédomine sur toute analyse de la fonction de la peur dans la préservation de
l’intégrité de la personne. C’est ainsi que Descartes. Dans le traité des passions, après l’avoir
d’abord analysée dans le contexte des passions en rapport avec la conduite face aux choses
nuisibles au corps (art. 36), change sensiblement d’attitude dans la deuxième partie, par
l’introduction d’un point de vue axiologique. La peur ou l’épouvante (contraire à la hardiesse)
surgit quand il y a difficulté en l’élection des moyens, ou en l’exécution concernant les
évènements qui dépendent de nous. C’est seulement un excès de lâcheté, qui est toujours
vicieux (art. 59). Il est possible certes que cette évaluation change dans les sociétés moderne :
la peur y semble un sentiment légitime devant l’insécurité réelle ou imaginaire4 qui
caractérise les grandes villes ou devant l’incertitude de l’avenir. Notions philosophiques (Ed.)

2) ressorts darwiniens de la trouille
Incompréhensible, la trouille ? Pas du tout. Elle a des ressorts très bien réglés. Ainsi, nous
avons moins peur des dangers que nous contrôlons – avoir une arme à feu chez soi – que de
ceux contre lesquels nous ne pouvons rien – se faire cambrioler. Nous avons également moins
peur des dangers naturels – le cancer de la peau dû au soleil – que des dangers dont la cause
est l’homme – les hypothétiques risques liés à la consommation d’aspartame. Nous craignons
moins les dangers dont les effets se manifestent sur le long terme – fumer – que ceux dont les
effets sont immédiats – une explosion nucléaire. Enfin, à nombre de victimes égal, un danger
est jugé moins important s’il concerne un petit nombre de victimes régulièrement – les
accidents de voiture – plutôt qu’un grand nombre de victimes exceptionnellement – les
accidents d’avions. C’est pourquoi on qualifie ce dernier type de menaces de « risques
terrifiants » (dread risks, en anglais). Le problème est que ces jugements ne reposent pas sur
une évaluation objective des risques réels. Ainsi, les statistiques nous enseignent, par
exemple, qu’une arme dans une maison a 22 fois plus de chances de blesser un de ses
habitants, qu’un intrus y pénétrant par effraction. De même, un vol transatlantique se révèle
aussi peu dangereux qu’un trajet de vingt kilomètres en voiture. Il est donc plus risqué de
prendre son automobile pour aller à l’aéroport que de monter à bord d’un vol low cost. Même

.
1 Spinoza distingue metus et timor: metus – la crainte – est objectif tandis que timor – la peur – est subjectif,
c’est-à-dire qu’en principe, le metus est une réaction de prudence justifiée par l’objet, tandis que le timor est la
manifestation d’un trait de caractère, connoté négativement. Metuo hostes, parce qu’il y a bien là de quoi avoir
peur et que seuls les fous n’ont jamais peur ;Timeo hostes, parce que je suis un timide de nature.
2 Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote pense qu’une personne courageuse est quelqu’un qui ne craint que ce
qui est redoutable et qui est capable d’agir ainsi que l’exige la raison en face d’une crainte raisonnable.
L’homme brave n’est pas quelqu’un qui n’éprouve aucune crainte : il est maître de lui, de ses sentiments et de
sa réflexion malgré la peur.
3 Je suis lâche si je ne choisis pas le parti le plus dangereux. » » L’honneur commande le courage et « c’est
devant la pointe de l’épée que le courage se prouve. » Alain, Mars ou la guerre jugée
4 3si j’étais venu au monde sans peur, je n’aurais aucune raison de m’attacher. Cela veut dire aussi que ce n’est
pas en apportant le maximum de sécurité à nos enfants qu’on leur donnera confiance en eux, c’est en leur
apprenant à dépasser leurs peurs Cyrulnik

.
à notre époque troublée, il n’y a guère de raison de s’inquiéter : le scientifique David G.
Myers a calculé que les terroristes devraient détourner au moins cinquante avions par an – en
tuant à chaque fois l’ensemble de leurs occupants – pour que l’avion devienne un moyen de
transport plus dangereux que la conduite en voiture sur une même distance.
Si les peurs humaines sont injustifiées, d’où viennent-elles ? Là encore, les scientifiques
contemporains proposent des explications déroutantes. Selon la psychologie évolutionniste,
nos peurs reposent sur des mécanismes parfaitement adaptés… à l’aube de l’Histoire. Nous
sommes programmés pour fuir le danger visible et évident. Face à un ours agressif, celui qui
commencera par calculer la probabilité de se faire attaquer afin de déterminer l’action
optimale se retrouvera décapité avant d’avoir pu ébaucher un seul geste. Celui qui a peur, lui,
se réfugiera en lieu sûr. Dans l’environnement primitif, la peur augmentait les chances de
survie. La théorie de l’évolution expliquerait alors que cette capacité à avoir peur ait été
transmise de génération en génération : les individus imperméables à cette émotion seraient
tout simplement morts avant d’avoir pu procréer. Mais pourquoi craignons-nous plus certains
dangers que d’autres ? Revenons sur l’exemple des « risques terrifiants ». La peur prononcée
qu’ils nous inspirent pouvait s’avérer rationnelle dans un environnement hostile, pour une
humanité émergeante se limitant à un nombre restreint de petites tribus. Un risque qui
emporte un nombre important d’individus d’un seul coup aurait alors pu signifier l’extinction
du groupe, voire de l’espèce. A contrario, un risque qui fait le même nombre de victimes,
mais régulièrement réparties dans le temps, représentait une menace bien moindre pour la
survie du groupe. La peur reste d’ailleurs parfois bénéfique dans notre monde actuel : j’ai
peur de l’accident de voiture, donc je réduis ma vitesse ; j’ai peur du sida, donc j’utilise un
préservatif ; j’ai peur de me faire agresser, donc j’évite les quartiers dangereux… Mais nos
sociétés sont devenues si complexes et les risques ont tellement changé de nature, que nos
peurs sont parfois mauvaises conseillères. Aujourd’hui, cette émotion est parfois adaptée,
notamment dans deux types de situations : celles qui sont trop complexes à analyser, mais
aussi celles qui requièrent une action très rapide(…) Plutôt que d’entreprendre un
raisonnement élaboré, la peur nous enjoint à un comportement simple, rapidement applicable
et parfois adapté (la fuite, la prévention, etc.). Parfois, mais pas toujours.
Adrien Barton philosophie magazine 29/10/2009,Ressorts darwiniens de la trouille

.
3) L’inversion paradoxale des valeurs : la peur vertueuse
Nos sociétés seraient-elles devenues trouillardes ? C’est ce qu’on pourrait croire en constatant
la place paradoxale que la peur y occupe. Elle est paradoxale pour au moins trois raisons.
Comment, tout d’abord, ne pas voir que nous vivons dans un monde où la sécurité règne
comme jamais dans l’histoire de l’humanité ? La guerre s’est éloignée, la famine a disparu,
l’homicide décline, l’espérance de vie augmente, la médecine n’a jamais été aussi efficace…
et, au lieu de nous réjouir, c’est la trouille qui nous taraude. On a peur de manger, de boire, de
respirer, de faire l’amour, de fumer… Ce sont d’innombrables petites phobies qui semblent
avoir pris la place des terreurs d’autrefois. À ceci près que, dans notre univers laïc, rationnel
et scientifique – et c’est un second paradoxe –, l’angoisse de l’apocalypse ne nous a pas
quittés : effet du réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, crash financier…
l’évocation de ces risques retrouve dans l’espace public des accents prophétiques bien au-delà
de leur analyse rationnelle. Enfin, et c’est le plus surprenant, la peur s’est déculpabilisée.
Jadis, elle était un vice dont l’adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est
devenue une vertu, voire un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l’action, elle a
presque acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble pas commet le triple péché d’ignorance,
d’insouciance et d’impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ? On peut
avancer trois types d’interprétation.

.

1. Une première interprétation (d’inspiration nietzschéenne) imputera cette crainte générale
au déclin de l’Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergents, les sociétés de la
modernité tardive seraient devenues frileuses et timorées. D’un côté, le vieillissement
démographique produirait une baisse de l’énergie et une paralysie des attentes ; de l’autre, la
fonction protectrice de l’État infantiliserait la société en sur assistant les personnes. Bref, le
triomphe des peurs révélerait la lente agonie d’un Occident pourri-gâté.

.
2. Une seconde lecture (d’inspiration tocquevillienne) insistera sur notre soif de bonheur et de
confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l’honneur des « gens biens
nés », qui englobait l’esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques recherchent
le bien-être et la sécurité pour tous. Or le premier ne connaît pas de borne et sa préservation
ne sait aucune limite. D’où cette conséquence : plus nous possédons, plus nous craignons de
perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l’égalisation et de l’amélioration
des conditions.

.
3. Une troisième interprétation (d’inspiration freudienne) verra dans la multiplication des
peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des
repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. À défaut d’avoir un avenir radieux, un
horizon béni, il reste très utile d’avoir des perspectives nourries de non-sens ou un avenir
piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d’un président
honni… tout cela redonne sens à nos actions et à nos vies. Bref : la peur rassure ! C’est ce que
disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d’échapper à l’angoisse
causée par des conflits psychiques insupportables. L’angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut
être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère
avoir peur de quelque chose, plutôt que d’être angoissé par rien, c’est-à-dire par tout. D’où
cette idéologie de la peur si puissante aujourd’hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au
fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s’explique !), elle
fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J’ai peur, donc je suis. Chacun
pourra choisir entre ces trois interprétations et même tenter une habile motion de synthèse.
Mais il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Ce serait le comble !
Tavoillot28/06/2012

.
4)Un mécanisme de substitution : en proposant des cibles bien identifiées, la peur sert de
masque à l’angoisse
A) constitution du sujet
Mais, parce que Hans5 va s’imaginer comme autre que ce qui est désiré, il est rejeté hors du
champ imaginaire de la mère où, par la place qu’il y occupait, celle-ci pouvait trouver à se
satisfaire. A cette place de l’angoisse. Hans va substituer une peur avec la production d’une
phobie. Cette peur, à la différence de l’angoisse, a l’avantage d’être focalisée sur un objet: elle
est en quelque sorte aux avant-postes de l’angoisse. Paradoxalement, elle a une fonction
structurante. Elle introduit un ordre, certes exorbitant, dans le monde de cet enfant : il y a,
ainsi, des lieux où il peut aller, où il n’a pas peur, et des lieux où il ne peut pas aller. Lacan
peut dire : « Le sens de la phobie, c’est d’introduire dans le inonde de l’enfant une structure.
Elle met précisément au premier plan la fonction d’un intérieur et d’un extérieur. Jusque-là,
l’enfant était en somme dans l’intérieur de sa mère », d’où il vient d’être rejeté. La
confrontation à l’énigme du désir de la mère, l’énigme du désir de l’Autre fait surgir
l’angoisse. Elle intervient quand le sujet rencontre ce manque dans l’Autre qui génère son
désir et qu’il ne sait pas quel objet il est pour cet Autre et son désir. La peur de l’objet
phobique qui se substitue à l’angoisse vient alors protéger le sujet de ce désir. L’objet

.
5 Analyse de la phobie d’un garcon de cinq ans freud 1909
Hans particulièrement aimé par sa mère qui le prenait dans son lit , va à la naissance de sa sœur développer
une phobie des chevaux ( peur d’être dévoré par les chevaux = peur d’être dévoré par la mère)

.
phobique est un signifiant: un signifiant à tout faire, il s’agit aussi bien du père qui punit, que
de la mère qui dévore. Ces signifiants ont souvent une valeur générique au-delà de toute
réalité présente. Ainsi, la peur du loup est toujours présente, alors qu’il n’y a plus de loups
dans nos campagnes: mais elle est déposée dans la culture, dans nos mythes. L’enfant est
désarmé du fait de sa dépendance absolue au désir dc l’Autre, qui lui apparait toujours comme
énigmatique: «Que veut-il ? Que me veut-il?» Cette question ne cesse de resurgir tout au long
de la vie, elle colore, donne son piquant, aux affres de la vie amoureuse de tout un chacun:
que suis-je pour l’Autre? Qu’aime-t-il en moi, s’il m’aime? Et cela à chaque fois que cet autre
m’apparait vraiment autre. L’angoisse est ainsi une sorte de marqueur dc l’émergence pour le
sujet d’une relation à l’Autre, dans sa dimension réelle, et elle souligne la dépendance à l’Autre
de toute constitution de sujet.
Pour Freud, toute angoisse est fondamentalement angoisse de séparation. En fait, c’est moins
la séparation qui génère l’angoisse que ce qui se passerait si elle n’avait pas lieu: l’angoisse
surgit d’éprouver ce lien qui dément la séparation. L’angoisse est donc marque de cette
séparation, marque d’une trace laissée par la symbolisation de cette séparation. L’incarnation
d’un objet (doudou, peluche. objet électif que Winnicott appelle objet transitionnel) est cette
trace, ce reliquat qui témoigne que cette séparation n’est pas totalement symbolisable, qu’il y a
un reste.6
De quoi avons-nous peur Alain Vanier , la peur émotion et passion, sous la direction d’Anne-
Marie Dillens université de saint Louis p21

.
B) gestion religieuse des émotions
(Jean Delumeau). Il a montré comment l’accumulation des agressions qui frappèrent les
populations d’Occident du XIV au XVII siècle provoqua un ébranlement psychique profond
dont « témoignent tous les langages du temps». « Un « pays de la peur » se constitua à
l’intérieur duquel une civilisation se sentit « mal à l’aise » et qu’elle peupla de fantasmes
morbides.» L’angoisse et le désespoir menaçaient la cohérence sociale. «Les hommes
d’Église», écrit Jean Delumeau, « désignèrent et démasquèrent cet adversaire des hommes. Ils
dressèrent l’inventaire des maux qu’il est capable de provoquer et la liste de ses agents: les
Turcs, les Juifs, les hérétiques, les femmes (notamment les sorcières) [..]. Une menace globale
de mort s’est ainsi trouvée segmentée en des peurs, redoutables assurément, mais « nommées »
et expliquées, parce que réfléchies et clarifiées par les hommes d’Église. Cette énonciation
désignait des périls et des adversaires contre lesquels le combat était, sinon facile, du moins
possible, la grâce de Dieu aidant. Le discours ecclésiastique réduit à l’essentiel fut en effet
celui-ci : les loups, la mer et les étoiles, les pestes, les disettes et les guerres sont moins à
redouter que le démon et le péché, et la mort du corps moins que celle de l’âme. Démasquer
Satan et ses agents et lutter contre le péché7, c’était en outre diminuer sur terre la dose des
malheurs dont ils sont la vraie cause.» Jean Delumeau note d’ailleurs que s’introduit alors une
certaine peur de soi, car « tout homme peut, s’il n’y prend garde, devenir un agent du démon»
Ce qui est ainsi décrit est un remarquable traitement de la peur. Ces agressions
incompréhensibles renvoient chacun aux sources de la peur. Les expliquer, les nommer, les

.
6 . il est obligé d’inventer un objet qui vient à la place de sa mère quand elle n’est pas là, qui représente sa
mère. C’est le nounours, le chiffon, le doudou… un objet que l’enfant invente et auquel il attribue la fonction,
la possibilité de remplacer sa mère qu’il ne perçoit plus. Donc il commence à symboliser, puisque ce qu’il
perçoit représente aussi quelque chose qu’il ne perçoit pas, ce qui est la définition même du symbole. La
symbolisation vient donc étonnamment tôt, bien avant la parole. Il prend le chiffon dont l’odeur évoque sa
mère
7 Pour faire comprendre l’énormité d’un seul péché mortel le dominicain Louis de Grenade, un auteur à succès
du XVI siècle, affirmait: «Si toutes les calamités, tous les désastres et tous les maux qui jamais se déchaînèrent
sur la terre depuis le jour de la création, et s’y déchaîneront encore jusqu’à la fin des siècles, tous les supplices
de l’enfer, étaient mis conjointement dans un plateau de la balance, et un seul péché mortel dans l’autre, la
balance serait emportée par celui-ci ».

.

placer dans un combat dans lequel chacun peut trouver sa place, s’il ne change rien aux
agressions, modifie la valeur et le sens même de la peur8. Ibidem p39

.
6 la peur=moyen de faire obéir les hommes ; la stratégie du choc ?.9
Catherine Malabou :
… craindre la peur, car, comme le dit le mot lui-même, elle «nivelle», aplatit10, donc abaisse,
avilit, pousse à l’obéissance aveugle, à la délation, à toutes les formes de lâcheté. Elle est bien
sûr un des ressorts fondamentaux des régimes totalitaires. Je me souviens de ce passage de
1984, d’Orwell, où les prisonniers, pour avouer et changer de comportement, sont confrontés
à ce qui leur fait le plus peur. Pour le héros du livre, ce sont les rats. Et puis il y a aussi
l’image de l’esclave chez Hegel. Celui qui a peur se conduit en esclave. Dans la
Phénoménologie de l’esprit, dans la lutte pour la vie et la mort, le maître est celui qui «n’a
pas peur de mettre sa vie en jeu», il est prêt à mourir pour prouver sa liberté11. L’esclave au
contraire tremble pour sa vie et accepte, pour la conserver, d’être réduit à la servilité. Cela a
un sens politique, bien sûr, mais aussi un sens psychique. La peur abaisse. Freud ira même
jusqu’à l’installer au cœur de l’inconscient. Plutôt avoir peur que de jouir trop fort !
Marc.Crepon. : Assurément, la peur a une dimension politique. Il était même convenu d’en
faire une des lignes de démarcation entre les démocraties et les types de régimes politiques
qu’on a coutume de lui opposer. Tandis que les dictatures, les régimes autoritaires et
totalitaires appuient leur pouvoir sur la peur qu’ils entretiennent chez les citoyens, les

démocraties étaient censées ne pas en avoir besoin pour gouverner. Or cette ligne de
démarcation est de plus en plus fragile, pour ne pas dire brouillée. Impuissants à soulager les
formes d’insécurité qui affectent le plus massivement les citoyens (la précarité de l’emploi, le
chômage) les gouvernements concentrent leur action sur ce que le sociologue Zygmunt
Bauman appelle des «cibles de substitution12», les délinquants, les «voyous», la «racaille»
et, pour finir (ou pour commencer) les étrangers. Alarmer et inquiéter les électeurs, jouer de
leurs émotions, alimenter leurs peurs est devenu à ce titre une recette commode pour des
campagnes électorales, en mal de solutions
«La peur un moyen de faire obéir les hommes» ;http://www.liberation.fr/societe/2009/10/31/

.
7) à cause du ressort darwinien de la peur la prudence demande l’anticipation de la
nécessité d’une rétrospection pour les violences abstraites
Jean-Pierre Dupuy. : Ce que j’appelle le catastrophisme éclairé n’est en rien un fatalisme.
C’est tout le contraire ! Le problème dont je suis parti est le suivant : même quand nous avons
la certitude que la catastrophe est devant nous, nous n’agissons pas, nous sommes incapables
d’avoir peur. Le catastrophisme éclairé propose de faire comme s’il s’agissait d’une fatalité,
tout en sachant que nous en sommes responsables. C’est une ruse prudentielle que nous
mettons en place pour sortir de l’inconscience et de l’inaction. Pour nous réveiller, nous
inventons un monstre extérieur à nous qui va nous détruire. La métaphysique que je mets en
place est celle de mes cousins paysans des Landes. Quand quelque chose de mauvais arrive,
ils disent après coup : « C’était écrit. » Cela ne veut pas dire qu’avant que cela se produise, ils
considéraient que cela allait se produire nécessairement. C’est une nécessité simplement
rétrospective. Si la ruse marche, on ne tente pas le destin, on se tient à carreau, on ne
chatouille pas le tigre.
Dominique Lecourt: Vous voulez que les gens se tiennent à carreau, c’est-à-dire littéralement
que chacun reste chez soi en se protégeant du monde extérieur ! Je ne crois pas à la pédagogie
par la peur, pas plus qu’au management par la peur. L’être humain est justement celui qui
refuse de rester en place. Qui s’interroge sur l’assignation des places. C’est ce qui fait sa
grandeur. Vous promouvez en vérité une pensée de l’ordre. Mais il n’y a pas d’ordre humain
qui vaille sans mouvement.
J.-P. D. : Ce que je propose n’est en rien incompatible avec la liberté, le dynamisme et
l’ouverture des possibles. Simplement, j’essaie d’inventer une parade pour lutter efficacement
contre des menaces réelles. D’ailleurs, je ne prétends pas qu’il s’agisse d’une méthode
universelle. Le catastrophisme ne s’applique pas à la grippe A, où il faut plus classiquement
penser la prévention, appliquer le principe coûts/avantages. La grippe A, contrairement à
d’autres menaces, ne met pas en péril la survie de l’humanité.
D. L. : Mais que signifie le terme « survie de l’humanité » ? C’est un rêve !
J.-P. D. : Une guerre nucléaire provoquée par l’accès de plus en plus difficile et compétitif
aux ressources rares, fossiles et minérales, et les migrations énormes que l’anticipation des
effets du réchauffement climatique va induire, n’a rien d’utopique. Votre réticence à
envisager le pire illustre ce que Günther Anders nomme « l’aveuglement face à
l’Apocalypse ». Si toute l’humanité n’est pas détruite, le bilan se chiffrera en centaines de
millions de morts.
Jean-Pierre Dupuy / Dominique Lecourt : Apocalypse now ? • Dialogue.. philosophie
magazine 29/10/2009

.

8 oui, il y a des raisons d’avoir peur. Si l’on veut conjurer la peur, c’est-à-dire la contenir, la réorienter
politiquement pour construire une forme de calme vigilant ,il faut commencer par dire : “oui, il y a de quoi avoir
peur”. Et c’est ce qu’on va faire : ce n’est pas tout à fait vrai qu’on a envie de passer toutes nos soirées en
terrasse, on va se forcer un peu mais surtout on va se surveiller soi-même, faire attention à ne pas laisser
monter en nous les passions tristes, prendre soin de ceux qui sont vivants et de ce qui est vivant en nous. Tout
cela, c’est de la vigilance, quelque chose comme le courage d’avoir peur. Les idées, Patrick Boucheron, Attentat,
Terre… http://www.philomag.com/les-idees/le-courage-davoir-peur-130392 sur 4 23/03/2016 10:15
9 En 2007, la journaliste canadienne Naomi Klein publiait La Stratégie du choc. Un traumatisme collectif, une
guerre, un coup d’état, une catastrophe naturelle, une attaque terroriste plongent chaque individu dans un
état de choc. Après le choc, nous redevenons des enfants, désormais plus enclins à suivre les leaders qui
prétendent nous protéger. Exemple : au Chili, sans les arrestations, tortures et disparitions massives
d’opposants, de militants de gauche et de syndicalistes, jamais son programme économique n’aurait pu se
mettre en place si rapidement. La torture et la répression faisaient donc partie en fait du choc nécessaire à la
mise en place de ce drastique plan de réforme écologique.
10 C.Malabou. : La peur a des synonymes troublants dans leur proximité. Par exemple, tremor (qui a donné
trembler), est une forme de peur pour les Latins. Tremor signifie au départ le frisson, le vacillement, (tremor
ignis : le vacillement de la flamme), puis le déséquilibre, qu’on retrouve dans «tremblement de terre». C’est à
la fois ce qui tremble et fait trembler. Terror, mot masculin employé comme synonyme de panique, désignait un
mouvement collectif : on parle de terror in exercitu, la panique qui s’est emparée de l’armée (panique, de pan,
le tout, ou peut-être dieu Pan, qui effrayait par son aspect et sa musique). Mais la peur, c’est pavor. Or pavere
veut effectivement dire «être frappé d’épouvante». Avoir peur, cette fois, n’est plus trembler mais «être
frappé». Il apparaît que pavor provient de la même racine que pavire, qui signifie «battre la terre pour
l’aplanir», et du verbe paver, «niveler la terre». L’émotion pénible que l’on ressent à la vue d’un danger nous
frappe, nous aplatit, nous nivelle, nous rend sans différence, sans singularité. Le latin populaire possède le verbe
espaventere, rattaché au latin classique expavere : d’où sont venus épouvante, épouvantail, épouvantable et
même épave
11 La peur cède le pas à la colère, l’indignation. De plus selon Elena Milachina (journaliste russe) phie magazine
30/04/09 Il existe au moins deux peurs. Il y a la peur qui paralyse et empêche d’agir, il y a aussi une peur qui
vous pousse à agir. La première est une peur pour soi, et qui touche énormément de mes concitoyens. La
seconde est la peur pour les autres, pour ceux qui souffrent, qui nous pousse à dénoncer les injustices et à
surmonter sa peur égoïste. D’où vient cette peur pour les autres ? Je ne sais pas. Martin Luther King ou Anna
Politkovskaïa la connaissaient, même si, du coup, ils sont morts jeunes et pas de mort naturelle
démocraties étaient censées ne pas en avoir besoin pour gouverner. Or cette ligne de
démarcation est de plus en plus fragile, pour ne pas dire brouillée. Impuissants à soulager les
formes d’insécurité qui affectent le plus massivement les citoyens (la précarité de l’emploi, le
chômage) les gouvernements concentrent leur action sur ce que le sociologue Zygmunt
Bauman appelle des «cibles de substitution12», les délinquants, les «voyous», la «racaille»
et, pour finir (ou pour commencer) les étrangers. Alarmer et inquiéter les électeurs, jouer de
leurs émotions, alimenter leurs peurs est devenu à ce titre une recette commode pour des
campagnes électorales, en mal de solutions
«La peur un moyen de faire obéir les hommes» ;http://www.liberation.fr/societe/2009/10/31/

12 Marc Crepon : quand un gouvernement est incapable simplement d’assurer la sécurité de la vie au sens le
plus large du terme, on connait très bien ce que cela signifie, ça signifie l’emploi, le logement, le bien être. Pour
justifier son action il lui faut alors créer, fabriquer des cibles de substitution. C’est à dire que voilà, je ne peux
pas vous assurer la sécurité de la vie, mais je vais vous assurer la sécurité dans un certain nombre de domaines
et je vais désigner des cibles de l’insécurité.

École de la Paix

Grenoble

 

 

 

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *