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Stéphanie Roza, fidèle aux Lumières

La philosophe, spécialiste des idées sociales et politiques, est viscéralement de gauche – de cette gauche rationaliste et universaliste, vulnérable ces jours-ci. Elle publie « Le marxisme est un humanisme », qui réévalue les apports de Jean-Paul Sartre et de Georg Lukacs.

  Serge Audier, Philosophe 

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La philosophe Stéphanie Roza, en 2019. 

Savante ou politique ? Sans doute la philosophe Stéphanie Roza est-elle les deux à la fois, mais pas toujours en même temps. Viscéralement de gauche, cette spécialiste des idées sociales et politiques, chargée de recherche au CNRS, se veut non moins fidèle à une déontologie de rigueur scientifique, comme le confirme son nouvel ouvrage, Le marxisme est un humanisme, consacré aux apports du marxiste hétérodoxe Georg Lukacs (1885-1971) et de Jean-Paul Sartre (1905-1980).

Or, déplore-t-elle, nous traversons une « période de grande confusion », tant est diffuse l’idée que tout savoir est militant. Sans rêver d’une « neutralité pure et parfaite », elle considère que cette inéliminable subjectivité devrait rendre les chercheurs encore plus vigilants dans leur quête de vérité. Inversement, la recherche peut nous rendre « plus exigeants vis-à-vis de nos convictions politiques ».

Peut-être n’est-il donc pas fortuit que Stéphanie Roza nous ait fixé rendez-vous à Paris dans le café La Méthode, située dans la rue qui porte le nom de Descartes, héros philosophique d’une certaine gauche rationaliste et universaliste. Car c’est bien de là qu’elle vient : issue d’une famille juive polonaise marquée par le traumatisme de la Shoah et inquiète de « ce qui pouvait toujours finir par nous tomber dessus », la philosophe se définit aussi comme appartenant à la génération du bicentenaire de la Révolution française.

Petite fille, elle communie avec les héros de la Révolution, et découvre ce qu’elle appelle désormais « la culture des droits de l’homme », c’est-à-dire « la première culture de l’histoire humaine qui permette aux membres des minorités d’appartenir pleinement à la communauté nationale sur la base de droits et de devoirs partagés, sans être obligés pour autant de renoncer à toute spécificité spirituelle ou philosophique ».

Jeune adulte, elle poursuit ses lectures, en particulier philosophiques, tout en militant une quinzaine d’années dans un parti trotskiste, Lutte ouvrière. Ce moment est « très formateur », lui permettant la fréquentation des classiques du marxisme et la rencontre des milieux populaires. Mais il est non moins « déformateur » : le stalinisme paradoxal de cette organisation sectaire la déçoit.

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Barnave ou Babeuf

La rupture devient inéluctable : son choix de la philosophie correspond à un désir d’autonomie et de réflexivité ­critique, qui accompagne sa fidélité aux Lumières. Bientôt, son intérêt se porte sur les « utopistes » et présocialistes du XVIIIe siècle : « J’ai voulu montrer comment leurs idées égalitaires, loin de se réduire à des rêveries littéraires, se sont converties, avec la Révolution, en programme politique. » Depuis sa thèse, son travail atypique privilégie des auteurs ne relevant pas du « canon » des grands philosophes, mais qui sont plutôt des penseurs engagés, ou des acteurs politiques soucieux d’élucider et de divulguer leur action – tels le révolutionnaire Antoine Barnave (1761-1793) ou le pionnier du communisme Gracchus Babeuf (1760-1797).

Son « cœur de métier » au CNRS consiste à étudier et éditer des sources avec tout l’appareil scientifique, pour un public de chercheurs et de curieux : tel est l’esprit qui préside à son travail en cours sur la première édition des œuvres complètes de Babeuf. Sa recherche interdisciplinaire aboutit aussi à des coéditions de colloques, notamment sur le « Républicanisme social » français, ou à la monumentale Histoire globale des socialismes. XIXe-XXIe siècle, qu’elle a codirigée avec Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan (PUF, 2021) : « Je préfère le travail collectif à l’autopromotion narcissique et aux polémiques sur les réseaux sociaux », dit-elle.

Pour la philosophe, l’universalisme des Lumières est la véritable matrice de la gauche par-delà sa grande diversité, des libéraux aux socialistes et communistes. Bien sûr, « d’infinis débats » traversent cette famille, en particulier sur la propriété privée, « mais les Lumières présentent des traits communs : le choix du rationalisme et de la critique, l’espoir dans les progrès, les droits fondamentaux ». Dans Lumières de la gauche (Editions de la Sorbonne, 2022), elle montre aussi que bien des combats socialistes et anarchistes, mais également féministes et anticoloniaux, se situent dans le prolongement, fût-il critique, des idéaux inachevés de la Révolution.

Plus engagé, son essai La Gauche contre les Lumières ? (Fayard, 2020) évoque les thèses de Zeev Sternhell dans Les Anti-Lumières (Fayard, 2006) : elle repère la continuité d’une tradition réactionnaire hostile aux droits humains, qui aurait débouché sur le fascisme, le nazisme et le régime de Vichy. Mais son angle contemporain diffère : tandis que l’historien israélien visait les libéraux de la guerre froide et autres néoconservateurs, Stéphanie Roza préfère appuyer sur les points douloureux des confusions de sa propre famille, la gauche.

Il y aurait ainsi, d’un côté, les pamphlétaires conservateurs, adulés des droites identitaires, tel Jean-Claude Michéa, qui entretiennent la haine du libéralisme juridique et du progrès, au nom d’un « socialisme originel » fantasmé ; et, de l’autre, les courants dits « postmodernistes » et décoloniaux radicaux, qui ne veulent voir dans l’Occident que les ­crimes et écocides perpétrés au nom d’un universalisme jugé par essence mortifère.

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Dérives identitaires

Dans notre conversation, Stéphanie Roza s’attarde en particulier sur les dérives identitaires et racialistes cataloguées « de gauche ». Interrogée sur l’actualité, elle s’indigne devant le double « déni » de ­l’islamisme et de l’antisémitisme : nous serions « passés à la vitesse supérieure », à un point aussi « terrifiant » qu’inimaginable. Et de déplorer qu’il lui faudrait maintenant rédiger non plus La Gauche contre les Lumières ?, mais peut-être « la gauche contre les juifs ? ». Pas toute la gauche, bien entendu, mais, « depuis le 7 octobre, un certain nombre d’intellectuels et politiques ont excusé voire approuvé les terroristes du Hamas et minimisé l’antisémitisme ».

Le problème, pour Stéphanie Roza, n’est pas la dénonciation absolue du gouvernement Nétanyahou, mais le refus de condamner les attaques antijuives. Aussi a-t-elle été parmi les rares intellectuels de gauche à critiquer les « dérapages » de Jean-Luc Mélenchon, selon elle indéniablement antisémites. Au reste, La France insoumise détruirait toutes les valeurs historiques des Lumières, et donc de la gauche : « Ce mouvement antidémocratique s’enferme dans la tactique du pugilat permanent, sur fond d’opportunisme radical, d’irrationalisme et de violence des passions. » En rejetant les repères du libéralisme politique, du pluralisme et du débat démocratique, certains segments de la gauche sont ainsi tombés là où ils penchaient – dans la complaisance envers des régimes autoritaires et des organisations théocratiques.

En tout cas, on pourra difficilement disqualifier cette analyse comme « sociale-libérale » : Le marxisme est un humanisme défend une synthèse entre matérialisme communiste et philosophie de la liberté ; et son essai à paraître à la rentrée, Marx contre les GAFAM, déploiera une critique, qui prolongera là encore le marxisme de Lukacs, des nouvelles formes d’aliénation, de réification et de manipulation propres au capitalisme de plates-formes. Autant dire que son chagrin est bien de gauche, tout comme son espoir : celui que l’ensemble de sa famille politique rompe avec les passions tristes des anti-Lumières, pour réinventer enfin sa boussole universaliste.

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Parcours

1979 Stéphanie Roza naît à Paris.

1994-2009 Elle est engagée dans le mouvement trotskiste Lutte ouvrière.

2016 Elle entre au CNRS.

2020 La Gauche contre les Lumières ? (Fayard).

2021 Elle codirige Histoire globale des socialismes. XIXe-XXIe siècle, avec Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan (PUF).

Critique

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Comment concilier matérialisme et liberté

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« Le marxisme est un humanisme. Jean-Paul Sartre et Georg Lukacs : deux philosophies pour l’humanité (1923-1975) », de Stéphanie Roza, PUF, 454 p., 27 €, numérique 21 €.

Un des courants majeurs de la philosophie sociale et politique du XXe siècle relève du « marxisme humaniste ». C’est ce que montre le nouvel ouvrage de Stéphanie Roza, en retraçant sa genèse, des années 1920, quand sont exhumés les Manuscrits de 1844 du jeune Marx, aux années 1950-1970, dans le contexte de l’impasse du « socialisme réel ». C’est alors que s’élaborent deux grands édifices théoriques, celui de Jean-Paul Sartre, qui, dans la Critique de la raison dialectique (Gallimard, 1960), s’efforce de concilier existentialisme et marxisme, et celui de Georg ­Lukacs, dont la somme ultime, Ontologie de l’être social (1985-1986 ; Delga, 2011-2012), tente aussi de concilier matérialisme et liberté.

Cependant, les deux philosophes ne s’appréciaient guère – le Hongrois reprochant au Français une conception abstraite de la subjectivité humaine, trop détachée de la nature et du travail. Au cours de cette confrontation, ­Sté­phanie Roza suggère que Lukacs touche en partie juste concernant la fragilité de la synthèse sartrienne. Elle réévalue en outre son ouvrage controversé La Destruction de la raison (1954 ; Delga, 2006-2017), qui dresse une généalogie intellectuelle de l’irrationalisme et du fascisme contemporains. Le portrait de Sartre est non moins empathique, mais davantage critique, notamment à propos de certains textes anticoloniaux qui font l’apologie de la violence comme constitutive de l’émancipation : « Ici, ce sont les tendances non humanistes, voire nihilistes, qui l’emportent. »

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Lire un extrait sur le site des éditions PUF.

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