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«Nous serons jugés sévèrement si les ego l’emportent»

La députée européenne Aurore Lalucq figure parmi les douze femmes qui cherchent à rééquilibrer le rapport entre les sexes afin de peser dans les discussions autour du monde d’après la crise. Avant leur meeting numérique, l’élue de Place Publique met en avant ses idées et ses craintes dans la bataille politique qui se prépare.

Vous êtes contente de la proposition de Julien Bayou (EE-LV) d’organiser une rentrée politique commune des gauches et des écologistes ?

Comment être contente dans le contexte actuel alors que nous traversons une terrible crise humaine et que nous enterrons nos morts ? Dans le débat public, on en arrive trop souvent à mettre cette réalité de côté, à tort. Cette crise, c’est avant toute chose des dizaines de milliers de morts, rien qu’en France. Des dizaines de milliers de familles qui ne peuvent même pas accompagner leurs proches dans la maladie. C’est un drame humain, sanitaire, et désormais une crise économique et sociale. L’urgence est donc à la gestion de la crise. Les travailleurs essentiels, soignantes, agriculteurs, caissières… y œuvrent tous les jours. Les citoyens par leur civisme aussi. Les responsables politiques tiennent leur rôle : les élus locaux préparent le difficile déconfinement, les députés nationaux et européens se battent pour gérer la crise…

Oui, évidemment pour le drame humain. Mais j’interrogeais sur un fait politique…

L’idée d’organiser une rentrée politique commune de la gauche et des écologistes est une évidence, nous avions en réalité toutes et tous eu la même idée. Et c’est tant mieux ! Faire bloc, c’est pour moi une nécessité depuis bien longtemps. Mais faisons les choses dans l’ordre : d’abord, la crise. Ensuite, la préparation de la rentrée politique. Je propose de nous retrouver tous ensemble une fois le déconfinement derrière nous.

Les choses peuvent réellement changer à deux ans de la présidentielle ?

Elles le doivent. Faire bloc, c’est désormais une responsabilité historique pour la gauche et les écologistes. Nous serons jugés sévèrement si les ego l’emportent. Or la bataille politique ne sera pas simple. Les forces réactionnaires sont déjà en train de préparer un monde d’après bien pire que le monde d’avant. Si la crise valide nos théories sur la catastrophe que constitue le néolibéralisme pour nos sociétés, elle ne va pas pour autant porter spontanément la sociale-écologie au pouvoir. Je mets en garde contre les exercices un peu faciles et vains d’autosatisfaction. Il faut travailler. Convaincre du sérieux de nos propositions, œuvrer à les porter au pouvoir pour gouverner et réparer le pays. Cela commence par le rassemblement, en faisant bloc derrière un projet.

Donc vous êtes satisfaite ?

Je me réjouis de constater que de nombreux responsables politiques de gauche et écologistes signent des tribunes ou proposent des plateformes programmatiques en ce sens. C’est très bien, mais le rassemblement, il ne suffit pas d’en parler, il faut le faire. Les universités d’été communes seront une étape importante. Il faudra ensuite rapidement s’engager à aller plus loin dans la perspective d’une candidature unique. Condition nécessaire pour la mise en œuvre de la transition sociale et écologique.

Il y a quelques années, en 2017, lorsqu’on échangeait, vous repoussiez le Parti socialiste de toutes vos forces. Depuis vous siégez avec eux au Parlement européen, qu’est-ce qui a changé pour vous ?

Je repoussais ce parti, comme de nombreux sympathisants de l’aile gauche et écologique. Mais paradoxalement, c’est le moment aussi où je m’y suis attachée en découvrant ses militants dont j’ai beaucoup appris. Ce qui a changé, c’est l’inventaire réalisé par Olivier Faure, un travail sévère mais réaliste et sincère du quinquennat de François Hollande. Ce qui a changé, c’est le travail de renouvellement et de clarification programmatique. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si désormais, nous sommes souvent tous réunis à gauche lors de mobilisations comme celles contre la réforme des retraites, l’assurance chômage ou encore lors des marches climat.

La crise sanitaire change-t-elle certaines de vos certitudes ?

J’en ressors encore plus inquiète quant à l’état de la puissance publique. Je pensais en effet que malgré nos divergences idéologiques, le gouvernement se montrerait plus pragmatique dans sa gestion de crise. Mais non. Il s’avère que nos gouvernants ont perdu des réflexes de base : écouter les alertes, convoquer les partenaires sociaux, organiser la production, planifier, réquisitionner. Le cas des masques est sans doute l’exemple le plus éloquent. Alors que certains répètent à l’envi que la crise vient réhabiliter par magie la puissance publique, elle démontre surtout sa grande faiblesse actuelle. Nous n’avons plus d’Etat investisseur, ni d’Etat producteur. La tâche est immense. Le néolibéralisme vient de démontrer, s’il le fallait encore, qu’il conduit au pire. Le sérieux, c’est de mettre en place la transition écologique et sociale. Concrètement, cela passe par la mise en œuvre d’une politique industrielle écologique, l’investissement dans les énergies renouvelables, la rénovation des bâtiments, le recrutement de fonctionnaires dans l’éducation, le social et évidemment la santé ou encore par une mesure comme l’employeur en dernier ressort fléché vers la biodiversité. Ces combats, c’est le Green Deal que je porte au Parlement européen.

Au Parlement européen, c’est encore plus difficile de se faire entendre pour la gauche et les écologistes depuis le coronavirus ?

Je portais, avant la crise, une réforme sur l’urgence de réviser profondément nos règles budgétaires européennes – les fameux 3% de déficit – totalement inadaptées à la nécessité d’investir dans la santé, l’éducation, la transition écologique. A l’époque, c’était impossible de se faire entendre par la droite. Aujourd’hui, la Commission elle-même fait éclater ces règles dans l’urgence. Néanmoins, comme partout, la bataille politique sera rude. Certains partis, certaines corporations font déjà pression pour détricoter des avancées écologiques ou dans le domaine de la régulation bancaire. Il faudra se battre pour que les évolutions positives perdurent à moyen et long terme.

Vous découvrez la vie d’élue, c’est quoi le plus difficile ?

Etre une femme. Car si nous sommes bien souvent éduquées pour être efficaces, au service des autres et multitâches, le sexisme ordinaire, issu des hommes comme des femmes, n’est pas un mythe. Etre parent, aussi. La vie politique française est calibrée pour des hommes blancs de plus de 50 ans. Assumer l’envie de s’occuper de ses enfants, de leur consacrer du temps est un combat en soi. Or c’est un combat essentiel si on veut renouveler et assainir la classe et les pratiques politiques. C’est difficile car les combats à mener sont multiples mais nous avons été élus pour les mener.

 Rachid Laïreche

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