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«Assumer la place de pivot qui est désormais la nôtre» par Julien Bayou…

La crise sanitaire bouscule (un peu) les certitudes. Le secrétaire national d’EE-LV, Julien Bayou, se dit prêt à travailler avec toutes les forces politiques, syndicales et associatives qui mettent l’écologie au centre des discussions. Il mêle les mots aux actes en proposant une rentrée politique commune, une université d’été du «monde d’après», afin de construire un «bloc de la transition».

Alors que la crise est profonde, longue et l’issue toujours incertaine, quel est le risque pour l’écologie ?

Le risque pour notre pays, c’est qu’on ne comprenne pas les origines de la crise, et que, posant un mauvais diagnostic, on nous inflige une médecine qui aggrave les maux dont nous souffrons. Pour aller vite, les dirigeants actuels sont obsédés par l’écroulement économique lié au coronavirus et nient l’effondrement écologique qui en est pourtant la cause fondamentale. Avec son plan de sauvegarde, Emmanuel Macron a déjà tourné le dos au «monde d’après». Il déverse des milliards sur les grandes entreprises sans garanties environnementales et sociales. Une nouvelle fois, il fait l’impasse sur l’écologie. C’est une folie. Les tensions sociales, les troubles géopolitiques, les turbulences liées au dérèglement climatique auront pourtant des conséquences bien pires encore que ce que nous vivons aujourd’hui.

C’est-à-dire ?

Vous avez vu les images de l’Amérique de Trump se ruant sur les armureries à l’annonce du confinement ? Elles font écho à l’indignité des garde-côtes européens rejetant les migrants à la mer. Croyez-nous, face à la crise climatique, nos sociétés risquent de se déliter violemment. Comme le néolibéralisme a cassé les solidarités anciennes, l’idéologie survivaliste gagne du terrain. Veut-on d’un monde où les milliardaires se font construire des îles pendant que les prolétaires stockent du papier toilette ? C’est inepte et injuste. Demain, les survivalistes chercheront des solutions égoïstes, se confineront en solitaire ou dans des communautés fermées, privatisant ainsi les moyens de leur seule survie. Le devenir barbare du monde n’est plus une simple possibilité dystopique. C’est une menace tangible. Mais l’autre scénario, c’est le sursaut écologiste : prendre enfin en main la question du destin solidaire de notre espèce et du vivant. L’enjeu clé est celui des communs planétaires qu’il nous faut préserver, notamment en pénalisant les crimes contre la nature si on veut garantir à toutes et tous des ressources dignes pour exister. Voilà l’horizon convivialiste que nous défendons.

«Convivialiste», c’est le nouveau terme pour dire gauche ?

Le mot gauche conserve sa légitimité. Il me semble par contre que le convivialisme est un mot juste, pour dire le besoin de conjurer ensemble les risques que font courir au monde les pulsions identitaires, le désir de sécession des uns, ou l’égoïsme destructeur des autres. Je l’emprunte à Alain Caillé et aux autres signataires du Manifeste convivialiste. Nous avons en partage l’ambition de refonder les règles qui régissent notre vie sociale, en nous affranchissant de la marchandisation du monde. Rompre avec l’idéologie de la croissance et du productivisme qui détruisent la planète, cultiver les liens plutôt qu’accumuler les biens, retrouver le sens de la mesure, de la distance et de la durée. C’est une bifurcation d’ampleur.

La crise change-t-elle la stratégie politique de votre parti ?

Non. On fait comme on a dit. Mais cette crise modifie un peu le paysage de la bataille culturelle. Je souhaite bon courage aux libéraux pour venir expliquer que les recettes qui ont affaibli les hôpitaux et causé la pénurie de masques sont les bonnes. On voit bien au contraire qu’on a besoin de la puissance publique et que l’idée d’un Etat stratège retrouve force. Je m’en félicite, mais je dis non au retour des vieux schémas économiques. Or, je sens monter la tentation, partagée par des courants de droite et de gauche, de remettre l’écologie sous le boisseau. C’est une faute. La solution n’est pas le redressement productif mais le redressement écologique. La réindustrialisation à conduire doit être verte, en France comme en Europe, parce que sauver l’économie au détriment du vivant n’a pas de sens. C’est bien l’impératif de transition qui doit guider l’ensemble des politiques publiques.

Vous êtes ouverts aux alliances plus larges avec les partis de gauche lors des prochaines élections ?

Les dynamiques engagées pour les municipales doivent se poursuivre. Dans de nombreuses villes, le rassemblement s’est fait autour des écologistes. C’est une bonne chose. Nous ne demandons pas aux autres formations politiques de se nier mais nous souhaitons que la question écologique soit cardinale car elle détermine l’avenir.

Quelles initiatives pour construire une force majeure ?

Plutôt que de nous regarder le nombril entre partis, ma proposition est de nous appuyer sur la société mobilisée pour construire ce que j’appelle le «bloc de la transition». Une vague féministe secoue le patriarcat. La génération climat réclame son droit à l’avenir. Les quartiers populaires luttent contre la discrimination territoriale et les violences policières. Les gilets jaunes ont refait surgir la question sociale. Pour faire confluer ces affluents du changement, il convient de dessiner une perspective globale ou chacune et chacun voit ce qu’il pourrait gagner concrètement. La conscience politique ne tombe pas du ciel : avec le coronavirus, des millions de personnes sont en questionnement sur la manière dont est organisée notre société et les conséquences des choix politiques sur leurs vies. Notre idée est de partir de là, pour réfléchir ensemble à la politique dont le pays a besoin, dans des «universités d’été du monde d’après» co-organisées avec les mouvements et personnalités qui en partagent l’objectif. Les partis n’ont pas le monopole des idées, nous devons donc créer un cadre pérenne où discuter en confiance avec les forces syndicales associatives et civiques. Si nous démontrons que nous pouvons produire des idées ensemble, le «bloc de la transition» sera alors qualifié pour porter une plateforme politique commune qui engagerait bien au-delà des partis, l’ensemble des citoyennes et citoyens qui participeront à son élaboration.

Récemment, vous avez publié un texte virulent contre Jean-Luc Mélenchon… il est invité ?

Toute personne qui veut utilement contribuer sera la bienvenue, sans exclusion. Cela vaut donc pour Jean-Luc Mélenchon. Cependant, la question posée par mon interpellation demeure. Oui ou non fait-il du ralliement à sa personne le préalable à toute discussion politique sérieuse ?

Donc c’est bien un changement de rapports avec la gauche ?

Non. L’écologie ne sera plus jamais une variable d’ajustement. Comprenons-nous bien : la refondation de la gauche n’est pas notre objectif. Les élections européennes puis municipales ont démontré une poussée verte. Notre devoir est donc d’assumer, avec modestie mais détermination, la place de pivot qui est désormais la nôtre. Alors, nous passons à une nouvelle étape, pour construire une alliance politique et sociale majoritaire, pour enfin conduire la transition vers une société sobre et juste.

Pour 2022, si j’ai bien compris, c’est la gauche autour de l’écologie et Yannick Jadot en tête d’affiche ?

Oui (rires). Ne soyons pas obsédés par les personnes. Poser la question à ce stade, c’est mal prendre le problème. La méthode, c’est de commencer par les discussions de fond pour identifier les points de convergence. Créons une dynamique de décloisonnement et de débordement, et de cette dynamique populaire naîtra une candidature légitime. Si on veut gagner, l’incarnation doit découler du projet qui rassemble. Pas l’inverse.

Rachid Laïreche

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