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Pablo Servigne et Bruno Latour, des maîtres imparfaits de l’écologie

 Eric Aeschimann

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 Atelier mené par Bruno Latour à Crozon-sur-Vauvre (Indre) en juillet 2020.
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Décryptage  Si les penseurs de l’écologie sont indispensables pour comprendre et agir, il est crucial de ne pas en faire des gourous. Démonstration avec les cas de Pablo Servigne et Bruno Latour.

Est-ce une simple coïncidence ? On le sait, ­l’année 2015 a été marquée par la signature de l’accord de Paris. Pour la première fois, tous les Etats du monde s’engageaient mutuellement à limiter l’augmentation des températures à 2 °C. Encore aujourd’hui, ce traité reste la boussole des politiques de décarbonation des gouvernements. Au même moment s’enclenchait un phénomène rare dans l’histoire des idées : la diffusion rapide de travaux théoriques qui auraient pu rester cantonnés dans des cercles spécialisés.

C’est ce qui est arrivé à la pensée écologique, à travers deux ouvrages publiés tous les deux en 2015 et qui, s’ils relèvent de traditions intellectuelles différentes, ont en commun d’avoir percé le plafond de verre médiatique et d’être devenus des succès de librairie : « Comment tout peut s’effondrer », de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, et « Face à Gaïa », de Bruno Latour.

Décryptage  Si les penseurs de l’écologie sont indispensables pour comprendre et agir, il est crucial de ne pas en faire des gourous. Démonstration avec les cas de Pablo Servigne et Bruno Latour.

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La collapsologie, servir ensemble le cercueil et le mouchoir

Sous-titré « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes », le premier mêle deux réflexions. D’une part, sur le risque que le pillage accéléré des ressources naturelles fait peser sur les sociétés modernes – d’où le champ lexical choisi : « effondrement », « collapsologie », « fin du monde ». D’autre part, sur les conséquences émotionnelles de cette menace et les moyens d’y faire face. Servir ensemble le cercueil et le mouchoir pour pleurer : là réside le secret d’un livre qui a réalisé un score ­éclatant, avec plus de 100 000 exemplaires vendus en neuf ans. Au passage, l’un des deux coauteurs, Pablo Servigne, tête chercheuse armée d’un doctorat en biologie et d’un grand talent de plume, est devenu une figure emblématique de l’écologie française.

 

Forcément, cette réussite a agacé ceux qui travaillent dans l’ombre sur les questions écologiques. Les plus pointilleux ont souligné les faiblesses de raisonnement – par exemple, l’effondrement géné­ralisé, annoncé pour la décennie 2020, n’est toujours pas en vue. D’autres ont critiqué les effets anxiogènes, voire démobilisateurs de la démonstration. Le risque y est présent, certes, mais pas plus que dans un rapport du Giec. Du reste, il était cocasse d’entendre des commentateurs n’ayant jamais levé le petit doigt pour les luttes environnementales ­s’inquiéter de voir la jeunesse, sous emprise collapsologique, se morfondre au lieu d’agir…

Une décennie plus tard, le bilan est bien différent. Une fois passé le moment de sidération, le mot « effondrement » a permis de nommer ce que chacun perçoit confusément : la fragilité de nos sociétés. Or nommer est la condition pour sortir de l’impuissance. On a l’a vu dès 2018 quand, sur les ronds-points des « gilets jaunes », a fleuri le génial slogan « Fin du mois, fin du monde, même combat ». C’est en s’articulant avec d’autres luttes que l’idée d’effondrement a pu trouver un débouché politique. Et si aujourd’hui la collapsologie est passée de mode – le dernier livre de Pablo Servigne (« le Pouvoir du suricate », coécrit avec Nathan Obadia, Seuil, 2024) n’a qu’un vague ­rapport avec le sujet –, peut-être est-ce simplement parce qu’elle a rempli son rôle historique.

Le coming out écolo de Bruno Latour

Avec « Face à Gaïa », changement de style – et de génération. En 2015, Bruno Latour est le contraire d’un débutant. Directeur scientifique de Sciences-Po jusqu’en 2013, il a derrière lui une œuvre originale et puissante sur la science et la façon dont elle se « fabrique ». Son approche déconstructionniste a ­rencontré un large écho dans les universités américaines et lui a valu d’être classé parmi les dix penseurs vivants les plus influents (1).

 

Dès 1999, « Politiques de la nature » marque l’amorce de sa conversion écologique, mais, avec « Face à Gaïa », il fait son coming out. Pour la première fois, une star de la philo s’empare de la question du réchauffement, et les lecteurs seront au rendez-vous, avec 16 000 exemplaires vendus, puis 45 000 exemplaires pour « Où atterrir ?  » (un court essai, qui reprend les grandes idées de « Face à Gaïa » en 2017) et enfin 34 000 pour « Où suis-je ?  » (son « testament climatique », sorti en 2021, un an avant sa mort).

Que dit Latour ? Que le changement climatique vient valider la thèse qui relie tout son travail. Notre modernité, dit-il, a cru que l’homme pouvait domestiquer la nature et vivre en se détachant d’elle. Il n’en est rien : la « nature » – qu’il préfère nommer « Gaïa » – est un vaste système d’organismes vivants et de réalités géophysiques reliés entre eux par une infinité de connexions. Animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, particules, énergie solaire, sols, roches, photosynthèse, effet de serre, couche d’ozone, cycles de l’eau, de l’azote, du carbone, de l’oxygène… Tout cela « travaille » ensemble et fabrique sans répit ce que nous nommons le système Terre. Les modernes croyaient s’en être extraits, mais, avec le dérèglement climatique, ils découvrent qu’ils y sont immergés jusqu’au cou. Qu’ils en font partie, plus que jamais. C’est tout le sens du mot « Anthropocène » (qui plaisait tant à Latour) : l’homme est devenu la principale force géologique.

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« Démobilisation » pour l’un, « dépolitisation » pour l’autre

Grâce à sa notoriété, Bruno Latour a pu faire entendre sa relecture « écologique » de la modernité dans des grands médias et par des responsables politiques. Il a été plusieurs fois l’invité de la matinale de France-Inter et le maire vert de Lyon, Grégory Doucet, le cite régulièrement. Il a également contribué au « tournant écologique » des sciences sociales et, sans être dans la révérence, toute une nouvelle génération de philosophes se réclame de lui : Pierre Charbonnier, Baptiste Morizot, Vinciane Despret, Emilie Hache…

Mais lui aussi s’est heurté à de solides adversaires, qui lui reprochent, non sans raison, une radicalité écologique en trompe-l’œil. Sa déconstruction du rationalisme, dénoncent-ils, fait l’impasse sur les rapports de force économiques et sociaux (Latour n’a jamais été marxiste), retombe dans des notions assez floues (« le sol », « les attachements ») et, en définitive, se rendrait coupable de dépolitiser l’écologie. Pour le dire autrement : aujourd’hui, le latourisme n’est qu’une sensibilité parmi d’autres de la pensée écologique.

« Démobilisation » pour l’un, « dépolitisation » pour l’autre : le parallélisme des reproches adressés à Servigne et Latour est frappant. Les grands précurseurs – Gorz, Illich, Ellul – s’étaient vu eux aussi reprocher leurs angles morts. Peut-on y voir une limite propre à la pensée écologique ? Face à la complexité de son objet, il se pourrait bien qu’aucun concept ne soit jamais à la hauteur, qu’aucun ­cerveau n’ait réponse à tout. Et c’est une bonne chose.

Les « grands récits » de jadis (psychanalyse, existentialisme, structuralisme) ont trop souffert d’avoir été réduits à quelques maîtres à penser statufiés dont la moindre virgule avait valeur de dogme. Sortir du rationalisme étriqué, c’est aussi se débarrasser du mythe de la pensée totalisante. En matière d’écologie, chacun livre un bout de vérité, et c’est la connexion de tous ces apports qui « fabrique » peu à peu une vision d’ensemble – un peu comme dans un écosystème. S’il faut lire et relire les penseurs de ­l’écologie, si leurs fulgurances nous enthousiasment, gardons-nous d’en faire des fétiches intouchables.

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 (1) classement Thomson Reuters des auteurs en sciences humaines et sociales, cités 500 fois ou plus en 2007 (données fournies par ISI Web of Science de Thomson Reuters).

Eric Aeschimann pour le Nouvelobs.com

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