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Donna Haraway, une philosophe qui fait des liens entre les espèces…

Xavier de La Porte

 

illustration MCD

Portrait  Zoologue et philosophe, l’Américaine Donna Haraway s’intéresse à tout, du cyborg aux primates. Avec un même fil conducteur : montrer que le monde est tissé d’interdépendances.

Il suffit de demander à Donna Haraway d’où vient sa nouvelle chienne pour comprendre l’essentiel de sa pensée écologique. Elle commencera par raconter qu’elle l’a découverte sur Internet et qu’elle en est immédiatement « tombée amoureuse, comme sur un site de rencontres ». Elle éclatera de rire, puis expliquera que tout est devenu plus compliqué quand elle a appris que l’être aimé se trouvait à Taïwan et qu’il fallait le rapatrier en avion jusqu’en Californie. Elle détaillera les conditions de transport des animaux, avant de se lancer dans l’histoire de la race de sa nouvelle compagne, qui nécessite de se plonger dans l’occu­pation japonaise de l’île et les évolutions de son urbanisme. Elle décrira longuement la rencontre, la forme des oreilles de la chienne, son regard, sa manière de se coucher. Au bout d’une heure, Donna Haraway conclura en disant : « Quand on prend un chien, on prend tout ce qu’il transporte avec lui. » Et on comprendra soudain le but de ce récit.

Portrait  Zoologue et philosophe, l’Américaine Donna Haraway s’intéresse à tout, du cyborg aux primates. Avec un même fil conducteur : montrer que le monde est tissé d’interdépendances.

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Des rapprochements que personne n’oserait

Alors qu’on pensait poser une question polie à une dame de 79 ans, on a vu s’activer la singularité de cette intellectuelle mondialement reconnue : on a l’impression qu’elle part dans tous les sens, mais tout fait sens. Ainsi en va-t-il de sa carrière, qui, vue de loin, paraît particulièrement éclectique. En cinquante ans, cette professeure émérite à l’université de Californie, à Santa Cruz, a balayé des sujets d’une exceptionnelle vastitude : elle a travaillé sur les cristaux (sa compétence de départ), sur les grands primates, sur la figure du cyborg (entité mi-humaine, mi-mécanique qu’elle utilise comme métaphore) ou encore sur les « espèces compagnes » (ces organismes avec lesquels nous nous sommes construits depuis des millénaires : le riz, les tulipes, la flore intestinale ou les chiens…). Mais se limiter aux sujets qu’elle aborde ne rend pas compte de l’ampleur du champ de disciplines qu’elle mobilise à chaque fois : la biologie, la génétique, l’épistémologie, la philosophie, la politique, l’art, l’histoire des techniques ou encore les études de genre.

 

Donna Haraway circule de l’une à l’autre en allant puiser dans ses lectures innombrables, en s’autorisant des rapprochements que personne n’oserait, et en se nourrissant de ses propres recherches et observations. Car elle est d’une inextinguible curiosité, qui l’a amenée à participer avec sa précédente chienne, Cayenne, à des concours d’agility – un sport consistant à faire franchir à son chien, le plus vite possible, un parcours d’obstacles –, aussi bien qu’à jouer à des jeux vidéo et à lire beaucoup de science-fiction. Autant d’activités qu’elle s’est empressée d’intégrer à sa réflexion. Mais tout cela fait étonnamment corps et il s’en dégage une remarquable cohérence.

Elle pourrait tenir en un mot : lien. Car, à l’inverse d’intellectuels qui cherchent à distinguer les choses – en se demandant par exemple ce qui ­différencie une espèce d’une autre –, Haraway porte son attention sur ce qui les relie. Cela ne signifie pas qu’elle voit dans le monde un magma indiscernable, bien au contraire, mais ce qui l’intéresse, ce sont les interférences, les imbrications, les contaminations.

« Mon modèle préféré, explique-t-elle dans “Vivre avec le trouble” (Les Editions des Mondes à faire), est un minuscule calamar hawaïen à courte queue, Euprymna scolopes, et ses symbiotes bactériens, Vibrio fischeri, lesquels se révèlent essentiels pour que le calamar puisse construire sa poche ventrale peuplée de bactéries luminescentes. Celles-ci lui permettent de se donner des airs de ciel étoilé lorsque, chassant par une nuit noire, il passe au-dessus de ses proies. […] S’ils ne sont pas infectés au bon endroit, au bon moment et par les bonnes ­bactéries, les jeunes calamars ne ­développent pas la structure au sein de laquelle ils abritent, une fois devenus des adultes chasseurs, leurs bactéries luminescentes. Les bactéries sont donc partie intégrante de leur biologie développementale. »

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Pour convaincre, cette scientifique raconte des histoires

Quand elle s’intéresse aux « espèces compagnes » (« Manifeste des espèces de compagnie », éd. de l’Eclat, 2010), c’est pour montrer comment chiens et humains ont évolué ensemble pendant des millénaires, comment le chien a façonné l’humain autant que l’inverse. Si elle se penche en 1985 sur la figure du cyborg (« Manifeste cyborg », éd. Exils, 2007), c’est pour expliquer que nous sommes déjà des êtres technologiques et que, plutôt que de craindre cette hybridation, nous devrions – les femmes surtout – en faire un instrument d’émancipation. Quand elle écrit sur les grands primates (« Primate Visions », Routledge, 1989, non traduit), c’est pour montrer que la connaissance qu’on a d’eux est « située », les femmes primatologues ayant fait apparaître chez les singes des caractéristiques que leurs collègues masculins n’avaient pas vues ; bref, que le regard scientifique est lui-même une contamination. Une idée qu’on retrouve chez le philosophe français Bruno Latour, avec lequel elle n’a cessé d’échanger depuis leur rencontre à la fin des années 1970.

Avec lui, mais aussi avec la microbiologiste Lynn Margulis ou l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing – car, selon elle, le travail scientifique n’est lui aussi fait que de liens –, Donna Haraway a été à l’avant-garde d’une idée restée longtemps marginale avant de s’imposer. S’il nous apparaît aujourd’hui évident que nous sommes dans une profonde relation d’interdépendance avec tout ce qui nous entoure, des champignons aux gaz, en passant par les animaux et les végétaux, c’est parce que Donna Haraway a contribué à le montrer et n’a cessé de chercher à déterminer la bonne place de l’humain dans ce monde-là.

C’est le côté politique de cette scientifique à part, qui prend pour convaincre d’autres voies que le discours ou le raisonnement : elle raconte des histoires. Car la narration a une vertu hygiénique et rassembleuse. « Chaque fois qu’un récit m’aide à me souvenir de ce que je croyais connaître ou m’initie à quelque nouveau savoir, il y a ce muscle, fondamental pour que l’épanouissement devienne une préoccupation, qui fait une petite séance d’aérobic. Ce genre d’exercice est bon pour la pensée collective. »

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Xavier de La Porte

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