Comprendre (enfin) la décroissance
Margaux Otter
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« Si la décroissance est une idéologie, alors que dire de la croissance ? […] Soyez les architectes de nouveaux systèmes économiques ! » Nous sommes le 19 septembre 2022. Sous les applaudissements nourris des étudiants de HEC, Timothée Parrique termine sa conférence de rentrée. Pendant une heure, le chercheur en économie écologique a exposé les thèmes de son livre « Ralentir ou périr », sorti trois jours avant et déjà en rupture de stock : les fausses promesses de la croissance économique, son impossible verdissement, la nécessité d’en finir avec elle… De « décroissance », il est désormais question en dehors des sphères les plus engagées des écolos.
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut remonter à 1972. Cette année-là, un colloque intitulé « Ecologie et révolution » rassemble des intellectuels de gauche autour du philosophe André Gorz. C’est là, au cours de son intervention, que ce dernier, qui est aussi journaliste au « Nouvel Observateur », forge le terme de « décroissance ». Un mot dont il ne devine pas le destin, mais qui, d’emblée, attaque le cœur du système dominant.
Décryptage Réduire la production semble une idée à la fois logique et impossible. Dans le détail, pourtant, des solutions existent.
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Après le choc pétrolier, plus question de parler de décroissance
Quelques mois plus tôt, le rapport Meadows, devenu un best-seller mondial et traduit en français sous le titre « Halte à la croissance ? », avait posé la question à sa façon, en modélisant des données sur les ressources, la production industrielle et alimentaire ou encore la pollution : la croissance exponentielle de la production et de la population dépassait les limites planétaires.
Mais dès l’année suivante, le choc pétrolier relégua le sujet au second plan. Face à la récession, plus question de parler de décroissance. Il faudra attendre la fin des années 2000 pour que le thème revienne sur le devant de la scène, même si l’on préfère alors parler de « sobriété heureuse ». Sur le fond, le constat du rapport Meadows est plus que jamais d’actualité : l’accumulation matérielle atteint sa limite. De l’économiste grec Giorgos Kallis, auteur d’« Eloge des limites », au philosophe japonais Kohei Saito, théoricien du « communisme décroissant », le concept séduit les déçus de l’écologie institutionnelle. Les universités de Barcelone, Vienne ou encore Leeds créent des départements consacrés aux degrowth studies.
En France, ce regain de popularité est incarné par des figures comme la sociologue Dominique Méda et l’économiste Timothée Parrique. « On arrive à imaginer mille et une façons de voir notre espèce et notre planète disparaître. Mais, pour imaginer une alternative au système capitaliste, il n’y a plus personne », se désespère ce dernier. Pour lui, la croissance est un dogme « érigé au rang de religion » dont il est urgent de se défaire. Dans son ouvrage, le jeune économiste livre une critique du PIB (produit intérieur brut), qui est au fondement du mythe de la croissance : « Il faut abandonner l’idée que c’est un bouton magique. »
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Le PIB a un inconvénient, il ignore les limites planétaires
C’est en 1932 que, cherchant à évaluer les effets de la Grande Dépression aux Etats-Unis, l’économiste Simon Kuznets invente cet instrument qui mesure la quantité de « richesses » produites chaque année par une économie. Adopté en France vingt ans plus tard, l’indicateur deviendra le credo des politiques économiques : faire croître le PIB à tout prix, tel est le programme des sociétés industrielles depuis soixante-dix ans.
Mais le PIB présente un gros inconvénient : il ne dit rien de l’état des ressources environnementales d’un pays. C’est un guide aveugle qui ignore superbement les « limites planétaires » – sous sa férule, plusieurs ont déjà été dépassées. Pour sauver ce qui peut l’être encore, il convient donc de se débarrasser et du PIB et de sa croissance sans limite. « La réalité écologique finira tôt ou tard par nous rappeler à l’ordre. Nous avons le choix entre une décroissance choisie aujourd’hui ou un effondrement subi demain », estime Timothée Parrique. Pour l’universitaire, tourner la page du capitalisme prédateur impliquera de modifier drastiquement notre rapport à la consommation.
Sur le papier, l’argumentaire a tout pour convaincre. Pourtant, si les expérimentations sur le terrain foisonnent (développement des low-tech, de monnaies locales, de zones de gratuité…), de nombreux angles morts demeurent. Comment assurer un système de sécurité sociale dans une société sans croissance ? Comment financer l’Etat-providence ? Peut-on freiner l’économie sans faire basculer des gens dans la précarité ? Autant de questions « compliquées », de l’aveu même de ses adeptes, puisque la très large majorité du budget social de l’Etat provient de la taxation des activités marchandes (celles-là mêmes que le PIB s’emploie à mesurer).
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Par exemple, finie l’agriculture intensive
Tout n’est pas tranché, mais des ébauches de réponses émergent. D’abord, l’idée de la décroissance « sélective » – la réduction serait limitée aux secteurs néfastes pour l’environnement, tandis que les activités non polluantes continueraient de se développer et d’innover. Par exemple, finie l’agriculture intensive, place à une paysannerie moins demandeuse en adjuvants chimiques et mécaniques, et donc créatrice d’emplois.
L’économiste Paul Ariès propose, lui, « la gratuité de l’usage et le renchérissement du mésusage » : la consommation d’une ressource pour répondre aux besoins essentiels serait gratuite ; en revanche, au-delà d’un certain seuil, les prix deviendraient prohibitifs afin d’éviter le gaspillage. L’eau ne serait pas payée au même prix selon qu’il s’agisse de la boire ou bien de l’utiliser pour remplir sa piscine.
Quelle que soit la voie choisie, tous assurent que la société post-croissance devra être intrinsèquement plus solidaire que la précédente. Car, alors même qu’elle est censée financer l’Etat-providence, ses outrances induisent des coûts sociaux supplémentaires. C’est tout bête : moins utiliser la voiture implique plus d’activité physique, donc moins de problèmes de santé et donc moins de dépenses à la charge de la Sécurité sociale. CQFD !
Si ces questions restent en suspens, une chose est sûre, le capitalisme comme organisation économique encourageant une production illimitée de biens matériels ne doit plus être la norme, mais devenir l’exception. Et Timothée Parrique de se mettre à rêver : « Un jour, les historiens se demanderont pourquoi il nous a fallu tant de temps pour convaincre qu’une économie ne peut perdurer dans un environnement dégradé. »
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Margaux Otter sur le Nouvelobs