Paul Watson, le sauveur des baleines, reste en détention au Danemark
Alors que la justice danoise a décidé jeudi 15 août de prolonger la détention du militant contre la chasse à la baleine, l’opinion publique et la France tentent de convaincre le Danemark de ne pas céder à la demande d’extradition du Japon.
Zeina Kovacs
Paul Watson sera-t-il jugé au Japon ? Alors qu’il faisait escale au Groenland pour faire le plein de son bateau avant de rejoindre le Pacifique Nord, le navigateur et fondateur de Sea Shepherd a été interpellé, le 21 juillet, par les autorités danoises, sur la base d’un mandat d’arrêt bilatéral envoyé par le Japon au Danemark, dont le Groenland est un territoire autonome.
Depuis son arrestation, le Japon a demandé l’extradition du militant anti-chasse à la baleine afin de le juger pour des faits datant de 2010 : l’abordage d’un baleinier-usine japonais qu’il aurait commandité. Au terme d’une première audience qui s’est tenue jeudi 15 août, sa détention à Nuuk a été prolongée jusqu’au 5 septembre, dans l’attente de la décision du gouvernement danois sur son extradition.
Pour ces accusations de « conspiration d’abordage », le militant de 73 ans encourt une peine de plus de quinze ans d’emprisonnement au Japon et une amende pouvant atteindre les 500 000 yens, soit un peu plus de 3 000 euros. Une peine « totalement disproportionnée » pour son avocat français François Zimeray, qui pointe un « acharnement » de la justice japonaise sur le militant et estime que son incarcération au Groenland a déjà trop duré.
Les soutiens ont fusé depuis trois semaines. Un hashtag #FreePaulWatson est repris en masse sur les réseaux sociaux. En France, la pétition demandant à Emmanuel Macron de réclamer la libération du capitaine auprès du Danemark a été signée par plus de 700 000 personnes dont Camille Étienne, Brigitte Bardot, Pierre Niney, Nagui, Stéphane Bern, Nicola Sirkis, le groupe Shaka Ponk et Bernard Lavilliers. Paul Watson s’était réfugié plusieurs années en France entre 2014 et 2024.
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Le président français « intervient auprès des autorités danoises », a annoncé l’Élysée le 23 juillet, pour éviter son extradition au Japon. Le ministre de la mer Hervé Berville a lui aussi indiqué s’être saisi du dossier, et le ministre des affaires étrangères Stéphane Séjourné a rencontré son homologue danois Lars Lokke Rasmussen la semaine dernière. Ils auraient notamment évoqué le cas de Paul Watson, selon une source diplomatique.
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Des faits datant de 2010
D’après le premier mandat d’arrêt émis en 2012 – sur lequel se base la demande d’extradition – et que Mediapart a pu consulter, Paul Watson est accusé d’avoir, en février 2010, commandité l’abordage d’un baleinier japonais en mer australe. Ce jour-là, un militant de Sea Shepherd, Peter James Bethune, se serait introduit sur le baleinier pour découper un filet de sécurité avec un couteau.
Il aurait aussi lancé de l’acide butyrique sur le pont du navire, provoquant une « odeur nauséabonde » et semant « le désordre sur le navire ». Le liquide aurait brûlé un membre de l’équipage au visage, ayant mis « une semaine » à guérir.
Des faits que conteste fermement la défense de Sea Shepherd, admettant que de l’acide butyrique a bien été lancé mais que ce mélange est inoffensif et que les brûlures causées sur le visage d’un marin japonais sont dues au gaz lacrymogène que l’équipage du baleinier a tenté d’envoyer sur les militants de Sea Shepherd. Des images de l’incident avaient été tournées à l’occasion du documentaire Justiciers des mers, réalisé par Discovery Channel.
Le Japon est dans une logique vengeresse, où il est question d’amour-propre. : François Zimeray, l’avocat français de Paul Watson
En 2012, Peter James Bethune a été condamné à deux ans de prison avec sursis au Japon pour ces faits, mais les images de la chaîne américaine n’avaient pas été utilisées, regrette François Zimeray. Avant le procès, Peter James Bethune aurait avoué aux autorités japonaises avoir agi sous les ordres de Paul Watson, alors président de Sea Shepherd, naviguant lui aussi dans les eaux australes à l’époque des faits.
Le nom de Paul Watson est inscrit sur la notice rouge d’Interpol depuis 2012, sur la base du mandat d’arrêt japonais. Depuis 2024, son nom a été effacé du site, explique Lamya Essemlali, porte-parole de Sea Shepherd France, « Paul a donc pensé qu’il n’était plus recherché ».
Paul Watson a été arrêté le mois dernier sur la base de cette notice, manifestement encore valable, couplée d’un nouveau mandat d’arrêt envoyé par le Japon directement au Danemark le 28 mars 2024 et qui n’a pas été rendu public.
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Un casse-tête juridico-diplomatique
Si le sort de Paul Watson dépend de la décision de la justice danoise, l’affaire n’est pas dénuée d’un sens politique. Une dizaine d’années après avoir renoncé à s’approcher des baleiniers japonais à cause de l’avis de recherche d’Interpol, et après avoir quitté Sea Shepherd à la suite de désaccords, Paul Watson a fondé en 2022 la Captain Paul Watson Foundation. Sa première action devait être celle de s’en prendre au Kangei Maru, le nouveau baleinier-usine géant de la flotte japonaise, duquel il voulait s’approcher après avoir fait le plein de fioul à Nuuk.
« Le Japon est dans une logique vengeresse où il est question d’amour-propre », explique François Zimeray, l’avocat français de Paul Watson, pointant les dizaines d’années pendant lesquelles le militant a harcelé les baleiniers nippons au grand dam de la volonté du Japon de commercialiser la viande de baleine, un mets traditionnel de l’archipel.
Le Japon fait aujourd’hui partie des seuls États, avec la Norvège et l’Islande, à chasser encore la baleine en dépit du droit international qui l’interdit à des fins commerciales. En 2014, le Japon avait déjà été épinglé par la Cour internationale de justice pour sa pêche illégale des baleines en Antarctique, qui lui avait enjoint de révoquer les permis de pêche de ses baleiniers chassant le mammifère à des fins prétendument scientifiques. En 2018, le pays du Soleil levant s’est retiré de la Commission baleinière internationale.
Le Danemark n’aurait pas plus de sympathie pour Sea Shepherd. La chasse traditionnelle des dauphins sur les îles Féroé danoises mobilise des militant·es de l’ONG chaque année. Et d’après Lamya Essemlali, les questions politiques internes au Danemark concernant ces îles – liées notamment à leur volonté d’indépendance – pousseraient les autorités danoises à punir celles et ceux qui s’en prendraient aux traditions locales de l’archipel. « Chaque année, le Danemark mobilise des militaires pour protéger les îles Féroé des militants de Sea Shepherd », explique la présidente de la branche française de l’ONG.
Empêtré dans un casse-tête juridico-diplomatique dans lequel la France s’est immiscée, le Danemark semble jouer sa crédibilité sur la scène internationale. Interrogé par le journal danois Politiken lundi dernier, le ministre des affaires étrangères Lars Lokke Rasmussen déclarait : « Le point de départ du Danemark en ce qui concerne les conventions internationales […] est que nous respectons les règles. Nous le faisons parce que nous insistons aussi pour que les autres respectent les règles. »
En décembre dernier, le Danemark avait obtenu l’extradition depuis les Émirats arabes unis de Sanjay Shah, un trader britannique accusé d’avoir fraudé le fisc danois pour plus d’un milliard d’euros.
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Zeina Kovacs