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Le Liban, l’épicentre de tous les malheurs du Moyen-Orient

Sébastien Boussois 

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Jadis considéré comme paradisiaque, le pays a subi une véritable implosion.

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Après l'explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. | Getty Images / AFP
Après l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020.

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Il y a moins d’un demi-siècle encore, le Liban était un «paradis», considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. Dans la Bible déjà, ce pays historiquement chrétien était présenté comme le pays de l’abondance, une terre bénie des dieux, riche de lait et de miel. Du temps du renouveau arabe, la «Nahda» du XIXe siècle, aux années 1950, elle rimera par la suite avec développement, modernité, sécularité, profusion, richesse et douceur de vivre.

Chanté et loué par des artistes mythiques comme Fairuz, des poètes comme Khalil Gibran, des écrivains contemporains comme Amin Maalouf, le Liban est aussi incarné aujourd’hui à l’international par de nombreuses personnalités du monde des arts, de la culture et des médias. Beaucoup n’y sont plus, hélas, et ne sont plus que les ambassadeurs d’un monde disparu.

En 2024, le pays n’en est quasiment plus un, ravagé par les guerres civiles, les luttes politiques, les influences étrangères, les crises bancaires, les vagues successives d’immigration et de réfugiés venus des pays voisins. L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 a été le symbole de l’implosion finale de ce pays.

D’une superficie de 10.452 kilomètres carrés, le pays est trois fois plus petit que la Belgique et deux fois plus qu’Israël; c’est dire l’étroitesse de sa marge de manœuvre face à l’accroissement démographique exponentiel dont il a été la victime depuis plusieurs décennies. Entre 1960 et 2023, le Liban est ainsi passé de 1,83 million d’habitants à 5,85 millions. C’est en 2013 que le minuscule territoire a connu sa hausse la plus conséquente (+7%), au moment de la guerre civile syrienne, avec l’afflux de près de 2,7 millions de réfugiés.

Mais cet épisode n’est qu’un énième coup de pression démographique sur le pays. La guerre civile libanaise, qui va voir s’opposer dès 1975 les chrétiens et les Palestiniens, arrivés par vagues massives depuis la création de l’État d’Israël, en est la résultante majeure. Les équilibres politiques sont totalement bouleversés et le Fatah palestinien va mener ses opérations contre l’État hébreu depuis le pays hôte, produisant encore plus d’instabilité et de menace pour la sécurité du pays.

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On peut parler d’une véritable faillite bancaire alors que le pays était richissime avant la guerre civile.

La Syrie décide dès 1975 d’entrer au Liban et y restera jusqu’en 2005 pour protéger ses intérêts. En 1978, Israël envahira pour la première fois le pays pour lutter contre Yasser Arafat, pour occuper par la suite le Sud-Liban de 1985 à 2000. Le pays est miné par la guerre et les luttes par procuration que se mènent les pays voisins, attisant les populations les unes contre les autres.

Cette puissance qu’est devenu aujourd’hui au Liban le mouvement terroriste du Hezbollah trouve ses racines dans le chaos de l’époque; il naît en 1982 pour lutter contre l’occupation du Sud-Liban par Israël. Aujourd’hui, son bastion se trouve dans la même région et dans le sud de Beyrouth (ainsi qu’à Baalbek, vers la frontière syrienne), là où l’État hébreu a tué il y a deux semaines l’un de ses leaders emblématiques, Fouad Chokr, également chef militaire du mouvement. Depuis vingt ans, la Syrie et Israël se sont retirés du Liban et le Hezbollah a comblé le vide, intensifiant la menace sur l’État hébreu, à la manière du Hamas à Gaza. Son principal sponsor est l’Iran, ennemi numéro un de Tel-Aviv.

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D'une guerre à l'autre: le sud du Liban de nouveau en première ligne

D’une guerre à l’autre: le sud du Liban de nouveau en première ligne
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Le Liban est créé par la Société des Nations en 1920, après le démantèlement de l’Empire ottoman. Le système politique libanais est un héritage du mandat français qui durera de 1920 à 1943. Afin de respecter les équilibres communautaires et démographiques de ce tissu social multiethnique, on propose un modèle de vivre-ensemble qui fonctionnera bon an mal an jusqu’à l’arrivée des premières vagues de réfugiés –palestiniens, en 1948.

Rapidement, le pays commence à s’enliser dans les divisions communautaires qui exploseront et conduiront à la guerre civile de 1975. Le confessionnalisme demeure aujourd’hui mais le système est plus paralysé que jamais. Depuis 2022, les parlementaires libanais ne parviennent plus à faire élire un nouveau président, dont le poste reste vacant. Le gouvernement est depuis en affaires courantes.

Des politiques sont pour certains proches de l’Arabie saoudite (le clan Hariri), d’autres de l’Iran (Nabih Berri, président chiite du Parlement libanais). Pour beaucoup, le pays devrait se libérer d’un cadre institutionnel qui ne correspond plus à la réalité du pays et rappelle le temps du mandat français. À cela s’ajoute la crise économique sans fin que traverse le Liban.

On peut parler d’une véritable faillite bancaire alors que le pays était richissime avant la guerre civile. Désormais, les capitaux ont surtout fui aux Émirats arabes unis, et les Libanais en sont rendus à ne plus pouvoir retirer d’argent liquide de leurs comptes bancaires. On se souvient l’année dernière des scènes de violence de Libanais lambda venus avec des armes tenter de récupérer une partie de leur argent à la banque.

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Le Liban est donc devenu une coquille vide, cédée aux appétits et aux intérêts de ses voisins.

Les caisses de l’État sont vides et le pays est menacé selon le FMI d’une crise sans fin. Il est impossible de payer par carte bancaire à Beyrouth, tout se fait en cash, et au vu de la dépréciation de la livre libanaise, le recours au dollar est devenu légion. L’inflation a atteint les 200% entre 2020 et 2023. Si l’activité avait repris en 2022, l’économie reste totalement déprimée. Le désengagement de l’État dans les dépenses régaliennes et essentielles préempte les conditions de vie des Libanais jour après jour.

Le Hezbollah tire les marrons du feu et détient une fortune colossale, abritée en dehors des frontières du pays. Au-delà de faire la pluie et le beau temps de la politique libanaise, à travers ses franchises politiques, le mouvement de Hassan Nasrallah est plus fort, plus riche et plus puissant que jamais. Les services secrets américains estiment la fortune du leader à près de 250 millions de dollars.

Soutenu par la Syrie et surtout par l’Iran, le Hezbollah est l’entreprise la plus rentable du pays. En 2021, Nasrallah estimait le nombre de combattants de son organisation à 100.000 alors que l’armée libanaise comptait péniblement 60.000 soldats. Il tient donc les rênes du pays, sous couvert de la «résistance» à l’État hébreu. Face à une classe politique totalement discréditée, corrompue et impuissante, le mouvement a pourtant encore gagné en popularité ces derniers mois. Il crée des emplois, se bat contre l’ennemi israélien, soutient les réfugiés.

La toile de soutiens régionaux, qui vont de la Syrie et de l’Iran chiite au Hamas sunnite, aux Houthis du Yémen et aux milices pro-iraniennes en Irak, le rend encore plus fort. La clause de solidarité, à la mode occidentale, jouerait, en cas d’«agression» majeure, contre ses intérêts.

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«J’ai contracté de l’asthme juste en me baladant»: Beyrouth étouffe sous la pollution et la chaleur
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Le Liban est donc devenu une coquille vide, cédée aux appétits et aux intérêts de ses voisins. Modèle politique, économique et social pendant des décennies, il n’est plus que l’ombre de lui-même et peut rebasculer dans une violence totale du jour au lendemain. Jusqu’à récemment, Beyrouth faisait encore office d’oasis, mais l’assassinat du leader du Hezbollah et le survol des avions israéliens au-dessus de la capitale ne devraient pas laisser longtemps de répit à cette ville, dont la moitié a déjà été ravagée lors de l’explosion du port –et qui porte à chaque coin de rue les stigmates encore à vif des différentes guerres qui se sont déroulées sur son territoire.

Il n’y a malheureusement à l’heure actuelle aucun espoir pour ce si beau pays plongé dans l’enfer, qui tente encore de panser ses plaies mais qui pense de moins en moins son avenir en paix. Comment faire une croix sur la violence, avec des tensions régionales qui pourraient faire de son territoire l’épicentre d’une future guerre généralisée?

Sébastien Boussois 

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