
Il faut sauver le mal aimé blaireau !
La période de chasse complémentaire, autorisant le déterrage du blaireaux a débuté le 15 mai dans la Drôme. Les associations militent pour la fin de cet octroi et plus largement de la vénerie sous terre. Une pratique « traditionnelle » décriée jusqu’au plus haut sommet de l’Etat.
Un animal traqué. Acculé dans le fond de son terrier par des chiens pendant des heures avant d’être attrapé avec des pinces et abattu. Les images de chasseurs déterrant des blaireaux ont été diffusées par l’association One Voice. Elles font la lumière sur une pratique méconnue, doucement nommée la « vénerie sous terre ». La méthode a choqué de nombreux internautes et n’a pas manqué de faire réagir les associations de la protection animale.
« C’est une méthode de chasse très longue. Les animaux pris dans le terrier sont forcément dans un stress intense. Cette pratique ne mérite pas d’exister dans notre société qui tend vers la reconnaissance des animaux comme des êtres sensibles », s’insurge Madline Rubin, présidente de l’association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) basée à Crest. L’association mène des campagnes contre la vénerie sous terre, y compris pour les renards. Concernant le blaireau, une pétition a réuni plus de 100 000 signatures.
Dans la Drôme, la pratique de la vénerie sous terre du blaireau a pu reprendre dès le 15 mai lors d’une période complémentaire à la « période d’ouverture générale », systématiquement octroyée aux chasseurs. Les habitants du département avaient jusqu’au 20 mai pour donner leur avis à la préfecture sur l’autorisation de ces périodes complémentaires concernant la prochaine saison de la chasse (2020/2021).
Adoptées par le Préfet, elles autoriseraient, une fois de plus, l’élimination des blaireaux par la « vénerie sous terre » du 1er juillet 2020 au 12 septembre 2020 et du 15 mai au 30 juin 2021 dans le département, en plus de la période de chasse « classique » qui s’étale, cette année, du 13 septembre 2020 au 28 février 2021. Il se pourrait qu’une fois de plus, l’animal soit chassé librement, au total, pendant neuf mois.
Les associations de protection animale s’offusquent du projet, le mois de mai étant encore celui de la reproduction. « Lorsque la vénerie est pratiquée à partir du 15 mai, les jeunes blaireaux de l’année ne sont pas entièrement sevrés et dépendent encore des adultes. Les périodes choisies pour les abattages sont en contradiction avec le code de l’environnement selon lequel, « il est interdit de détruire (…) les portées ou petits de tous mammifère dont la chasse est autorisée (1) », argumente l’association de protection de la vie sauvage Aves, qui milite pour plus de participation citoyenne à ces consultations publiques. Un argument confirmé par les images de One Voice, tournées au printemps dernier, où l’on voit clairement des blaireautins se faire abattre.
Aucune donnée sur le loisir de la vénerie sous terre dans la Drôme
Qu’est-ce qui justifie que l’animal, connu pour se reproduire de façon lente, dispose de si peu de répit ? Le président de l’association de la vénerie sous terre de la Drôme, Max Pécoul affirme intervenir seulement à la demande des agriculteurs. Selon lui, les images diffusées par les associations ne sont pas représentatives de sa pratique. Le chasseur assure respecter la charte éthique de la vénerie sous terre quand il intervient. Intervention qu’il justifie par « les dégâts occasionnées par les blaireaux sur les cultures ». « C’est un animal nocturne et la seule façon de s’en débarrasser passe par la pratique de la vénerie sous terre. On nous demande de les enlever, il faut bien faire quelque chose », se défend-il.
L’année dernière, avec son équipage, il aurait éliminé une trentaine de blaireaux en réponse à des dégâts sur des parcelles ou sur des infrastructures de transport. Interventions confirmées par la Direction des territoires de la Drôme (DDT), organisme d’Etat auprès duquel sont déclarés les dégâts agricoles et qui peut piloter ce type d’intervention.
Une procédure administrative de la DDT permet en effet « de régler le problème [des dégâts sur les cultures, ndrl] par la destruction des blaireaux », relate Patrice Berlinger, technicien chasse et faune sauvage à la DDT. Treize demandes ont abouti l’année dernière selon l’agent.
« Mais la vénerie sous terre peut s’effectuer de la date générale d’ouverture de la chasse jusqu’au 15 janvier. Dans cette période, il n’y a pas à motiver les interventions par des dégâts agricoles. » Impossible donc de savoir combien de blaireaux sont tués chaque année pour le loisir dans la Drôme.
Au nom des agriculteurs
« Le blaireau ne devrait pas être chassé du tout », tranche François Morel, représentant de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) à la CDCFS. L’association plaide pour le modèle adopté dans le Bas-Rhin, où cette chasse est interdite depuis 2003.
La LPO y intervient en tant que médiateur auprès des agriculteurs et leur propose des alternatives au déterrage, comme les répulsifs olfactifs. « Il participe à la régénération de la flore, à la dispersion des graines qu’il ingère et accueille dans ses terriers des espèces protégées comme des chauves-souris, des amphibiens, ou encore des chats sauvages », renchérit Madline Rubin. François Morel rappelle l’importance de l’animal pour la biodiversité pour son rôle de « nettoyeurs ». « Il est vrai qu’il mange des fruits et légumes des jardins et terrains mal protégés », ajoute-t-il en rappelant l’importance d’aider les producteurs à protéger leurs cultures.
À l’instar de Clarisse Arnaud, vigneronne à Vercheny, qui a investi dans des clôtures électriques qu’elle installe au mois d’août sur les parcelles « les plus exposées à la faune sauvage. » « On aurait eu besoin de plus d’aide pour s’équiper que pour tuer les animaux », rétorque-t-elle. « Je n’ai jamais entendu dire que le problème du blaireau soit ingérable pour les agriculteurs ici ».
« Généralement, il n’y a pas de dégâts pour les blaireaux. Ça peut arriver de temps en temps, sur des maïs, mais c’est très sporadique et anecdotique », témoigne Claude Serillan, représentant de la confédération paysanne à la Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage de la Drôme (CDCFS). Du côté de la FDSEA de la Drôme, la chargée de communication Mathilde Cotte est formelle « actuellement je n’ai eu aucun retour de dégâts causés par la faune sauvage ».
Pour Madline Rubin, même si les chasseurs le nient, la période complémentaire est autorisée car « c’est pendant des périodes où la chasse générale est fermée. C’est une activité vers laquelle les chasseurs se rabattent par divertissement ».
D’un côté, la vénerie sous terre se fait au nom de la protection des exploitants agricoles, de l’autre les producteurs relativisent les dégâts imputés à l’espèce. Deux oppositions qui ne manquent pas d’animer les débats à la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage, structure consultative qui concourt à l’élaboration et à la mise en place des périodes de chasse. Les chasseurs, plus représentés que les associations de la protection de l’environnement (voir sa composition complète ici), ont souvent le dernier mot.
Deux visions antagonistes de la faune sauvage
Concernant l’espèce blaireaux, comme pour tant d’autres espèces, deux visions du monde s’affrontent. Pour François Morel, représentant de la LPO au sein de la commission drômoise, le blaireau est une espèce sauvage qui s’autorégule. « Cette histoire de surpopulation est un mythe lancé par les chasseurs pour dire qu’ils doivent gérer la nature. Mais, Dieu soit loué, la nature se gère toute seule. »
A l’inverse, pour Jean-Louis Briand, ancien secrétaire général de la fédération départementale des chasseurs de la Drôme : « il y a trop de blaireaux. Ce n’est plus supportable. Il faut gérer. Toutes les espèces doivent être gérées. »
Frédéric Daniel, spécialiste du dossier chasse et de l’espèce blaireau pour l’association Aves, justifie l’octroi des périodes complémentaires comme « une compensation de la perte du statut de nuisible en 1988 ». Considéré depuis lors comme gibier, le mammifère possède un « statut juridique de protection partiel » qui implique que l’Etat, veille à maintenir ses effectifs dans un bon état de conservation (2). Or, aucune donnée, si ce n’est celles données par les « observations » des chasseurs, ne permet d’établir en toute exhaustivité la quantité de blaireaux présent sur le territoire.
Pas d’information scientifique sur la population de blaireaux
« Nous n’avons pas de comptage spécifique pour le blaireau », témoigne Rémy Gandy, président de la Fédération départementale de la chasse de la Drôme. Mais, selon lui, l’espèce serait présente « sur toute les communes de la Drôme ». Max Pécoul, président de l’association de la vénerie sous terre drômoise affirme que « la population se porte bien, même si l’on ne sait pas combien il y en a. Nous n’intervenons pas sur toutes les populations. Comme il y a des terriers qui sont « inchassables », ça fait systématiquement des réservoirs de reproduction.»
« Ecologiquement, scientifiquement et éthiquement, il n’y a rien qui justifie la pratique de la vénerie sous terre et l’octroi de périodes supplémentaires », argumente Madline Rubien.« Quand bien même, il faudrait une politique de régulation, et ce n’est pas le cas, cette technique est la plus cruelle. C’est une double hérésie puisque l’espèce n’a pas besoin d’être régulée. »
Comment vérifier, sans aucune donnée officielle, la présence du blaireaux et quantifier sa population ? C’est tout le paradoxe qui entoure la chasse de l’animal. En 2015, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage estimait déjà, dans un rapport, que « la connaissance […] de dynamique des populations est encore insuffisante chez le blaireau pour préciser comment les prélèvements agissent sur les effectifs, les densités et les structures de population ».
Pour Fédéric Daniel, le projet d’arrêté drômois est attaquable en justice pour « carence d’information ». « Normalement, lors de la publication du projet d’arrêté, les données concernant les prélèvements de l’année passée doivent être communiquées », détaille-t-il en rappelant que la justice a déjà donné raison à l’association Indre Nature pour ce même motif lors d’un recours en 2016.
Les consultations publiques sont un moyen utilisé par les associations pour faire interdire, a minima les périodes complémentaires, mais aussi pour militer pour l’interdiction totale de la vénerie sous terre. Pour Madline Rubin, présidente de l’ASPAS, si l’avis des citoyens est demandé, il n’est que trop rarement pris en compte. « Nous avons déjà vu des cas, avec des résultats majoritairement défavorables en consultation, des arrêtés de chasse pris tel quel », regrette la militante. Même si elle affirme que des petites avancées ont pu avoir lieu grâce à des « préfets plus réglos ».
En ce qui concerne la chasse, c’est toujours le représentant de l’Etat qui a le dernier mot. Dans les Hautes-Pyrénées, le préfet a renoncé, le 3 juin, à autoriser la période complémentaire. Mais elle reste largement autorisée sur l’ensemble du territoire français. (voir poste Facebook ci-dessous de l’ASPAS)
« L’interdiction de la chasse n’a de sens qu’au niveau national »
Pour Patrice Beringer, tant que la vénerie sous terre sera autorisée par un arrêté préfectoral, qui est un arrêté ministériel, les efforts des activistes lors des consultations publiques au niveau départemental, ne serviront à rien. « Ce serait plus simple que la vénerie sous terre soit interdite au plan national si c’est la volonté de nos élus après avoir écouté tout le monde. Ceci vaut pour toutes les espèces », tranche-t-il.
L’agent de la DDT est chargé de recueillir les contributions des internautes. « C’est beaucoup de temps perdu pour au final peu de résultats. Si demain le préfet de la Drôme décidait d’arrêter la vénerie sous terre dans le département, ce serait un triomphe pour certaines associations. Elles le citeraient en exemple. Mais à ce train-là, ça ne va pas avancer très vite. Car un autre préfet pourra décider de la réautoriser à tout moment… C’est bien au plan national qu’il va falloir discuter de tout ça ».
Et les associations ont bien compris l’importance d’interpeller les élus au plan national. Une demande d’interdiction totale de la vénerie sous terre a été envoyée par six organisations (3) au ministère de la Transition écologique et solidaire, le 2 juin. Un soixantaine de députés ont également publié une tribune à l’initiative du député Loïc Dombreval (Alpes-Maritimes) contre les « méthodes de chasses dîtes traditionnelles ». Selon les parlementaires signataires, « les chasses traditionnelles ont une connotation négative qui pèse lourdement sur la réputation des chasseurs et la perception de la chasse en général »
Avec plus de 60 collègues parlementaires, nous demandons que la France mette fin aux chasses traditionnelles, qui se caractérisent par un stress majeur et des souffrances de l’animal,une mise à mort souvent indigne et frappent des espèces parfois protégées https://t.co/Z8AnvBozSh
— Loïc Dombreval
(@LoicDombreval) June 8, 2020
« L’arrêt des chasses traditionnelles pourrait se faire progressivement, sur un nombre d’années à définir en concertation avec le monde de la chasse, en mettant par exemple en oeuvre un dispositif de quotas dégressifs de prélèvements », suggèrent-ils.
Du côté des associations, leur campagne de sensibilisation visent à conjurer « la mauvaise réputation du blaireau ». Elle serait liée « à sa vie nocturne et souterraine, […] colportée au fil des siècles », estime le Conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité, dans un rapport sur la cohabitation entre le blaireau, les agriculteurs, et l’élevage. « Ainsi, s’il a été considéré comme une espèce à détruire, son régime alimentaire ne soutient pas l’idée qu’il puisse causer des dégâts aux cultures, et n’en fait pas un ‘ennemi’ de l’agriculture, au contraire », rappellent les scientifiques.
Pour ceux qui la pratique, l’existence de la vénerie sous terre est bel et bien menacée. Du côté des chasseurs drômois, elle attire de moins en moins. Il y a dix ans, dix équipes étaient actives dans la Drôme, désormais elles ne sont plus que cinq. De l’autre côté, les associations de défense de l’environnement et des animaux militent pour la disparition de cette pratique déjà interdite dans la plupart des pays européens. Et ainsi, redorer le blason (symbole de la maison Poufsouffle dans la célèbre série Harry Potter, tout de même !) du blaireau auprès de l’opinion publique.
Estelle Pereira avec » Le Bec », journal informatique de Crest
(1) Article L.424-10 du Code de l’environnement
(2) Annexe 3 de la Convention de Berne, relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe, dont la France est signataire. Inscrit à l’annexe III de la Convention de Berne, le blaireau d’Europe, Meles meles, est une espèce protégée (cf. art. 7). A titre dérogatoire, la Convention de Berne encadre strictement la pratique de la chasse et la destruction administrative de cette espèce (cf. art. 8 et 9).
(3) Aves France, ASPAS, One Voice, Fondation Brigitte Bardot, Melas, Association Blaireaux et sauvage
Sources :
-Projet d’arrêté sur les modalités de la chasse dans la Drôme pour la saison : 2020/2021http://www.drome.
– Rapport du Conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité sur la cohabitation entre blaireaux, agriculteur et élevage, du 2 juin 2016. https://www.ecologique-
– Composition de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (2020-2022) : http://www.drome.gouv.fr/