Yannick Jadot : «Quand une partie de la gauche vient à l’écologie, je m’en réjouis»

La politique évolue toujours au fil des saisons et de l’actualité. Le Covid-19 remet tout à plat. Il apaise les tensions et ouvre des portes. Yannick Jadot, par exemple. L’an passé, le leader médiatique des écolos enchaînait les mots durs contre la «vieille gauche». Aujourd’hui, il se dit prêt à travailler avec le plus grand nombre.
Comment définissez-vous la période actuelle ?
Comme une injonction faite à chacune et chacun d’être à la hauteur de la gravité du moment et de nos responsabilités pour agir. Pour paraphraser Edgar Morin, «l’urgence de l’essentiel» s’est rappelée à nous : la santé, les métiers qui nous permettent de vivre, combien face aux grands périls, les responsabilités individuelle et collective, les comportements personnels et l’action publique sont indissociables. Nous vivons désormais dans un monde où nous sommes irrémédiablement liés, exposés les uns aux autres. Soit on forge des solidarités pour redonner du sens à la société, pour retrouver le contrôle de nos vies, pour se respecter entre nous et respecter la nature, soit on s’invente des ennemis derrière des frontières et des murs identitaires. Le statu quo technolibéral, c’est la régression.
Certaines de vos certitudes sont-elles remises en question ?
Comment ne pas être ébranlé par une telle crise ? Même si nous dénonçons depuis longtemps cette mondialisation poussée jusqu’à l’absurdité, la compétition de tous contre tous, la destruction de l’environnement, nous n’imaginions pas que nous étions devenus à ce point vulnérables. Nous devons imaginer des solutions nouvelles adaptées aux espoirs comme aux craintes. Il y a peu d’occasions dans l’histoire où nous pouvons décider la société où nous voulons vivre. Nous y sommes. Je garde la conviction que les aspirations sociales et écologiques qui émergent dans la société, que la colère qui partout grandit, peuvent déboucher sur un projet de civilisation durable, solidaire, résilient et démocratique. Les mensonges des Xi Jinping, Trump, Poutine, Bolsonaro – les parrains de Marine Le Pen – illustrent néanmoins la régression politique qui pourrait surgir d’une dépression économique et sociale.
Quel est votre rôle dans la période ?
Agir partout où nous pouvons être utiles, des collectivités jusqu’au Parlement européen. Construire une espérance, maintenant ! En plus de la catastrophe sanitaire, des millions de personnes, de familles sont confrontées à une précarité sociale et alimentaire dramatique. Tout donne à penser que le nombre de faillites et de chômeurs va exploser. Nous ne pouvons pas juste relancer le modèle qui nous a amenés dans cette impasse, qui ne sauvera durablement aucun emploi et produira des chocs de plus en plus violents.
C’est qui le «nous» ?
Les écologistes. Mais personne ne peut prétendre avoir seul toutes les réponses. C’est pourquoi nous avons proposé un «Grenelle du monde d’après». Des négociations qui assument l’urgence et la complexité de la situation et remplacent la technocratie par l’intelligence des forces de la société, de celles et ceux qui agissent, réfléchissent, inventent, subissent aussi. Sur la juste rémunération des métiers si maltraités, pour que les employés des services, les jeunes des quartiers, les femmes souvent les plus exposées, ne retournent pas à l’invisibilité et à l’ingratitude sociales. Sur l’hôpital public, dont les personnels ne réclament ni médailles, ni arcs de triomphe, encore moins des monuments aux morts. A l’échelle des secteurs et des territoires, dans l’automobile, la culture ou le tourisme, sortons du dirigisme étatique et faisons confiance aux acteurs de terrain.
Est-ce que vous arrivez à faire des propositions ?
Evidemment. Nous souhaitons faire évoluer le chômage partiel en revenus de transition, avec un plan massif de formation, là où il faut développer les compétences dont nous avons besoin, dans le bâtiment et la rénovation thermique par exemple. Nous proposons de rétablir 300 000 emplois aidés dès 2020. Il y a urgence. Pour soutenir ceux, en particulier les jeunes, dont les perspectives d’emploi s’éloignent. Urgence à renforcer les structures, notamment ces milliers d’associations en grande difficulté, dans les milieux scolaire et parascolaire, médical, culturel, sportif, si vitales dans les quartiers populaires.
Etes-vous favorable à un rassemblement d’union nationale autour du gouvernement actuel ?
Nous aurions tant besoin que les forces d’avenir soient à l’action. Mais des opérations de débauchage ne seraient pas à la hauteur de la gravité du moment. Un casting ne fait pas une politique quand le Président décide seul. Souvenons-nous comment Nicolas Hulot a été empêché d’agir. Cet exécutif est à l’œuvre depuis trois ans. Que le Président et son gouvernement cessent l’infantilisation et la culpabilisation des Français. C’est insupportable et cela ajoute de la colère à la colère. Qu’il cesse de nuire en lançant en Guyane un nouveau projet de mine d’or ou en accordant des dérogations sur l’épandage des pesticides, qu’il cesse d’être injuste en refusant de reconnaître le Covid-19 comme maladie professionnelle pour les personnels non soignants et toutes les personnes durement exposées dans la production et les services.
Hulot s’est dit favorable à une forme d’union nationale…
Il est impératif de mobiliser les forces vives pour sauver les emplois, tout en transformant notre économie pour qu’elle soit plus durable et plus juste. Je défends l’unité quand elle se construit dans la délibération. Plutôt que de continuer, par exemple, à soutenir des accords de libre-échange qui tuent notre agriculture, la biodiversité et réchauffent le climat, mettons paysans, élus, chercheurs, associations et citoyens autour de la table, comme lors de la convention citoyenne sur le climat. L’agroécologie émergera comme la solution à la rémunération des paysans, à l’aménagement du territoire et bien sûr à la protection du climat, du vivant et du bien-être animal.
Pourquoi votre nom crispe-t-il à gauche ?
Je ne fais pas de ces procès d’intention le guide de mon action. Qu’on regarde mon parcours et les combats que je mène depuis trente ans. J’ai une conviction chevillée au corps : mettre l’écologie au cœur de l’action et du paysage politique parce que c’est la seule matrice pour construire un avenir bienveillant et une société solidaire et démocratique. J’assume de vouloir porter l’écologie au pouvoir, pour agir, transformer la vie de nos concitoyens, préserver la beauté de la nature.
C’est quoi le souci alors ?
On me reproche de vouloir travailler avec les entreprises ? Il faudrait faire l’impasse sur ces lieux qui sont une grande partie de la vie des Français, de la création de richesses, où les enjeux de conditions de vie et de travail, de respect de l’environnement sont centraux ? Il y a là un impensé qui explique une bonne part des échecs du passé. Il faudra évidemment que le patronat fasse enfin sa mue. Mais beaucoup de dirigeants et de salariés inventent déjà de nouvelles façons de produire, de consommer, d’échanger, de partager, de décider. Nous devons les accompagner pour que les autres suivent et conditionner les aides à leur responsabilité sociale et environnementale. Pour que le combat de la génération climat trouve une réponse forte.
Vous avez signé une tribune pour l’organisation d’une «convention du monde commun» avec de nombreux dirigeants de gauche, alors que ces derniers mois vous tentiez d’en rester à l’écart… Qu’est ce qui a changé ?
Sans doute chez beaucoup la nécessité d’additionner nos forces plutôt que les soustraire. Mes valeurs, la justice sociale, la défense des libertés, le féminisme, l’Europe, la solidarité internationale, appartiennent largement au patrimoine de la gauche. Heureusement l’histoire a montré que d’autres s’y retrouvaient. Et quand une partie de la gauche vient à l’écologie, je m’en réjouis. Qu’on regarde nos actions et nos propositions, et arrêtons de nous faire des nœuds au cerveau pour savoir si l’écologie est à gauche, très à gauche, pas assez à gauche. Je sais où j’ai les pieds – fermement dans l’histoire de la gauche et des écologistes – et où j’ai la tête – puissamment dans le rassemblement de toutes celles et ceux qui veulent construire un avenir solidaire et écologique. Tant pis si ça doit bousculer des postures et des étiquettes, agacer ceux qui s’érigent en procureurs d’une pureté politique qui ne cherche qu’à exclure. Adaptons nos clés de lecture aux défis et à la société d’aujourd’hui.
Vous êtes favorable à la construction d’un bloc avec les écolos, les socialistes et les communistes ?
Je veux continuer à rassembler, localement, à l’image du premier tour des municipales dans de nombreuses villes, et à l’échelle nationale pour construire une force majoritaire. Il faudra aller au-delà des partis.
Vos rapports avec les insoumis sont compliqués, notamment avec Jean-Luc Mélenchon, ont-ils leur place dans la force majoritaire que vous imaginez ?
C’est à eux d’y répondre. Je l’ai dit, le rassemblement doit se faire dans la clarté et la cohérence.
Est-ce qu’on peut dire que vous êtes le général de Gaulle de l’écologie ?
(Rires.) Ça dépend si vous pensez à 1940, au CNR ou à 1968… L’écologie est une histoire collective. On voit l’impasse de la Ve République sur la délibération collective. Mais nous devons retenir au moins une leçon du général de Gaulle : la France, tout en puisant ses valeurs dans son histoire, ne peut se résumer à une succession de commémorations. Elle trouve sa force et sa cohésion dans sa capacité à se projeter vers l’avenir, sur ses territoires, en Europe et dans le monde. De là peut naître une espérance pour elle et pour les autres. Dans le courage dans les moments de délitement, aussi. L’humilité face à un tel géant n’interdit pas de s’inspirer de telles vertus.
Rachid Laïreche