Yanis Varoufakis : « Le capitalisme est mort sans qu’on s’en rende compte »
Xavier de La Porte et Pascal Riché
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L’économiste et ancien ministre des Finances grec publie « les Nouveaux Serfs de l’économie » (Les Liens qui libèrent), dans lequel il professe l’avènement du « techno-féodalisme ». C’est pire encore que le capitalisme.
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Professeur d’économie très marqué à gauche, Yanis Varoufakis a été le ministre des Finances du gouvernement d’Alexis Tsipras, pendant la crise qui a opposé la Grèce à l’Union européenne. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont « Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe » (Les Liens qui libèrent, 2017), qui revient sur cette période. Il vient de publier « les Nouveaux Serfs de l’économie », dans la même maison d’édition. « Le Nouvel Obs » l’a rencontré.
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Dans votre livre, vous constatez la fin du capitalisme. Ce n’est pas l’impression que nous avons. Il n’a jamais semblé aussi vivant.
Yanis Varoufakis. Il est naturel que vous ne voyiez pas que le capitalisme est mort. Si quelqu’un vous avait dit, quelques années après la Révolution française, « le féodalisme est mort », vous auriez répondu : « Mais non voyons ! Partout où on regarde, je ne vois que des aristocrates, des propriétaires terriens, le pouvoir féodal. » Le capitalisme est mort sans qu’on s’en rende compte.
Mais ce n’est pas nous qui l’avons tué. Ce n’est pas la gauche, pas les syndicats, pas les socialistes ou les écologistes : c’est le capital qui l’a tué. Ma thèse, c’est qu’il est apparu une nouvelle forme de capital, qui n’avait jamais existé dans l’histoire humaine, que j’appelle « le capital cloud ». Elle est encore plus puissante que l’ancienne, et elle a tué son hôte, comme un virus plus toxique encore.
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Mais comment le capital a-t-il tué le capitalisme ?
Ma théorie est que le capitalisme a été remplacé par un nouveau mode de production socio-économique que j’appelle « techno-féodalisme ». Le capitalisme – en tant que système de production et de distribution de biens et de services – repose sur deux piliers : le marché et le profit. Certes, les marchés existent depuis longtemps (il y en avait déjà en Egypte antique), mais ils étaient marginaux. Dans la France du XVIIe siècle, par exemple, seul 1 % de ce qui était produit était acheté et vendu sur les marchés. Les paysans produisaient, le seigneur prenait sa part, le reste était troqué pour assurer la subsistance. La terre n’était pas achetée ou vendue, il n’y avait pas de salaires, pas de marché du travail. Le second pilier, c’est le profit. Le féodalisme reposait sur la rente. Vous étiez le seigneur, vous collectiez la production des autres. Le capitalisme a imposé le profit, soit ce qu’il reste quand on a rémunéré le travail, payé les charges et impôts, etc.
Or, aujourd’hui, avec le techno-féodalisme, le marché et le profit ont été remplacés, l’un par des plateformes d’échanges numériques, l’autre par la rente. Le « capital cloud », qui a permis cela, est la première forme de capital qui ne soit pas productif. Une canne à pêche, un tracteur ou un robot industriel sont des produits servant à produire autre chose : du poisson, du maïs ou des voitures. Mais que sont ces algorithmes qui constituent le « capital cloud » ? Ils sont disséminés dans des ordinateurs, des câbles de fibre optique, des gigantesques fermes de serveurs, tout un réseau de machines. Ils ne produisent rien. Ils modifient juste nos comportements. Nous les entraînons à nous entraîner… dans une boucle infinie. Ils finissent par nous faire écouter des morceaux de musique que nous n’aurions pas écoutés, à nous faire lire des livres que nous n’aurions pas lus et, bien sûr, à nous faire acheter des choses que nous n’aurions pas achetées. Ces algorithmes guident mon comportement. Ils sont le « capital cloud », et leurs propriétaires sont dotés d’un immense pouvoir.
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Ce sont les nouveaux seigneurs ?
Amazon, Uber, Airbnb, X constituent un système en cloud, un enclos numérique à l’intérieur duquel nous sommes à la fois acheteurs, vendeurs, orateurs, écrivains, lecteurs. Les propriétaires de ces espaces sont comme des seigneurs qui perçoivent une rente sur nos comportements. Amazon – malgré ces millions d’acheteurs et de vendeurs – n’est pas un marché. C’est même l’exact opposé : une plateforme d’échange centralisée, un algorithme qui met en relation un acheteur et un vendeur avec pour but de maximiser la probabilité que le premier paie le prix le plus élevé. Pourquoi ? Parce que Jeff Bezos, propriétaire de l’algorithme et de la plateforme, collecte un pourcentage de la transaction. Il ne s’agit pas à proprement parler de profit, mais d’une rente… Voilà pourquoi je parle de « féodalisme ». Mais ce n’est pas un retour en arrière, bien au contraire. C’est une nouvelle étape.
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Quel est le rôle de la technologie dans le techno-féodalisme ?
La dialectique ! Vous vous souvenez de la vieille dialectique hégélienne ? Eh bien c’est ce qui est beau et ironique dans cette histoire : il a fallu la technologie pour revenir à la dialectique. Je m’explique. Prenez une agence de publicité traditionnelle, comme celle qu’on voit fonctionner dans la série « Mad Men » : quand un publicitaire talentueux veut vous convaincre d’acheter une tablette de chocolat Hershey’s (le pire chocolat du monde), il trouve un moyen de susciter chez vous une émotion. C’est unilatéral : le génie, assis sur son canapé un whisky à la main, fabrique une publicité diffusée à la télé ou une affiche placardée dans la rue ; le désir entre dans votre cerveau ou votre cœur, et vous filez acheter la tablette. Fin de l’histoire.
Avec nos outils d’aujourd’hui, nos smartphones, nos algorithmes conversationnels, c’est très différent. Vous dites à Alexa de commander du lait ou de réserver des places d’opéra. Elle le fait et en profite pour emmagasiner des informations qu’elle moulinera pour vous faire des suggestions la prochaine fois que vous chercherez un endroit où sortir. Vous entraînez l’algorithme à vous connaître encore mieux, à mieux vous guider. Voilà la dialectique : un processus infini par lequel nous nous entraînons mutuellement.
Ce n’est pas la technologie en soi qui m’intéresse ici – d’ailleurs je ne pense pas qu’elle soit particulièrement intelligente, elle est même stupide – mais le fait qu’elle fonctionne de manière dialectique et donne au propriétaire du « capital cloud » un pouvoir immense. Ce pouvoir s’exerce non seulement sur nous qui utilisons cette technologie, mais aussi sur ceux qui travaillent dans les entrepôts Amazon – où ils sont surveillés par des algorithmes, qui peuvent même calculer la probabilité qu’ils se syndiquent, voire les licencier automatiquement.
C’est une rupture paradigmatique, qui a des implications à la fois économiques et politiques. Comme ce fut le cas avec Henry Ford dans l’histoire du capitalisme. Sauf qu’aujourd’hui, le pouvoir est bien plus fort. Car ces technologies ont envahi notre vie privée. Soyons clairs : je ne m’oppose pas à leur utilité. Moi aussi, j’utilise Alexa, TikTok, etc.
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Vous utilisez TikTok ?
J’adore TikTok. En quelques heures j’y ai trouvé des contenus qui m’intéressent vraiment, et que je n’ai pas trouvés ailleurs : des inédits de Pink Floyd ou même des discours politiques.
Le problème n’est pas la technologie en soi, mais qui la détient et la contrôle. Ça a toujours été le cas avec le capitalisme. Les anticapitalistes n’ont jamais été contre la machine à vapeur ou le télégraphe, mais contre le fait qu’une petite élite possède ces outils et exerce, ce faisant, un immense pouvoir sur les sociétés. Cela n’a pas changé.
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Quel est le système politique produit par le techno-féodalisme ?
Il ne produit pas un nouveau système. Les seigneurs du techno-féodalisme, ou « cloudalistes », ne se soucient pas du système de gouvernement, ils s’en moquent. Amazon réalise 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires en Europe et n’y paie aucun impôt. Pourquoi Jeff Bezos voudrait-il toucher au système politique ?
Mais deux effets indirects du techno-féodalisme empoisonnent nos démocraties. Le premier : de grandes quantités d’argent et d’énergie productive sont extraites de l’économie et déplacées vers des paradis fiscaux. Donc la demande globale dans nos pays, Etats-Unis compris, s’effondre. Cela crée de l’instabilité car les Etats sont largement déficitaires et le mécontentement augmente. D’où la montée du racisme, de la xénophobie ainsi que de l’inflation, car les banques centrales impriment de la monnaie pour compenser l’affaiblissement de la demande. Les conséquences politiques sont énormes, comme on le voit aujourd’hui en France ou en Allemagne. Certes, le capitalisme a toujours été un système macro-instable. Mais aujourd’hui, il est dix fois plus instable.
Le second effet est lié à la conversation. Aujourd’hui, nos discussions sont médiées par le « capital cloud ». Les « cloudalistes » ne se soucient pas de ce que vous et moi disons sur Twitter ou Instagram. Ils se soucient de leur rente. Or les algorithmes génèrent plus de revenus si nous sommes en colère. Ils empoisonnent donc nos conversations. Et c’est là une autre manière de détruire la politique. Encore une fois, ce n’est pas intentionnel. Il n’y a pas de conspiration. Quand on entend dire qu’Elon Musk veut détruire la démocratie ou que Poutine utilise Facebook pour faire élire Trump, c’est absurde. Ils ne veulent rien de spécial politiquement, ils veulent juste augmenter leurs rentes. Ils ne courent qu’après leurs obsessions – Musk veut aller sur Mars, Zuckerberg faire du MMA – parce qu’ils peuvent se le permettre.
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Alors, que pouvons-nous faire pour régler ce problème ? Vous écrivez dans votre livre que la seule force politique capable de maîtriser les « cloudalistes » est le Parti communiste chinois. Pourtant, le parti est lui-même à la tête d’un vaste cloud, qui permet de nourrir une véritable société de surveillance.
Le Comité central du Parti communiste est un champ de bataille. Vous y trouverez des gens proches des grands groupes technologiques comme Alibaba ou Tencent, mais ils sont une minorité. La majorité est proche des intérêts des capitalistes conventionnels : sidérurgie, aluminium, voitures, etc. Ils ont clairement fait savoir aux « cloudalistes » que s’ils dépassaient certaines limites, s’ils accumulaient une rente trop importante, ils étaient finis. Voyez ce qui est arrivé à Jack Ma, le fondateur d’Alibaba : il a brutalement disparu de la scène. Un tel rapport de force n’existe pas en Occident. Bien sûr, je ne défends pas ce régime : si je vivais en Chine, je serais en prison pour ce que je pense. J’aimerais que nous puissions résister aux « cloudalistes » comme les Chinois le font, mais de manière démocratique.
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Que pouvons-nous faire en Occident pour éviter ce que vous appelez le techno-féodalisme ?
La réponse est simple, il faut faire ce que les marxistes suggèrent depuis 150 ans : reprendre le contrôle du capital, et maintenant du « capital cloud ». Tant que ce capital reste une propriété privée, nous sommes condamnés. Nous devons en faire un bien commun. Nous pouvons commencer modestement : imaginez par exemple que la ville de Paris crée son propre Uber ou son propre Airbnb, une plateforme gérée démocratiquement, un service dont l’algorithme serait conçu pour maximiser le bien-être social et non les profits privés…
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Dans le passé, le capitalisme a réussi à briser certains monopoles, comme celui AT&T en 1984 ou bien avant celui de la Standard Oil. Ne serait-il pas possible de casser ces grandes entreprises technologiques aujourd’hui ?
Theodore Roosevelt a initié le mouvement antitrust. Mais à l’époque, c’était facile de démanteler des entreprises comme la Standard Oil. Il suffisait de distribuer les stations-service, les camions-citernes, les puits de pétrole, etc. entre des entreprises locales que l’on créait. Aujourd’hui, avec Twitter et les autres « cloudalistes », c’est bien plus complexe. Ce sont des sociétés transnationales, reposant sur des algorithmes si compliqués que même leurs créateurs ne les comprennent pas pleinement. Comment voulez-vous qu’un régulateur les contrôle ? La propriété est un moyen plus simple que la régulation pour maîtriser ces entreprises. La gauche ne doit pas oublier que la lutte fondamentale, c’est l’appropriation des moyens de production.
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A vous écoutez, il ne reste qu’une seule solution, la révolution.
Ça l’a toujours été. Mais une révolution ne passe pas forcément par des barricades et de la violence. Il y a eu des révolutions pacifiques. Pensez à la chute du régime soviétique… Avec un peu d’imagination, on peut éviter les effusions de sang.
Imaginez une loi votée au Congrès américain, ou à l’Assemblée nationale, qui changerait le système actionnarial des sociétés : les actions d’une entreprise ne pourraient plus être achetées ou vendues ; elles seraient attribuées aux travailleurs. Ce serait une révolution, car cela changerait complètement l’économie. Si vous travaillez pour une entreprise, vous obtenez une action. Vous ne pouvez ni l’acheter ni la vendre, vous la gardez tant que vous y travaillez. Quand vous partez, vous la rendez. Si vous êtes embauché ailleurs, vous obtenez une nouvelle action. Cela signifierait qu’il n’y aurait plus de Bourse. Il n’y aurait plus de distinction entre salaires et profits. Les gens qui travaillent dans l’entreprise en seraient les propriétaires. Ils décideraient ensemble de sa gestion, ils éliraient un conseil d’administration, comme le font les actionnaires aujourd’hui, qui déciderait des investissements, des primes, du niveau de recherche et développement, etc. Une législation peut être une révolution.
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Qu’est-ce qui cloche avec la gauche en Europe ?
Cette question m’oblige à faire une autocritique. Nous ne nous sommes jamais remis de la chute du communisme en 1990-1991. Peu importe que nous soutenions ou non l’Union soviétique, son effondrement a eu un impact profond. Depuis, nous n’avons jamais su répondre à la question « Comment bâtir une société socialiste ? ». La social-démocratie elle-même est devenue un projet impossible, pas seulement parce que les gens ne la veulent plus, mais parce que les structures économiques ont changé avec l’émergence du capital financier.
Et puis, nous ne sommes pas de très bonnes personnes, nous, la gauche. Moralement.
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Que voulez-vous dire ?
Nous nous trahissons souvent entre nous. La facilité avec laquelle nous nous retournons les uns contre les autres est stupéfiante. J’ai parcouru les mémoires posthumes de Wolfgang Schäuble, le conservateur allemand qui était mon adversaire. Bon, c’est un tissu de mensonges. Mais même après sa mort, il reste loyal à son parti, à sa chancelière. J’admire cela. Nous, à gauche, n’avons pas cette capacité. C’est un échec éthique.
Mon père, qui était communiste, m’a donné peu de conseils, mais il m’a dit un jour : « Méfie-toi de tes camarades. » Même dans les camps où il avait été emprisonné, c’était le comportement du Parti communiste qui l’avait le plus blessé. Il a été torturé pendant deux ans et demi pour avoir refusé de signer une déclaration dénonçant le communisme, et pourtant le parti l’a traité en traître.
Cette brutalité interne existe depuis longtemps. Tous ceux qui veulent changer le monde pour des raisons vertueuses finissent par devenir brutaux. Regardez les chrétiens… Nous devons changer le monde sans devenir des monstres en cours de route.
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Vous suivez la politique en France ?
Bien sûr, comment ne pas suivre la politique en France ? Marine Le Pen doit être ravie de la situation : tout le monde travaille pour elle, à commencer par Macron. Beaucoup de mes amis étaient enthousiasmés par le Nouveau Front populaire. Mais moi, je suis sceptique. Quand je lis le programme du Nouveau Front populaire, j’y vois de l’hypocrisie.
Où voyez-vous de l’hypocrisie ?
Pour mettre en œuvre un tel programme, il faudrait affronter Bruxelles. Mais ni le PS ni les Verts ne veulent le faire. Ils devraient pourtant, car ma conviction, c’est que la France ne peut pas tenir dans la zone euro.
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Xavier de La Porte et Pascal Riché
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« Les Nouveaux Serfs de l’économie » par Yanis Varoufakis, Les Liens qui libèrent, 352 p., 24, 90 euros.