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Claire Nouvian : « Au moment où le réchauffement des eaux génère des inondations meurtrières, le Conseil d’Etat a le pouvoir d’éviter des pertes colossales de vies ».

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Claire Nouvian, fondatrice de l’association BLOOM

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Les aires marines protégées (AMP) « à la française » sont une « imposture » et « ne protègent rien du tout », défend la fondatrice de l’association Bloom, dans une tribune au « Monde », à la veille de l’audience du Conseil d’Etat qui doit déterminer, le 20 septembre, si la définition française des AMP est compatible avec les recommandations scientifiques.

Pluies diluviennes et meurtrières, accélération exponentielle de la vitesse de réchauffement des eaux du globe et des canicules marines, surexploitation massive des poissons par la pêche industrielle, effondrement de plus de 90 % des biomasses des grands animaux marins, acidification, désoxygénation, effondrement des courants marins… Tous les voyants scientifiques sont au rouge pour l’océan et la biodiversité. Un chiffre rend sensible le processus de désertification de l’océan : alors que la masse totale des humains sur la Terre représente environ 0,4 gigatonne, nous sommes responsables de la disparition d’environ 2,7 gigatonnes de vie dans les océans. Vertigineux.

En août, deux études scientifiques ont confirmé l’ampleur de la catastrophe en cours. La première alerte sur le fait que les évaluations des stocks de poissons ont été beaucoup trop optimistes : ces derniers se porteraient bien plus mal que ce que l’on imaginait. La seconde concerne les aires marines protégées (AMP) : seul 0,2 % des eaux européennes est réellement protégé, alors que les climatologues insistent sur la nécessité d’avoir des écosystèmes en pleine santé pour absorber le choc du réchauffement climatique et les excédents de CO2 produits par l’humanité.

C’est dans ce contexte de crise océanique que le Conseil d’Etat est amené à se prononcer, ce vendredi 20 septembre, lors d’une audience cruciale sur l’avenir de l’océan. La question posée par l’association Bloom à la juridiction administrative suprême est simple : la France va-t-elle enfin être obligée de protéger les aires marines protégées ? Actuellement, le décret du gouvernement définissant le standard le plus élevé de protection aboutit à protéger une poignée de chalutiers industriels en faillite chronique et sous perfusion des aides publiques, plutôt que les écosystèmes marins, les puits de carbone océaniques et l’avenir des citoyens.

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Interdire la pêche industrielle dans 30 % de l’océan

L’océan est à la fois poumon et thermostat planétaire : il capte 25 à 30 % du CO2 et a déjà absorbé plus de 90 % de nos excédents de chaleur, mais il est mis en péril par les activités humaines destructrices. La pêche industrielle inflige d’immenses dégâts à l’océan : chaque année, elle affecte une surface quatre fois supérieure à celle utilisée par l’agriculture au niveau mondial, alors qu’elle représente un pourcentage infime de nos apports en protéines et de nos PIB.

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Chalutage de fond, senne démersale, dispositifs de concentration de poissons : ces termes techniques masquent l’anéantissement de l’océan et des animaux en quantités inimaginables. Mais il n’y a aucune fatalité : nous disposons d’une arme puissante pour protéger l’océan et mettre un frein à cette course vers l’abîme : les aires marines protégées.

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Les scientifiques sont catégoriques : ils recommandent d’interdire la pêche industrielle dans 30 % de l’océan et d’établir une « protection stricte » dans 10 % de nos eaux. La Commission européenne soutient ces deux objectifs. Pas la France d’Emmanuel Macron. Et pour cause : les aires marines protégées « à la française » ne protègent rien du tout. On peut y extraire des ressources ou y tracter des engins de pêche qui raclent les fonds marins.

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Un enjeu civilisationnel

L’Union internationale pour la conservation de la nature est pourtant claire : toutes les activités industrielles doivent être interdites pour qu’une aire marine puisse être désignée comme « protégée » et présenter des bénéfices : la protection des puits de carbone, de la biodiversité et de la pêche artisanale, victime collatérale depuis des décennies des pêches industrielles. Dans les zones strictement protégées, les biomasses de poissons sont jusqu’à 670 % plus importantes que dans les eaux environnantes

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Nous avons démontré avec Bloom et différents chercheurs que les aires marines protégées « à la française » étaient une imposture. C’est cette imposture qui sera au cœur de l’audience de ce vendredi 20 septembre au Conseil d’Etat. En effet, l’enjeu pour le Conseil d’Etat sera de déterminer si un décret de la présidence Macron – datant du 12 avril 2022 –, qui entérine l’absence de véritable protection des AMP en n’interdisant pas les méthodes de pêche destructrices, est compatible avec les recommandations scientifiques internationales et les objectifs européens qui préconisent une « protection stricte » dotée d’une définition claire.

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Le Conseil d’Etat a déjà montré qu’il comprenait l’enjeu civilisationnel que soulevait la question de la destruction de la stabilité climatique et de la biodiversité. La logique qui préside au droit environnemental prend encore insuffisamment en compte le principe de précaution et revient, schématiquement, à laisser des politiques publiques défaillantes être déployées pour pouvoir ensuite en démontrer la nocivité et les contester devant les tribunaux.

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L’histoire nous regarde. Et nous juge

Au moment où le réchauffement des eaux génère des dérèglements météorologiques spectaculaires et des inondations meurtrières sans précédent en Europe centrale, le Conseil d’Etat a le pouvoir de nous éviter des pertes colossales de temps et de vies en contraignant la France à mettre en œuvre dès maintenant les recommandations scientifiques et les injonctions de la Commission européenne.

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Ce vendredi 20 septembre sera un nouvel acte de la lutte historique entre l’autorité politique et l’autorité administrative pour la défense de l’intérêt général. Si la justice permet au politique de poursuivre dans la voie de l’inaction, générant la destruction des fondations géophysiques et biologiques de la civilisation, alors où faudra-t-il accrocher notre espoir ?

Gageons que la plus haute instance administrative de France agira, comme elle l’a fait par le passé, en garante de la séparation des pouvoirs, du droit à la justification publique des citoyens et de l’adéquation de l’action publique avec l’urgence écologique. Face à la catastrophe en cours, l’histoire nous regarde. Et nous juge.

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Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la défense des océans et lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

Claire Nouvian est une militante écologiste française, née le 19 mars 1974 à Bordeaux, ancienne journaliste, productrice, réalisatrice de documentaires animaliers et scientifiques. En 2004, elle fonde l’association BLOOM dont elle est la présidente. Elle est l’autrice du livre Abysses et commissaire de l’exposition du même nom.

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Filmographie

  • Expédition dans les abysses (2004) auteur/réalisatrice, documentaire scientifique de 52 min (Ex Nihilo/Arte/Ifremer/Science Channel), prix du meilleur documentaire d’aventure au Festival Mondial du Film d’Aventure Amazonas au Brésil (Manaus, Brésil, novembre 2005)
  • Océanautes (2004) auteur/réalisatrice, conception et écriture originale du documentaire de 52 min (Ex Nihilo/Arte/Ifremer). Premier prix du festival Pariscience (oct. 2005)
  • Microcéan (2003) auteur, film unitaire panoramique de 12 min (Nature Prod/Océanopolis), documentaire réalisé par Allain Bougrain-Dubourg, présenté par Jacques Perrin à Océanopolis, Brest
  • Les Nuits Sauvages (2002) productrice, série animalière 3 × 52 min (Télé Images Nature/France 2), épisode sous-marin « Une Nuit sous la Mer » reçoit l’Ancre d’Argent et le Prix François de Roubaix (meilleure musique de film) au 34e Festival International du Film Maritime de Toulon (oct. 2002), ainsi que la Palme de Bronze au 29e Festival International de l’Image Sous-Marine d’Antibes (novembre 2002)
  • Les Anasazis, un peuple disparaît (2000) productrice exécutive, documentaire archéologique 52 min (Télé Images Nature/France 2)
  • Chroniques de la Jungle Perdue (2000) productrice exécutive, série animalière 6 × 52 min (Télé Images Nature/France 3)
  • Les Intrus (1999) coordinatrice de production/journaliste, série animalière scientifique 12 × 26 min (Télé Images Nature/La Cinquième)
  • Les Nouveaux Sanctuaires (1998) assistante de production, Télé Images Nature, gestion des tournages de la série 12 × 26 min (Télé Images Nature/La Cinquième).

Ouvrages

  • Abysses, Fayard, 2006, 122 p. tiré à 150 500 exemplaires (français, allemand, italien, anglais, espagnol, portugais, japonais, polonais, coréen (publication à venir), chinois (simplifié et traditionnel, deux éditions) et russe (chez Eksmo en 2012)). Quatre prix internationaux.
  • Illustration d’une monographie de l’artiste Claire Basler, Éditions EFE, parution 2 avril 2008. Livre bilingue français/anglais 
  • Rédaction de quatre pages pédagogiques dans le livre-disque Les Symphonies subaquatiques, conte musical écologique paru en 2015 aux éditions des braques.

Conférence

  • « Plongée dans les abysses », conférence de Claire Nouvian, Les Mardis de l’Espace des sciences, octobre 2007 [vidéo]

 

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