« Nous sommes face à une pollution invisible mais massive » : notre eau potable menacée par les pesticides et les PFAS
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Nos nappes phréatiques et nos cours d’eau regorgent de substances chimiques. La situation inquiète de plus en plus d’élus locaux, qui se démènent pour protéger cette ressource précieuse. Mais les solutions sont complexes, et très coûteuses.
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Bien caché derrière une grille, des arbres et un mur en parpaings, le petit bâtiment de service est presque invisible depuis la route. Il faut dire qu’il abrite un équipement stratégique : une station de production d’eau potable, qui alimente 2 000 habitants de Pussay et Monnerville, deux villages posés dans l’immense plaine céréalière de la Beauce.
Derrière ses murs crépis se niche une technologie de nettoyage dernier cri, l’osmose inverse basse pression (OIBP), procédé industriel conçu et géré par Veolia. Grâce à cette installation, plus rien n’est censé passer : ni les résidus de pesticides et de médicaments, ni le calcaire, ni même les sels minéraux.
Telle est la solution radicale qu’a choisie le maire de Pussay (Essonne), Grégory Courtas, pour en finir avec les pollutions répétées de l’eau du robinet. Car, sur ce territoire agricole, des résidus d’atrazine et de métolachlore, deux herbicides désormais interdits mais très utilisés par le passé, sont retrouvés aujourd’hui encore dans la nappe phréatique. Et ce n’est pas près de s’arrêter. L’élu a bien tenté de convaincre les agriculteurs de lever le pied sur la chimie, en vain : « Ils m’ont dit que si je n’étais pas content, je n’avais qu’à boire du vin ! »
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Nos nappes regorgent de substances chimiques
Grégory Courtas n’est pas le seul élu à s’en remettre à cette technologie face à l’ampleur des pollutions. Pesticides, polluants éternels… A Pussay, mais aussi en Bretagne, en Picardie, en Charente-Maritime ou encore dans la vallée du Rhône, nombre de nos nappes souterraines, que l’on pensait à l’abri dans les profondeurs de la terre, regorgent de substances chimiques. En quantités certes infimes, mais décelables, et avec de possibles effets nocifs sur la santé.
Telle est la solution radicale qu’a choisie le maire de Pussay (Essonne), Grégory Courtas, pour en finir avec les pollutions répétées de l’eau du robinet. Car, sur ce territoire agricole, des résidus d’atrazine et de métolachlore, deux herbicides désormais interdits mais très utilisés par le passé, sont retrouvés aujourd’hui encore dans la nappe phréatique. Et ce n’est pas près de s’arrêter. L’élu a bien tenté de convaincre les agriculteurs de lever le pied sur la chimie, en vain : « Ils m’ont dit que si je n’étais pas content, je n’avais qu’à boire du vin ! »
Pour en finir avec les pollutions, le maire de Pussay (Essonne) Grégory Courtas a inauguré en mai 2024 la première station de traitement de la région utilisant le procédé osmose inverse basse pression.
Les chiffres sont saisissants : sur 24 700 stations de contrôle surveillées en France, plus d’un quart (28 %) a enregistré une présence de contaminants – supérieure aux normes autorisées pour la période 2016-2023, a récemment révélé « le Monde ». Première source de contamination, les pesticides ont été détectés dans 97 % de ces stations et ont dépassé les normes dans près de 20 % d’entre elles…
Evidemment, ces découvertes s’expliquent par l’amélioration de nos connaissances : « Plus on cherche, plus on trouve, rappelle Yves Lévi, professeur émérite en santé publique et santé environnementale à l’université Paris-Saclay. Depuis quinze ans, des progrès immenses ont été réalisés en chimie analytique. » Dans un rapport publié en juillet 2023, la mission d’information du Sénat sur l’eau saluait ainsi les progrès réalisés, qui offrent une vision « plus fine et exhaustive » de la composition chimique des eaux : « Nous sommes passés à la détection, dans les années 60-70, de concentrations de l’ordre d’un milligramme par litre, soit environ un kilogramme de sucre dans une piscine olympique, à un microgramme par litre, qui représente un sucre dans cette même piscine, pour atteindre aujourd’hui l’échelle du nanogramme par litre, soit quelques grains de sucre dans le même volume d’eau. »
Reste que ce que l’on découvre fait froid dans le dos. Et inquiète le chercheur : Ces connaissances nouvelles révèlent l’emprise des impacts de la chimie moderne sur nos vies. Nous sommes face à une pollution invisible mais massive.
Et le réchauffement climatique ne va faire qu’aggraver la situation : moins il y a d’eau, plus la concentration de polluants augmente… (voir encadré ci dessous)
Des molécules jusque-là inconnues
Au cours des derniers mois, des molécules jusque-là inconnues ont ainsi surgi dans le débat public. A l’exemple du chlorothalonil, un fongicide classé cancérigène probable par les autorités sanitaires européennes, pulvérisé à partir des années 1970 dans les champs avant son interdiction en 2020.
L’un de ses métabolites (molécule issue de la dégradation d’un pesticide) a été détecté dans un nombre conséquent de nappes lors d’une campagne exploratoire conduite par l’Agence nationale de Sécurité sanitaire de l’Alimentation (Anses). La découverte a fait trembler les collectivités locales, qui gèrent les services d’eau potable, obligeant certaines d’entre elles à fermer en urgence leurs captages contaminés, comme à La Rochelle (Charente-Maritime), où quinze forages souterrains ont été déconnectés temporairement.
Quel a été leur soulagement en avril dernier, quand l’Anses a décidé de réévaluer à la baisse la dangerosité de ce résidu ! « Sans cette décision, de 30 % à 40 % des services d’eau auraient eu une eau déclarée non conforme, estime Régis Taisne, de la Fédération nationale des Collectivités concédantes et Régies (FNCCR). Mais cette décision n’offre qu’un répit. »
Car d’autres micropolluants inquiètent. En témoigne l’arrivée en France – vingt ans après les Etats-Unis – du débat sur les PFAS, ces polluants dits « éternels » en raison de leur persistance dans les milieux naturels. Ils se comptent par milliers et sont omniprésents dans notre quotidien, du fait de leurs précieuses propriétés hydrophobes et anti-gras, des poêles antiadhésives aux parkas déperlantes, des extincteurs au fil dentaire…
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« On est face à un iceberg »
Or la dangerosité de certains est avérée : les travaux scientifiques montrent qu’ils peuvent être responsables d’une augmentation du taux de cholestérol, de cancers, avoir des effets sur la fertilité et le développement du fœtus, sur le foie, les reins ou encore la thyroïde et le système immunitaire. A Rumilly (Haute-Savoie), où est implanté un site de production Tefal, un captage a dû être fermé en octobre 2022 après la découverte de teneurs significatives en PFOA, un PFAS utilisé dans la fabrication des poêles avant d’être interdit en 2020. La ville a été raccordée au réseau du Grand Annecy le temps qu’une station de filtration soit installée.
Côté santé publique, une bonne nouvelle : une directive européenne, transposée en France, liste vingt PFAS qui doivent être dès aujourd’hui recherchés, et dont le seuil sera limité et contrôlé à partir de 2026. Sauf que cet inventaire s’avère déjà incomplet. En juin, l’ONG PAN Europe révélait une pollution géante de nos eaux de surface et souterraines à l’acide trifluoroacétique (TFA), un polluant éternel soupçonné d’être toxique pour la fertilité et le système immunitaire, mais qui ne figure pas dans la fameuse liste.
Sylvie Thibert, ingénieure dans la gestion des risques sanitaires au Syndicat des Eaux d’Ile-de-France (Sedif), qui fournit l’eau potable à 133 communes et 4 millions d’habitants reconnaît : On est face à un iceberg. Il existe des milliers de molécules et on n’en connaît que la partie émergée. Quels effets ont-elles dans l’eau ? Existe-t-il un effet cocktail ? Il y a énormément d’inconnues… »
De même, les données de toxicité sur les métabolites de pesticides sont encore peu nombreuses. « Mais le principe de précaution nous oblige », défend Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire-Bretagne, territoire très touché par les pollutions.
Un point de vue partagé par Mickaël Derangeon, lui aussi persuadé que « nous n’avons connaissance que d’une infime partie des pollutions ». Les résultats d’une analyse réalisée récemment près de l’un de ses captages, situé sur un territoire où sont implantées des exploitations de maraîchage intensif, l’ont stupéfait. « On a appris que 49 molécules de pesticides étaient utilisées couramment sur l’aire de captage. Elles fabriquent environ 400 métabolites, or seulement 7 sont recherchées dans le contrôle sanitaire... ».
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Dépolluer réclame des investissements colossaux
Face aux risques éventuels, que peuvent faire les élus ? Solution numéro un : dépolluer l’eau. Mais l’exercice devient donc de plus en plus difficile… et coûteux.
Les technologies les plus utilisées montrent leurs limites, à l’exemple des filtres à charbon actif : « Avant, on les renouvelait tous les deux ans, puis il a fallu le faire tous les neuf mois. A cause du chlorothalonil, ils saturent au bout de six mois… », raconte Mickaël Derangeon, vice-président d’Atlantic’Eau, le syndicat de distribution d’eau potable de Loire-Atlantique – l’un de ses captages a été fermé après la détection de traces d’un autre fongicide, le diméthylsulfamide (DMS), pour lequel le charbon actif est inefficace.
Quant aux technologies les plus puissantes, elles sont énergivores. Utilisée au départ pour les stations de dessalement d’eau de mer, l’OIBP, qui repose sur des membranes ultrafiltrantes percées de trous microscopiques 100 000 fois plus petits que l’épaisseur d’un cheveu, est aujourd’hui en voie de généralisation. Mais réclame des investissements colossaux. Choisi par le maire de Pussay, l’OIBP est aussi en passe d’être installée, à une tout autre échelle, dans les trois usines du Sedif. Coût de l’opération : 1 milliard d’euros. Là aussi conçues et gérées par Veolia.
L’industriel a beau s’en défendre, des investissements aussi lourds auront un impact sur la facture d’eau. En la matière, on est très loin du principe « pollueur-payeur », qui voudrait qu’industriels et agriculteurs mettent la main à la poche pour financer la dépollution.
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Le risque d’une France à deux vitesses
En France, les coûts sont principalement supportés par les usagers domestiques. Selon les calculs du Sedif, le traitement à l’osmose inverse représente un surcoût de 40 centimes d’euros par mètre cube d’eau, soit de 40 à 50 euros supplémentaires sur la facture annuelle d’un ménage. « Des augmentations du prix de l’eau de 30 % à 50 % sont à anticiper dans les cinq à sept années qui viennent », prévient Régis Taisne de la FNCCR.
Avec le risque, craint-il, de voir se dessiner une France à deux vitesses : d’un côté les grandes villes qui auront la capacité de financer les technologies de pointe, et de l’autre les communes modestes qui n’y auront pas accès.
« Pour les territoires ruraux, le traitement va s’avérer horriblement cher. Or, ces populations ont déjà vu leur bureau de poste fermer, leurs services publics disparaître… On va vers une situation où, selon votre lieu d’habitation, vous n’aurez pas droit à la même qualité d’eau. Ce serait politiquement désastreux ! » Une bombe sociale.
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Une situation aggravée par le changement climatique
Face aux pollutions, la réponse des collectivités a longtemps été de fermer les captages touchés. En l’espace de quarante ans, 12 600 d’entre eux ont été mis hors service, principalement en raison de teneurs excessives en nitrates et en pesticides. Et environ 3 000 seraient aujourd’hui en sursis. Sauf qu’avec le changement climatique, ces fermetures deviennent problématiques. « Jusqu’alors, quand un captage était contaminé, on allait chercher de l’eau plus loin, confirme Régis Taisne, chef du département Cycle de l’eau à la Fédération nationale des Collectivités concédantes et Régies (FNCCR). Mais il est désormais de plus en plus difficile de trouver des ressources alternatives. » C’est le cas à La Rochelle, qui connaît de surcroît un pic de consommation l’été avec l’arrivée des touristes – la consommation passe alors de 35 000 m3 par jour à 47 000… voire 50 000 m3. « On a donc besoin de tous nos captages pour y répondre », souligne Guillaume Krabal, vice-président de la Communauté d’Agglomération de La Rochelle chargé de l’eau potable.
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Morgane Bertrand et Sébastien Billard, le 18 septembre 2024