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Les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 73 % en cinquante ans

Le nouvel « indice planète vivante », publié par le Fonds mondial pour la nature (WWF), reflète le déclin continu de la biodiversité à quelques jours de l’ouverture de la COP16, en Colombie.

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Perrine Mouterde

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Une colonie de manchots à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), sur l’île Zavodovski, dans l’archipel des îles Sandwich du Sud, dans l’Atlantique Sud, le 17 janvier 2022.

Une colonie de manchots à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), sur l’île Zavodovski, dans l’archipel des îles Sandwich du Sud, dans l’Atlantique Sud, le 17 janvier 2022. 

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Dans une dizaine de jours, des représentants du monde entier seront réunis à Cali, en Colombie, pour expliquer comment ils entendent mettre en œuvre leur engagement à faire cesser l’érosion de la biodiversité d’ici à 2030, pris il y a deux ans au Canada. A la veille de l’ouverture de cette 16e conférence mondiale pour la biodiversité (COP16), la nouvelle édition du rapport « Planète vivante », publié jeudi 10 octobre par le Fonds mondial pour la nature (WWF), se veut un appel à la mobilisation : il démontre qu’en dépit des promesses l’état de santé des espèces et des écosystèmes continue de se détériorer.

Cette mise à jour annuelle de l’« indice planète vivante » (IPV) évalue l’abondance des populations de vertébrés sauvages. Il indique qu’entre 1970 et 2020 la taille des populations d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, de poissons et de reptiles suivies a diminué, en moyenne, de 73 % à l’échelle mondiale. La précédente édition, en 2022, faisait état d’une chute de 69 %. Les vertébrés représentent moins de 5 % des espèces animales connues, mais sont les plus étudiés.

« Ce rapport phare du WWF révèle l’étendue du déclin de la biodiversité et confirme la tendance des éditions précédentes, souligne Véronique Andrieux, directrice générale de la branche française de l’ONG. Derrière chaque espèce, ce sont des milieux et des écosystèmes qui sont affectés. »

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« Réussites au niveau local »

Calculé par la Société zoologique de Londres, l’IPV prend en compte un jeu de données qui s’accroît d’édition en édition : cette année, ce sont les informations portant sur quelque 35 000 populations de 5 495 espèces d’animaux qui ont été considérées. Cet indicateur, souvent mal compris, ne dit pas que près de trois quarts des espèces de vertébrés sauvages ont disparu en un demi-siècle, ni que toutes les populations étudiées diminuent (beaucoup progressent ou sont stables) : il indique que la taille moyenne des populations a chuté considérablement.

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« Une population est un groupe d’animaux observé à un moment donné à un endroit donné, explique Yann Laurans, directeur des programmes du WWF France. L’IPV est critiquable dans la mesure où il donne une moyenne mondiale, mais aucune étude ne dit de manière crédible qu’il y aurait une hausse d’abondance. On constate de vraies réussites au niveau local, avec des espèces qui reviennent, mais cela reste des îlots de préservation à l’intérieur d’un ensemble qui se dégrade. »

 

La population des dauphins roses de l’Amazone (Brésil) a par exemple diminué de 65 % en vingt-deux ans, des individus étant pris dans des filets de pêche ou chassés pour servir d’appâts, alors que la population des gorilles de montagne du massif des Virunga (République démocratique du Congo, Ouganda et Rwanda) a augmenté de 3 % par an entre 2010 et 2016, grâce aux efforts de conservation. Les populations des colonies de manchots à jugulaire de l’Antarctique ont décliné de 61 % entre 1980 et 2019, à cause de la pénurie de krill (zooplancton) et du changement climatique, alors que les bisons d’Europe, disparus à l’état sauvage au début du XXe siècle, ont fait leur retour sur le continent.

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Tendance plus marquée dans l’hémisphère Sud

« Aucun indicateur ne capture toute la richesse du réel ; il y a des indicateurs d’extinction, de diversité, de fonctionnalités écologiques… L’IPV est le plus robuste des indicateurs d’abondance », insiste Véronique Andrieux. « A côté d’autres indicateurs, l’IPV a du sens, confirme Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la biodiversité. Il signale des déclins de populations très préoccupants, qui peuvent ensuite être couplés avec des analyses centrées sur certains écosystèmes ou biomes [macroécosystèmes]. Regarder l’abondance permet aussi d’avoir une vision plus réaliste de la trajectoire sur laquelle nous sommes que lorsque l’on parle uniquement d’extinction. »

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Dans le détail, le rapport rappelle que les populations d’espèces d’eau douce continuent à être celles qui se portent le plus mal, avec une baisse d’abondance de 85 % en cinquante ans, contre une diminution de 56 % pour les populations d’espèces marines et de 69 % pour les populations d’espèces terrestres. La tendance est aussi plus marquée dans l’hémisphère Sud que dans l’hémisphère Nord, où les atteintes à la biodiversité ont débuté bien avant 1970. La diminution de l’abondance relative atteint ainsi 95 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, 76 % en Afrique, 60 % en Asie et dans le Pacifique, et « seulement » 39 % en Amérique du Nord et 35 % en Europe et en Asie centrale.

Ce document est l’occasion de rappeler les principales menaces qui pèsent sur la biodiversité, toutes d’origine humaine et identifiées par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, l’équivalent du GIEC pour le climat) : la perte et la dégradation des habitats, en raison notamment de l’agriculture intensive et de l’urbanisation ; la surexploitation des ressources (surpêche, foresterie, chasse…) ; le changement climatique ; les pollutions chimiques (pesticides, insecticides…) ou plastiques ; et les espèces invasives.

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« Point de bascule »

Dans cette édition, le WWF s’attarde également sur les risques liés à l’atteinte de points de bascule. « Quand les impacts se cumulent et atteignent un certain seuil, le changement s’auto-alimente, provoquant alors un bouleversement considérable, souvent brutal et potentiellement irréversible. C’est ce qu’on appelle un point de bascule », explique l’organisation.

Parmi les exemples cités, la disparition massive des récifs coralliens pourrait entraîner l’effondrement de la pêche et réduirait la protection des côtes, le long desquelles vivent des centaines de millions de personnes. En Amérique du Nord, la propagation de scolytes et les incendies plus fréquents et plus intenses, deux phénomènes exacerbés par le réchauffement, pourraient conduire au remplacement des forêts de pins par des arbustes et des prairies. En Amérique latine, des études ont montré qu’un point de bascule pourrait être atteint si 20 % à 25 % de la forêt amazonienne étaient détruits, entraînant un changement de régime climatique et une baisse des précipitations.

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« Il y a plein de points de bascule différents, en fonction des écosystèmes et des populations, précise Philippe Grandcolas. Plus on en génère, plus on se prépare à des lendemains difficiles. Les effondrements systémiques ont des effets fonctionnels évidents : si on détruit la couverture végétale d’un lieu par exemple, il sera moins résilient face aux aléas climatiques. »

Face au constat de cette perte de biodiversité, qui met en péril des fonctions cruciales assurées par les écosystèmes dont dépend l’humanité, le WWF rappelle que les solutions sont connues : engager la transition alimentaire pour aller vers une baisse de la consommation de protéines animales, transformer le système agricole par le développement de pratiques agroécologiques et la baisse de l’usage des pesticides, protéger plus et mieux les espèces et les écosystèmes et en restaurer davantage. Autant d’objectifs que 196 Etats se sont engagés à atteindre lors de la COP15, à Montréal, en 2022.

Perrine Mouterde et le WWF

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